Un régulateur teste l'IA contre la fraude



À mesure que des systèmes d’intelligence artificielle prennent en charge des décisions autrefois humaines, la question n’est plus seulement ce qu’ils peuvent faire, mais ce que nous cessons de faire nous-mêmes. À bas bruit, c’est notre capacité de jugement qui se transforme, avec des effets potentiels sur la démocratie.
En 1963, observant Adolf Eichmann lors de son procès à Jérusalem, Hannah Arendt formule l’une des intuitions les plus dérangeantes du XXe siècle : cet homme n’était pas un monstre. Il avait simplement cessé de penser. En déléguant son jugement moral à l’appareil bureaucratique, il était devenu capable de participer à un mal radical sans jamais le reconnaître comme tel. Arendt nomme ce phénomène la « banalité du mal » : la catastrophe morale n’exige pas une intention mauvaise – elle exige seulement l’érosion systématique de la capacité à penser par soi-même. Elle identifie une séquence précise : avant l’effondrement politique vient l’effondrement cognitif. Les régimes totalitaires conquièrent d’abord les esprits, en rendant la pensée indépendante structurellement superflue. Soixante ans plus tard, nous construisons quelque chose dont l’architecture philosophique lui aurait été immédiatement familière.
L’intelligence artificielle agentique désigne des systèmes capables de percevoir, planifier, décider et agir de manière autonome. Selon le cabinet de conseil Gartner, d’ici 2028, 33 % des logiciels d’entreprise intégreront des agents IA et 15 % des décisions quotidiennes de travail seront prises de façon autonome. Un autre cabinet de conseil, McKinsey souligne que ces architectures introduisent des risques que les cadres de gouvernance existants n’ont jamais été conçus pour gérer, précisément parce qu’elles adaptent leur comportement au contexte plutôt que d’obéir à une logique prédéterminée.
Ce n’est pas de l’automatisation classique : l’IA agentique reconfigure le jugement lui-même. Mais, il s’agit moins d’une disparition du jugement humain que d’un déplacement continu de son objet – sans que l’humain ne puisse toujours en percevoir l’existence. La question n’est donc pas celle de la délégation en soi, mais bien celle de la qualité et de l’irréversibilité de la reconfiguration en cours.
Les exemples les plus révélateurs sont politiques, et ils sont déjà parmi nous. En effet, l’approche d’Arendt distingue l’action (la capacité à initier quelque chose de véritablement nouveau par l’engagement avec d’autres dans la sphère publique) du simple comportement, prévisible et manipulable. La démocratie n’est pas un mécanisme de traitement des préférences : c’est un espace d’apparition où des individus distincts, capables de pensée indépendante, se réunissent pour créer du sens collectivement. Chaque décision absorbée dans un processus agentique automatisé, chaque moment de délibération remplacé par un résultat algorithmique, représente alors une érosion cumulative de cet espace.
En 2016, des algorithmes de ciblage comportemental – déployés lors des campagnes du Brexit et de l’élection Trump – ont sélectionné et amplifié des contenus émotionnels auprès d’électeurs ciblés. Ce n’était pas de la propagande classique : c’était la technique que décrivait Arendt – non pas persuader, mais submerger, créer une condition dans laquelle la distinction entre fait et fabrication s’effondre sous le volume des stimuli contradictoires. Des systèmes de notation algorithmique ont ensuite évalué la fiabilité citoyenne, prédit la récidive judiciaire (comme COMPAS aux États-Unis, dont les biais raciaux ont été documentés par le média indépendant ProPublica) ou orienté les attributions de logements sociaux aux Pays-Bas et au Royaume-Uni. Dans chacun de ces cas, une décision à forte charge éthique est absorbée dans un processus opaque, soustrait au débat public.
