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    « Les gens ne prennent pas de meilleures décisions lorsqu’ils disposent de plus de données, alors pourquoi supposer que l’Intelligence artificielle, elle, le fera ? », interroge l’ingénieure et anthropologue Marianne Bellotti (blog, @bellmar) dans un article pour OneZero. Bellotti, longtemps responsable technique des Services numériques des États-Unis (@USDS), est désormais responsable du Humanitarian Data Exchange (HDX), la plus grande plateforme de données ouvertes de l’ONU sous l’égide du Cen

L’IA vise à accélérer la décision, bien plus qu’à l’améliorer !

6 janvier 2022 à 06:00

« Les gens ne prennent pas de meilleures décisions lorsqu’ils disposent de plus de données, alors pourquoi supposer que l’Intelligence artificielle, elle, le fera ? », interroge l’ingénieure et anthropologue Marianne Bellotti (blog, @bellmar) dans un article pour OneZero. Bellotti, longtemps responsable technique des Services numériques des États-Unis (@USDS), est désormais responsable du Humanitarian Data Exchange (HDX), la plus grande plateforme de données ouvertes de l’ONU sous l’égide du Centre pour les données humanitaires (@humdata).

Couverture du livre de Marianne Bellotti, Kill it with FireElle est également l’auteure d’un récent livre sur la gestion de projets informatiques : Tuez-les par le feu, comment gérer les systèmes informatiques vieillissants (et assurer l’avenir des systèmes modernes) (No Starch Press, non traduit, 2021) – un livre, qui, contrairement à ce que laisse croire son titre, ne propose pas de mettre à la poubelle les systèmes obsolètes – Bellotti est plutôt réputée pour avoir remis en état de fonctionnement des systèmes informatiques anciens et désordonnés -, mais au contraire, comme l’explique Jennifer Pahlka (@pahlkadot, blog), la directrice de Code for America dans un passionnant compte-rendu, faire table rase d’un système pour un nouveau permet surtout à la désorganisation qui a conduit à créer un mauvais système de se reproduire.

Dans l’introduction de son article pour OneZero, Bellotti revient sur un événement qu’on dit souvent fondateur de l’internet moderne (événement qu’avait raconté Tamsin Shaw dans la New York Review, traduit par Books), à savoir cette fameuse journée de 2008, où plusieurs Moghuls de la Silicon Valley avaient découverts l’économie comportementale sous les explications de Daniel Kahneman lui-même, prix Nobel et auteur de Système 1 / Système 2 (Flammarion, 2012). En comprenant comment les êtres humains prennent des décisions, l’histoire voudrait que les grands patrons de la Silicon Valley présents se soient alors mis à appliquer ces connaissances aux outils qu’ils développaient. Comme le souligne Bellotti, visiblement, lors de cette journée, personne n’a pourtant parlé d’intelligence artificielle ou de Big Data… Ce qui était au cœur de la conférence de Kahneman consistait à décortiquer la croyance qu’un agent (humain plus que machine) soit capable de prendre des décisions rationnelles. En tout cas, estime Bellotti, peut-être que certains entrepreneurs de la Silicon Valley présents à cette conférence ont compris que l’enjeu n’était pas tant d’obtenir des données ou des machines parfaites, mais bien de prendre en compte les préjugés qui nous façonnent. « Au lieu d’éliminer les préjugés humains, (l’enjeu était) d’organiser la technologie autour de ces préjugés ».

Le rêve que d’innombrables flux de données produisent une meilleure connaissance est aussi vieux que les ordinateurs eux-mêmes. Mais, quelle que soit la quantité de données que nous recueillons, la vitesse ou la puissance des machines, ce rêve semble toujours hors de portée, explique Bellotti. Les experts estiment que les spécialistes des données passent 80 % de leur temps à les nettoyer. Le ministère de la Défense américain dépense entre 11 et 15 milliards par an pour le personnel qui gère ses données. Pourtant, malgré des décennies d’investissements, de surveillance, de normes… « nous ne sommes pas plus près d’une connaissance totale grâce à un cerveau informatisé que nous ne l’étions dans les années 70 », malgré l’accroissement continu des données. Le retour sur investissement de l’IA semble aussi difficile à atteindre, pour le ministère de la Défense que pour les grandes plateformes de la Silicon Valley qui pataugent dans les imperfections de leurs outils de modération automatisés.

Copie d'écran de l'article de Bellotti pour One Zero
Image : l’article de Marianne Bellotti original pour One Zero : l’IA résout le mauvais problème.

La compréhension totale d’une situation est moins désirable que des outils permettant de prendre une décision plus rapide

Pour Bellotti, nous attendons de l’IA qu’elle produise une meilleure prise de décision par une connaissance « totale » d’une situation. Pourtant, comme le rappellent les travaux de Kahneman lui-même, en savoir plus ne signifie pas prendre une meilleure décision. « Dans la vie réelle, les décideurs cherchent surtout à économiser leurs efforts », rappelle l’ingénieure en pointant vers les travaux de Todd et Benbasat. « Une connaissance totale de la situation est moins souhaitable que des outils qui facilitent le travail d’équipe menant à une décision. Après tout, les décisions sont souvent jugées en fonction des résultats, ce qui inclut un peu de chance ainsi qu’une analyse correcte. Avant que ces résultats ne se concrétisent, même la stratégie la plus prudente et la plus minutieuse, étayée par les meilleures données, ne peut offrir de garantie, et toutes les personnes concernées le savent. C’est pourquoi le processus de prise de décision consiste moins en une analyse objective des données qu’en une négociation active entre des parties prenantes ayant des tolérances différentes en matière de risques et de priorités », explique-t-elle en faisant référence aux travaux de Lucia Matinez Ordonez. « Les données sont utilisées non pas pour les informations qu’elles pourraient offrir, mais comme un bouclier pour protéger les parties prenantes des retombées possibles », rappelle-t-elle en faisant référence au livre de Christopher Hood, spécialiste des politiques publiques, The Blame Game (Princeton University Press, non traduit, 2011, extrait.pdf). Une information parfaite – si tant est qu’elle soit réalisable – soit n’apporte aucun avantage, soit réduit la qualité des décisions en augmentant le niveau de bruit.

Cela semble invraisemblable, et pourtant ! « Une information parfaite devrait automatiquement améliorer le processus de décision. Mais ce n’est pas le cas, car un supplément d’informations modifie rarement la politique organisationnelle qui sous-tend une décision », explique Bellotti.
« Tant que les décisions devront être prises en équipe, en tenant compte des différentes parties prenantes et de leurs incitations, la meilleure façon d’améliorer la prise de décision ne consistera pas simplement à ajouter des capteurs pour obtenir plus de données. Il faut améliorer la communication entre les parties prenantes. »

Pour Marianne Bellotti, l’enjeu n’est peut-être pas d’investir des milliards de dollars pour nettoyer les données et affûter les capteurs, mais de nous intéresser plus avant à l’organisation de la communication et aux règles de décisions entre les parties !

Pour une IA antifragile

Améliorer la qualité des données n’est pas si simple. « La façon dont nous parlons de la qualité des données est trompeuse. Nous parlons de données « propres » comme s’il existait un état unique où les données sont à la fois exactes (et sans biais) et réutilisables. Or, propre n’est pas synonyme d’exact, et exact n’est pas synonyme d’exploitable. Des problèmes sur l’un ou l’autre de ces vecteurs peuvent entraver le développement d’un modèle d’IA ou nuire à la qualité de ses résultats. Il existe de nombreuses raisons pour lesquelles les données qui entrent dans un modèle peuvent être problématiques. Certaines sont évidentes : les données sont factuellement incorrectes, corrompues ou dans un format inattendu. D’autres problèmes sont plus nuancés : les données ont été capturées dans un contexte particulier et sont réutilisées de manière inappropriée ; les données n’ont pas le bon niveau de granularité pour l’objectif du modèle ; ou les données ne sont pas normalisées, et les mêmes faits sont représentés ou décrits de différentes manières. »