Au-delà de ces exemples spécifiques, ce qui se joue peut être considéré comme systémique : il ne s’agit plus d’orienter un contenu dans un espace de délibération préexistant, mais de transformer progressivement les conditions mêmes dans lesquelles le jugement s’exerce. Lorsque trois ou quatre grands modèles de langage médiatisent une part croissante des interactions informationnelles de milliards d’individus, le risque principal n’est pas qu’ils orientent des réponses – c’est qu’ils harmonisent silencieusement ce qui peut être formulé, reconnu comme question légitime, traité comme argument recevable. Interrogés sur des politiques de redistribution, les modèles dominants tendent à cadrer la réponse dans les termes de l’efficacité économique – non par censure, mais parce que leurs corpus surreprésentent massivement certaines traditions intellectuelles. D’autres registres (justice, dignité, solidarité intergénérationnelle) deviennent moins fluides, progressivement marginalisés sans que personne n’en ait décidé. Quand les mêmes modèles médiatisent des citoyens issus de traditions distinctes, une convergence cognitive s’installe, sans délibération démocratique. Or, c’est exactement ce que les régimes totalitaires visaient (et visent) en priorité, non les opinions, mais l’espace dans lequel des points de vue différents peuvent s’exprimer, se rencontrer et s’affronter.
Le danger le plus profond dépasse donc la substitution ponctuelle. En remplaçant de plus en plus systématiquement des décisions humaines, les systèmes IA transforment ce qu’une société reconnaît comme valeur au sens de ce qui mérite d’être considéré et/ou préservé – l’efficacité plutôt que l’équité, l’engagement plutôt que la vérité, la prédictibilité plutôt que la singularité. Ce processus – que je nomme déplacement axiologique – est silencieux, progressif, et opère aussi bien à travers les institutions qu’à travers les pratiques quotidiennes et les dynamiques de marché, y compris là où aucune institution ne l’orchestre. Lorsque des plates-formes algorithmiques déterminent quelles informations sont visibles et quels débats circulent, elles ne filtrent pas un espace public préexistant – elles le reconstituent selon leur propre logique d’optimisation. La pluralité que la démocratie présuppose est menacée par une convergence vers ce que le système détermine comme optimal.
Ce déplacement est peut-être préparé en amont. Des études longitudinales publiées dans JAMA Pediatrics ont observé des corrélations entre usage intensif des réseaux sociaux à l’adolescence et modifications des circuits neuronaux – moindre activation des régions associées au jugement raisonné, hypersensibilité aux rétroactions sociales. Ces résultats appellent à la prudence : ils ne permettent pas de porter des jugements globaux sur des générations entières. Ce qui paraît plus assuré, c’est ce que le philosophe de la culture Byung-Chul Han a mis en lumière : la saturation de l’attention par les flux numériques réduit les espaces de recul critique. L’IA agentique pourrait accentuer cette dynamique en lui donnant une forme institutionnelle. Reconfiguration de l’attention et délégation du jugement ne constituent peut-être pas deux problèmes séparés, mais deux dimensions d’une même transformation dont nous manquons encore du recul pour mesurer toutes les conséquences – et que la gouvernance de l’IA ne peut pas ignorer.
Arendt n’était pas technophobe. Son projet était constructif : préserver les conditions dans lesquelles la pluralité des points de vue, la spontanéité de l’action et la capacité de jugement singulier – notions au cœur de sa théorie politique – peuvent survivre. Cela exige des cadres de gouvernance intégrant des évaluations d’impact axiologique : analyses systématiques de la façon dont le déploiement agentique transforme non seulement l’efficacité opérationnelle, mais les fondements mêmes de la délibération démocratique. Cela exige de préserver des espaces où la décision est réellement construite par des acteurs capables de pensée indépendante – non comme consultations symboliques, mais comme éléments structurels du processus décisionnel. Cela exige enfin de repenser l’apprentissage du jugement dans un monde où l’IA est omniprésente.
La question « Une IA peut-elle faire cela ? » doit toujours être accompagnée d’une autre, arendtienne dans son exigence : Que nous arrive-t-il, politiquement, quand nous cessons de le faire nous-mêmes ? La vraie réponse n’est pas dans le refus de la délégation, mais dans la définition rigoureuse de ses frontières – quelles décisions ne sont pas délégables, ou sous quelle modalité la délégation peut rester compatible avec la vitalité démocratique.
Hannah Arendt a passé sa vie à comprendre comment des sociétés civilisées pouvaient produire les conditions de leur propre effondrement moral. Sa réponse était d’une simplicité dérangeante : non par un échec dramatique, mais par l’abdication silencieuse, cumulative, banale de la responsabilité de penser. Nous vivons peut-être les prémices d’un nouvel effondrement, mais nous pouvons nous en prémunir avant que les systèmes auxquels nous déléguons notre jugement ne finissent par façonner, à notre place, ce que nous sommes.