S’il est déjà difficile de résoudre un de ces problèmes, il est pratiquement impossible de les résoudre tous dans une grande organisation ou dans un environnement complexe. Depuis l’IA, nous avons souvent tendance à croire que l’innovation crée des opportunités, oubliant de souligner qu’elle crée aussi des vulnérabilités. « L’intelligence artificielle inventera de nouvelles façons d’attaquer les problèmes, mais aussi de nouvelles façons d’être attaqué. Tout comme la numérisation des centrales électriques, des transports publics et des systèmes de communication a donné naissance à la cybercriminalité », l’IA risque de créer de nouvelles formes de défaillances. « Les systèmes d’IA actuels sont complètement dépendants de la qualité de leurs données, non pas parce que la technologie est immature ou cassée, mais parce que nous les avons conçus pour qu’ils soient vulnérables de cette manière. »

Couverture du livre Antifragile de Nassim Nicolas TalebNous devons les rendre plus résistants aux mauvaises données, « antifragiles », pour reprendre le concept forgé par Nassim Nicolas Taleb (@nntaleb) dans son livre éponyme. Antifragile désigne une conception qui non seulement sait se remettre d’un échec, mais surtout qui devient plus forte et plus efficace lorsqu’elle est exposée à l’échec. Les sciences cognitives nous apprennent que les bonnes décisions sont « le produit de l’articulation proactive des hypothèses, de la structuration des tests d’hypothèse pour vérifier ces hypothèses et de l’établissement de canaux de communication clairs entre les parties prenantes ». À l’inverse, les mauvaises décisions, les erreurs humaines, sont le résultat d’un blocage, d’un biais, sur l’une de ces trois conditions. « Lorsque les gens ne formulent pas clairement leurs hypothèses, ils appliquent des solutions qui sont inappropriées compte tenu des conditions du terrain. Lorsque les gens ne testent pas leurs hypothèses, ils ne parviennent pas à adapter leurs bonnes décisions aux conditions changeantes. Lorsque les opérateurs de première ligne ne sont pas en mesure de partager efficacement les informations en amont de la chaîne de commandement et entre eux, les occasions de repérer les conditions changeantes et de remettre en question les hypothèses sont perdues, au détriment de tous. »

Pour des IA qui élargissent les choix plutôt que de les réduire !

Si l’IA est si vulnérable aux mauvaises données c’est parce que « nous accordons trop d’importance à ses applications de classification et de reconnaissance et pas assez à ses applications de suggestion et de contextualisation ». En d’autres termes, explique Bellotti, une IA qui prend des décisions à la place des gens est une IA qui peut être sabotée facilement et à peu de frais.

La conception d’une IA antifragile est difficile, car la ligne de démarcation entre l’acceptation du résultat de l’analyse d’un algorithme comme une conclusion et son traitement comme une suggestion ou une incitation est un défi de conception – c’est la question sur laquelle Ben Green attirait notre attention récemment, nous invitant à évaluer les outils d’aide à la décision, mais également les décisions prises depuis eux. Pour Bellotti, le piège repose dans le risque de considérer les résultats des IA comme des conclusions. Cela ne conduit qu’à des erreurs catastrophiques, comme l’a montré l’usage de l’IA à la justice pénale ou au maintien de l’ordre. « Le modèle a été construit pour contextualiser, mais l’interface utilisateur a été construite pour rapporter une conclusion », soutient Bellotti qui réduit peut-être un peu rapidement le problème à une question d’interface, de design, oubliant un peu rapidement l’idéologie politique et financière qui soutient le déploiement de ces solutions.

Dans le même temps, bien souvent, l’IA médicale, elle, a permis d’améliorer la qualité de la prise de décision – enfin, pas toujours, nombre de systèmes d’IA en santé sont avant tout défaillants -, d’abord parce que de nombreux défis diagnostiques n’ont pas de réponse correcte unique (tout comme les résultats de l’IA, largement statistique, probabiliste et inductive, comme l’expliquait, très clairement David Weinberger). En matière de diagnostic, tout un ensemble de symptômes a une série de causes possibles avec des probabilités différentes. Un clinicien construit un arbre de décision dans sa tête avec toutes les possibilités auxquelles il peut penser et les tests qui excluent certaines possibilités. Le processus de diagnostic d’un patient consiste à créer un cycle consistant à définir des hypothèses, à prescrire des tests et à réduire de plus en plus l’ensemble des réponses possibles jusqu’à ce qu’une solution soit trouvée.

Ainsi, les produits conçus pour aider les médecins en leur proposant d’autres possibilités à ajouter à leurs modèles mentaux et en identifiant les tests susceptibles d’accélérer le temps nécessaire à l’établissement d’un bon diagnostic ont permis d’améliorer les résultats de diagnostic des patients en dépit de mauvaises données. Dans ces cas, l’IA a été utilisée pour améliorer la communication et le partage des connaissances entre les professionnels de la santé ou pour obtenir du patient des informations nouvelles et pertinentes à des moments critiques. À l’inverse, les produits d’IA qui tentent de surpasser les médecins en classant les éléments à leur place, comme en tentant de déterminer si une tumeur est cancéreuse ou pas ou si des tâches pulmonaires sur une radio sont relatives au Covid ou pas, ont surtout été confrontés aux mauvaises données qui les alimentaient.

Pour Bellotti, « si l’objectif de l’IA est d’améliorer la prise de décision, alors elle devrait orienter les décideurs vers des tests d’hypothèses, et non essayer de surpasser les experts. Lorsque l’IA tente de surpasser les experts, elle devient entièrement dépendante de la qualité des données qu’elle reçoit, ce qui crée un ensemble de vulnérabilités » difficilement surmontables. Une IA antifragile ne doit pas prendre de décision, mais aider à élargir les choix. Elle devrait plutôt aider « les gens à formuler les hypothèses qui sous-tendent la décision, à communiquer ces hypothèses à d’autres parties prenantes et à alerter les décideurs en cas de changements importants dans les conditions du terrain en rapport avec ces hypothèses ».

Ralentir l’IA ?

Dans un billet de blog précédent Marianne Bellotti proposait d’améliorer l’IA en la rendant plus lente ! Si, très concrètement et trop souvent, l’IA accélère le processus de décision, son but devrait plutôt être de le ralentir explique-t-elle. En 2020, Marianne Bellotti a rejoint une entreprise qui travaille dans le secteur de la défense. Une décision difficile, parce que les technologies de Défense sont un environnement riche en dilemmes éthiques et qu’il est pour beaucoup plus préférable de garder les mains propres en évitant toute implication ou compromission avec ce secteur. Une occasion pour Marianne Bellotti d’interroger concrètement ce sujet de l’éthique. « Tout le monde dans la communauté technologique parle de construire des produits « éthiques » et personne ne peut vraiment définir en quoi un processus de développement de logiciels qui produit des produits éthiques est différent d’un processus qui produit des produits normaux ». Et Bellotti de préciser : « Je ne suis pas le genre de personne qui croit que les résultats sont déterminés par la qualité des personnes. Les meilleurs ingénieurs construisent parfois ensemble des technologies de merde. Les équipes ne sont pas la somme de leurs parties. Il ne suffit pas de réunir une collection de personnes réfléchies pour qu’elles construisent une technologie éthique ». Par contre, les équipes sont toujours la somme de leurs interactions. Or, explique-t-elle, elle aime concevoir des processus efficaces, et c’est dans ces processus formels et informels qu’on doit pouvoir construire des réponses éthiques.

Capture d'écran du billet de blog original de Marianne BellottiImage : capture d’écran de l’article de blog original de Marianne Bellotti, pour faire un meilleure IA il faut une IA plus lente.

Cette entreprise spécialisée dans l’IA et la Défense organise chaque mois une réunion permanente à l’échelle de l’organisation pour discuter éthique. Plutôt que de distinguer outils offensifs et défensifs, ces discussions se sont concentrées sur l’idée de distinguer l’escalade et la désescalade d’un conflit. « Une technologie responsable dans le domaine de la défense est une technologie qui aide les gens à réfléchir de manière plus approfondie et plus critique aux choix qui s’offrent à eux. Une technologie irresponsable les encourage à tirer des conclusions hâtives ou les laisse si loin de la réalité sur le terrain qu’elle déshumanise les personnes qui sont affectées par le déploiement de cette technologie. » Mais comment concevoir une IA qui désamorce les situations ?