Caroline Gans Combe a reçu des financements de l'Union européenne dans le cadre des projets Deform et ProRes.











Que ce soit pour assister dans la traque contre la fraude, ou pour aider les agents de France Services à répondre aux questions des citoyens, l’intelligence artificielle s’insère de plus en plus dans les services publics. Cette irruption fait partie du chantier plus large de la transformation numérique de l’État, qui a pour ambition de rendre les actions de l’État plus efficaces.
En regard des risques de l’IA — qu’ils soient existentiels, ou plus terre à terre et immédiats, et au vu les enjeux posés par leurs utilisations, on cherche aujourd’hui à développer des systèmes d’IA « dignes de confiance » (trustworthy).
L’utilisation de l’intelligence artificielle dans les services publics touche un très grand nombre de domaines. Pendant les Jeux olympiques de Paris 2024, l’intelligence artificielle a été déployée pour identifier des situations dangereuses à partir d’images vidéo.
L’intelligence artificielle aide également à reconnaître des images de conducteurs ne portant pas de ceinture de sécurité, ou à reconnaître le visage des voyageurs se présentant à un dispositif PARAFE pour le contrôle de passeport. Une IA générative dénommée Albert aide les agents de France Services à répondre aux questions des citoyens sur les démarches à suivre. Une IA aide les contrôleurs de la Caisse nationale des allocations familiales (CNAF) à prioriser les enquêtes pour fraude. Une autre analyse des images de satellite pour détecter des constructions non déclarées. Un algorithme d’IA est à l’œuvre dans le dispositif Parcoursup. Des outils contribuent à contrer des cyberattaques, d’autres analysent les données de connexion pour détecter des risques de terrorisme.
En 2022, le Conseil d’État a identifié huit grands champs de déploiement de l’IA par l’État, allant de la défense nationale à la personnalisation de l’accompagnement des demandeurs d’emploi.
Chacun de ces domaines demande une approche individualisée pour comprendre quels sont les risques associés à un déploiement de l’IA et comment les gérer en pratique.
Les outils de détection de risque de terrorismes ainsi que l’algorithme Parcoursup s’appuient sur l’IA « à l’ancienne » fondée sur des règles logiques créées par des humains, tandis que les algorithmes utilisés pour le traitement de l’image s’appuient sur des algorithmes d’apprentissage machine supervisé. L’IA générative s’appuie sur une nouvelle technologie d’apprentissage par renforcement appelée « transformeur ».
En plus de cette diversité technologique, les usages de l’IA, et les risques y associés, sont extrêmement variés. Une erreur de prédiction concernant la vidange d’une benne à ordures n’a pas les mêmes conséquences qu’une erreur dans la prédiction d’un risque de terrorisme. L’IA générative nourrit des fantasmes sur la fin du monde. Le Défenseur des droits souligne des risques plus terre à terre sur la discrimination.
Devant une telle diversité dans les technologies et dans les cas d’usage, il est impossible d’adopter une approche unique pour une IA digne de confiance, sauf à rester à un niveau de généralité élevé.
Le règlement européen sur l’IA ne prescrit donc pas le niveau d’erreur acceptable dans un système d’IA, ni les modalités précises du contrôle humain, ni le type d’explicabilité requise. Les situations sont trop différentes. C’est pour cette raison que le règlement européen délègue ces choix aux régulateurs et acteurs de chaque secteur : bancaire, santé, transport, justice…
Chaque cas nécessitera une analyse de risques et un programme de gouvernance autour de trois axes : quels types d’erreurs peuvent se produire et quelles sont leurs conséquences ? Quel niveau d’explicabilité est nécessaire pour que les humains puissent comprendre et valider les résultats algorithmiques ? Quel type de contrôle humain est adapté à ce système ?
En octobre 2024, la Cour des Comptes a défini sept principes d’IA de confiance.