Des IA pour désamorcer les situations

Les spécialistes de l’IA éthique insistent souvent sur l’importance à garder « l’humain dans la boucle », c’est-à-dire à la fois faire que les décisions prises par les systèmes soient toujours contrôlées par des humains. Ce principe d’humains dans la boucle – qui édulcore et dépolitise le « Pas pour nous sans nous » des revendications militantes, à mon sens – est un principe efficace lorsqu’il s’agit de conception politique, estime Bellotti, mais il est plus difficile à mettre en œuvre dans la conception de technologies, notamment parce par nature, elles redistribuent la manière dont le travail humain est appliqué dans un processus. Ainsi, lorsqu’une technologie est introduite dans une tâche existante, certaines étapes sont automatisées et le travail humain est redistribué… Mais il est souvent difficile de savoir si le fait de déplacer le contrôle humain dans le processus met le contrôle humain hors circuit ou non.

Couverture du livre de Daniel Kahneman Systeme 1 / Systeme 2Pour sortir de la contradiction, il est nécessaire de revenir aux différences entre la pensée humaine et la pensée informatique, explique-t-elle en revenant justement à Daniel Kahneman. Dans Système 1 / Système 2, Kahneman distingue la pensée intuitive (le type 1), rapide, qui se base principalement sur la correspondance des modèles et la pensée analytique (le type 2), lente, souvent de nature statistique qui vise à corriger les erreurs de la première. Contrairement aux humains, pour les ordinateurs, la pensée analytique leur est facile alors que la pensée intuitive ne leur est pas facilement accessible. Or, trop de produits d’IA visent à accélérer la pensée de type 1 pour les opérateurs humains, alors qu’elle n’est pas adaptée à cela. Pour Bellotti, la ligne de démarcation entre les produits d’IA bénéfiques et ceux qui créent des problèmes repose certainement dans une forme d’accélération. Or, accélérer les décisions intuitives n’apporte souvent aucun avantage supplémentaire à l’utilisateur, mais augmente considérablement les risques d’erreur critique. « Si les êtres humains ont du mal avec la pensée de type 2 et excellent dans la pensée de type 1, si les ordinateurs ont du mal avec la pensée de type 1 et excellent dans la pensée de type 2, et si une bonne prise de décision implique l’utilisation de la pensée de type 2 pour vérifier les erreurs de la pensée de type 1, pourquoi construisons-nous des machines pour faire la pensée de type 1 à notre place ? N’est-il pas beaucoup plus utile d’utiliser les ordinateurs pour rendre la réflexion lente plus efficace en termes de ressources plutôt que de rendre la réflexion rapide plus rapide ? »

Pour une IA qui complexifie plutôt qu’une IA qui simplifie !