Ces principes ne sont pas nouveaux. Ils reprennent ceux élaborés depuis 2019 par l’OCDE, HLEG, et UNESCO, et recoupent en grande partie ceux déjà établis en 2022 par le Conseil d’État pour l’IA publique de confiance, en omettant cependant le principe d’autonomie stratégique qui avait été mis en avant par le Conseil d’État.
Ces principes reflètent un consensus, mais restent tellement généraux qu’ils n’apportent pas de solutions pour des situations concrètes. On veut des systèmes d’IA robustes, non discriminatoires, explicables, et centrés sur l’humain, tout comme on veut un environnement propre et une voiture sûre. Ces principes de haut niveau ne nous disent rien sur les arbitrages nécessaires pour déployer un outil dans un contexte particulier.
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Il suffit de penser à l’outil utilisé par la CNAF pour calculer le risque de fraude dans les allocations familiales. Cet outil est actuellement contesté devant le Conseil d’État car il serait discriminatoire, donnant un score de risque plus élevé pour les personnes les plus vulnérables. Selon les auteurs de la plainte, le ciblage de cette population serait contraire aux principes d’équité. En même temps, la population vulnérable est celle qui bénéficie de la majorité des prestations sociales. Prioriser le contrôle de cette population serait donc logique sur le plan statistique. Cet exemple montre le dilemme auquel les déployeurs de systèmes d’IA sont confrontés.
Un système qui effectue des classements statistiques — pour un contrat d’assurance, un contrat de prêt, ou pour un risque de fraude — va nécessairement paraître inéquitable aux yeux de certains, car les différentes visions d’équité sont incompatibles entre elles. Ainsi, un système équitable par rapport à deux groupes de la population (« l’équité de groupe ») ne sera pas équitable par rapport à deux individus (« l’équité individuelle »).
D’autres dilemmes se présenteront en dehors de la question d’équité. Lorsque l’on choisira le niveau d’explicabilité d’un système d’IA, il faudra mettre en équilibre le besoin d’explicabilité et le besoin de performance, car les algorithmes les plus performants sont souvent les moins explicables. En matière de performance, la question sera de savoir s’il faut exiger un système quasi parfait dans ses prédictions, ou se satisfaire d’une performance qui est « seulement » supérieure à celle d’un humain. En matière de contrôle humain, la question sera de savoir s’il faut systématiquement mettre « l’humain dans la boucle »… même si celui-ci augmente le taux d’erreurs.
Ces dilemmes ne peuvent être résolus simplement par l’application des principes d’IA de confiance. Aucun système ne peut satisfaire pleinement tous les critères en même temps. Prioriser un critère conduit à en détériorer un autre.
Dans cet environnement de vases communicants et de compromis, la Cour des Comptes propose de se concentrer sur les processus de gouvernance dans l’analyse et l’accompagnement des projets d’IA par l’administration. L’idée est de soumettre les grands projets d’IA à une étude d’impact préalable et à un plan de gestion des risques, comme pour un projet de construction d’une éolienne.
Plus précisément, la Cour des Comptes propose une « grille de maturité » qui évalue le niveau de formation du personnel, l’existence ou non de cahiers des charges internes, l’existence de systèmes d’audits, de consultations entre différentes parties prenantes, et surtout l’existence, tout au long de la vie du système, d’un questionnement constant sur l’utilisation des données, le choix du modèle, sa frugalité, les vulnérabilités aux attaques, les risques de discriminations et autres erreurs algorithmiques.
En d’autres termes, puisqu’il est quasiment impossible de fournir une seule « bonne » réponse aux nombreux dilemmes de l’IA de confiance, autant mettre l’accent sur le processus d’analyse et de décision, pour au moins garantir que ce processus est irréprochable.
Depuis le règlement européen sur l’IA, ces processus de gouvernance deviennent obligatoires pour tout système à « haut risque ». Un grand nombre des systèmes d’IA mis en place par l’administration française tomberont dans cette catégorie, car ils touchent un très grand nombre de citoyens.
Le règlement européen met l’accent sur les normes techniques pour traiter les questions opérationnelles liées à ces systèmes à haut risque. Mais ces normes techniques ne pourront pas résoudre la plupart des dilemmes qui mettent en concurrence différents principes de l’IA responsable.
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Au mieux, ces normes techniques établiront des méthodologies communes pour mesurer différents paramètres tels que l’explicabilité, les biais, et les niveaux de performance. Ces méthodologies permettront au moins de parler le même langage et utiliser les mêmes unités de mesure lorsque l’on examine les différents choix et compromis nécessaires pour la mise en œuvre d’un système.
Les avancées en matière d’explicabilité permettront, par exemple, d’atteindre un haut niveau d’explicabilité tout en préservant la performance prédictive des grands modèles traditionnellement opaques.
La recherche sur l’IA frugale doit permettre de réduire la consommation énergétique des modèles tout en préservant un niveau élevé de performance.
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Les avancées en matière d’anonymisation de données (« differential privacy ») et d’apprentissage fédéré (« federated learning ») permettront d’entraîner des modèles tout en protégeant les données à caractère personnel.
Mais de nombreux dilemmes perdureront, car ils s’appuient sur des propriétés statistiques immuables, par exemple les définitions de l’équité, ou sur des choix de société nécessitant la mise en équilibre de droits et intérêts en concurrence.
La décision du Conseil d’État dans le contentieux CNAF nous dira comment, dans le cas précis de l’algorithme de notation du risque de fraude aux prestations sociales, cette mise en équilibre sera effectuée.
Winston Maxwell a reçu des financements de l'ANR.











Quand on entend parler d’intelligence artificielle, c’est l’histoire d’un mythe moderne qui nous est racontée. Celui d’une IA miraculeuse qui doit sauver le monde, ou d’une l’IA douée de volonté qui voudrait le détruire. Pourtant derrière cette « IA » fantasmée se trouve une réalité matérielle avec de vraies conséquences. Cette thématique sera centrale dans notre travail en 2025, voilà pourquoi nous commençons par déconstruire ces fantasmes : non, ce n’est pas de l’IA, c’est l’exploitation de la nature, l’exploitation des humains, et c’est l’ordonnancement de nos vies à des fins autoritaires ciblant toujours les personnes les plus vulnérables.
Pour faire vivre notre combat contre le numérique autoritaire, capitaliste et écocide, et poursuivre notre travail de proposition positive pour un numérique libre, émancipateur et fédérateur, nous avons besoin de votre soutien !
L’IA est le prolongement direct des logiques d’exploitation capitalistes. Si cette technologie a pu émerger, c’est du fait de l’accaparement de nombreuses ressources par le secteur de la tech : d’abord nos données personnelles, puis d’immenses capitaux financiers et enfin les ressources naturelles, extraites en reposant sur le colonialisme ainsi que sur le travail humain nécessaires à l’entraînement des modèles d’IA. Une fois déployée dans le monde professionnel et le secteur public, l’IA aggrave la précarisation et la déqualification des personnes au nom d’une course effrénée à la productivité.
L’essor de l’IA repose sur l’extraction de minerais rares afin de fabriquer les puces électroniques indispensables à ses calculs. Elle conduit aussi à la multiplication des data centers par les multinationales de la tech, des équipements gigantesques et coûteux en énergie qu’il faut en permanence refroidir. Partout sur la planète, des communautés humaines se voient ainsi spoliées de leur eau, tandis qu’on rallume des centrales à charbons pour produire l’électricité nécessaire à leur fonctionnement. Derrière les discours de greenwashing des entreprises, les infrastructures matérielles de l’IA génèrent une augmentation effrayante de leurs émissions de gaz à effet de serre.
Que ce soit au travers de la police prédictive ou de la vidéosurveillance algorithmique, l’IA amplifie la brutalité policière et renforce les discriminations structurelles. Derrière un vernis prétendument scientifique, ces technologies arment la répression des classes populaires et des militant·es politiques. Elles rendent possible une surveillance systématique de l’espace public urbain et, ce faisant, participent à l’avènement d’un monde où le moindre écart à la norme peut être détecté puis puni par l’État.
Sous couvert de « rationalisation », l’IA envahit les administrations sociales à travers le développement d’algorithmes auto-apprenants visant à détecter de potentiels fraudeurs. Allocations Familiales, Assurance Maladie, Assurance Vieillesse, Mutualité Sociale Agricole : ces systèmes sont aujourd’hui déployés dans les principales administrations de l’« État providence ». Associant un « score de suspicion » à chacune d’entre nous pour sélectionner les personnes à contrôler, nos recherches montrent qu’ils ciblent délibérément les personnes les plus précaires .
L’accaparement de nos données personnelles permet de nourrir les IA de profilage publicitaire, qui associent en temps réel des publicités à nos « profils » vendus aux plus offrants. Cette marchandisation de notre attention a aussi pour effet de façonner les réseaux sociaux centralisés, régulés par des IA de recommandation de contenus qui les transforment en lieux de radicalisation binaire des camps politiques. Enfin, pour développer des produits comme ChatGPT, les entreprises du secteur doivent amasser d’immenses corpus de textes, de sons et d’images, s’appropriant pour ce faire le bien commun qu’est le Web.
Pour boucler le budget de l’année qui vient, nous souhaitons récolter 260 000 € de dons, en comptant les dons mensuels déjà existants, et tous les nouveaux dons mensuels ou ponctuels.
L’association a une fantastique équipe de membres bénévoles, mais elle a aussi besoin d’une équipe salariée.
Les dons recueillis servent principalement à payer les salaires des permanentes de l’association (75 % des dépenses). Les autres frais à couvrir sont le loyer et l’entretien du local, les déplacements en France et à l’étranger (en train uniquement), les frais liés aux campagnes et aux évènements ainsi que les divers frais matériels propres à toute activité militante (affiches, stickers, papier, imprimante, t-shirts, etc.).
Pour vous donner une idée, quand on ventile nos dépenses de 2024 (salaires inclus) sur nos campagnes, en fonction du temps passé par chacun·e sur les sujets de nos luttes, ça ressemble à ça :
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L’association ne touche aucun argent public, mais reçoit des soutiens, à hauteur de 40 % de son budget, de la part de diverses fondations philanthropiques : la Fondation pour le progrès de l’Homme, la fondation Un monde par tous, Open Society Foundations, la Limelight Foundation et le Digital Freedom Fund.
Le reste de notre budget provient de vos dons. Alors si vous le pouvez, aidez-nous !
Attention, comme nous l’expliquons dans la FAQ de notre site, les dons qui sont faits à La Quadrature ne sont pas déductibles des impôts, les services fiscaux nous ayant refusé cette possibilité à deux reprises.
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L’effondrement de l’information a-t-il eu lieu ? En tout cas, la submersion des contenus par l’IA générative qu’annonçaient de nombreux médias au début de la campagne électorale américaine n’a semble-t-il pas eu lieu, ou pas comme on l’a escompté, explique Matteo Wong pour The Atlantic. C’est ce qu’explique un trio de chercheurs de l’université de Purdue, Christina Walker, Daniel Schiff et Kaylyn Jackson Schiff, qui ont collecté les images et vidéos politiques générées par l’IA depuis juin 2023. Les contenus générés par l’IA durant la campagne électorale ont été nombreux, mais ils ont surtout été utilisés sous forme de satire ou de divertissement que comme outils de désinformation. Leur usage a été bien plus transparent qu’attendue. Les images étaient fausses mais ne faisaient pas semblant d’être vraies.
Reste qu’on mesure mal l’impact de ces partages, modèrent les chercheurs. « Ces images et vidéos générées par l’IA sont instantanément lisibles et ciblent explicitement le partage d’émotions plutôt que les informations (…). » Ces images ont peut-être finalement très bien accompagné la disparition des faits, du consensus et de la rationalité. Elles ont d’abord permis de faire primer l’émotion sur la rationalité dans un moment où la vérité était particulièrement malmenée… mais d’abord par les discours politiques eux-mêmes.
MAJ du 21/11/2024 : « L’IA semble avoir moins contribué à façonner la façon dont les gens ont voté et bien plus à éroder leur foi dans la réalité », rapporte le Washington Post. Elle a été plus utilisée pour consolider les croyances partisanes que pour influencer les mentalités, brouillant la réalité. Des chercheurs de l’Institute for Strategic Dialogue ont constaté que les utilisateurs croyaient plus souvent que le contenu authentique était généré par l’IA que l’inverse. Nous sommes bien plus dans une crise de la réalité que dans une crise de désinformation.


