« Plus j’explore la question de l’IA et de l’éthique, plus je comprends l’importance de la sélection des problèmes », explique Bellotti. Et la chercheuse de donner un exemple concret en comparant deux systèmes de calcul automatisé du risque de récidive : Compas, cette machine à biais, très légitimement décrié et très utilisé par la justice américaine (voir notamment notre dossier sur la justice analytique) et un autre outil, ESAS (pour Equity in sentencing analysis system, un logiciel qui donne accès aux peines similaires prononcées dans des affaires antérieures selon des antécédents de condamnation proche). Les deux technologies semblent adresser le même problème : faire des recommandations sur les peines depuis des historiques. D’un côté, Compas analyse de nombreuses données, notamment personnelles, pour en tirer des conclusions simples que le juge peut ignorer, mais ne peut pas approfondir ou contester. ESAS en revanche, se concentre uniquement sur les informations relatives et permet d’accéder à des affaires similaires pour explorer le contexte des peines qui ont été produites, permettant de comprendre ce qui dans un cas explique ce qui a valu une longue peine ou une peine plus clémente. Compas fait un raisonnement de type 1 pour le juge, et parce que les données et systèmes de calculs utilisés sont cachés, le raisonnement de type 2 qui permettrait de vérifier les biais et erreurs d’appréciations est lui totalement bloqué. Pire, souligne Bellotti, Compas attribue une valeur numérique à ses recommandations. Un repris de justice n’est pas seulement à haut risque, il est à haut risque sur une échelle qui produit un biais d’ancrage sur l’utilisateur qui y est par nature sensible (donnez à quelqu’un un chiffre élevé, et même s’il pense que ce chiffre élevé est faux, le chiffre par lequel il le remplace sera plus élevé que celui qu’il aurait estimé autrement). Compas « automatise la pensée de type 1, sujette aux erreurs, empoisonne le jugement de l’utilisateur avec une valeur d’ancrage arbitraire et empêche la pensée de type 2 de détecter les problèmes. » Dans la définition du problème par Compas, se trouve également le monstre d’une hypothèse très problématique : une personne à haut risque de récidive sera rendue moins susceptible de récidiver en lui donnant une peine de prison plus longue ! Compas ne considère pas que la relation pourrait être inverse : les personnes qui passent plus de temps en prison se déconnectent des réseaux de soutien sociaux et sont plus susceptibles de récidiver pour survivre… « C’est le danger de remplacer la pensée de type 1 faite par des humains par une pensée de type 1 faite par des ordinateurs. Les ordinateurs peuvent calculer une corrélation, mais ils ne peuvent pas construire une narration autour d’elle pour transformer cette corrélation en informations exploitables. Par conséquent, même les meilleurs algorithmes ont besoin d’êtres humains pour prendre en compte le contexte de leurs résultats. L’IA qui supprime ce contexte vit ou meurt en fonction de la précision de son modèle. »

À l’inverse, les premiers de l’ESAS en Floride ont montré qu’en associant un cas à une série de cas comparables et en permettant aux utilisateurs d’explorer les contextes, ont plutôt conduit à réduire les peines qu’à les renforcer.

Les récits sur l’IA et sur les technologies insistent beaucoup sur ce qui est remplacé par la technologie et l’IA plutôt que ce qu’elle redistribue. « L’impact et l’efficacité finale de tout produit qui utilise l’IA ne sont donc pas déterminés par les algorithmes qu’il utilise, mais par la manière dont il redistribue l’effort humain. Crée-t-il plus d’opportunités pour la pensée critique ou encourage-t-il plus d’action avec moins de réflexion et de discussion ? » Les ingénieurs qui construisent des outils d’IA doivent porter attention à l’interaction homme-machine, insiste-t-elle. « L’IA qui fait de la pensée de type 1 pour l’utilisateur et bloque la pensée de type 2 conduit généralement à des résultats désastreux. L’IA qui augmente les possibilités de réflexion de type 1 et encourage l’utilisateur à ajouter la vérification des erreurs de type 2 à la réflexion de type 1 de la machine, tend à augmenter l’utilité. »

Pour le dire très simplement, si l’IA ne nous aide pas à réfléchir, elle ne nous sera d’aucune utilité.

Hubert Guillaud

Et merci à Matthieu Belbèze (@lemarsographe, newsletter) pour m’avoir conduit jusqu’aux articles de Marianne Bellotti, grâce à son article pour Le Vent se lève (@lvslmedia), que je vous recommande vivement : « La révolution numérique est profondément conservatrice ».

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    331 449 281, telle est la population totale des États-Unis au 1er avril 2020 selon le bureau du recensement américain. Le recensement de la population produit depuis longtemps un chiffre, toujours précis. Précis, mais par nature inexact. C’est pour la chercheuse danah boyd (@zephoria), chercheuse associée chez Microsoft et fondatrice de Data & Society (@datasociety) un symbole du grand « théâtre des données » qui se joue chaque jour sous nos yeux, expliquait-elle lors du dernier Microsoft Re

Nous défaire de nos imaginaires statistiques

16 décembre 2021 à 13:15

331 449 281, telle est la population totale des États-Unis au 1er avril 2020 selon le bureau du recensement américain. Le recensement de la population produit depuis longtemps un chiffre, toujours précis. Précis, mais par nature inexact. C’est pour la chercheuse danah boyd (@zephoria), chercheuse associée chez Microsoft et fondatrice de Data & Society (@datasociety) un symbole du grand « théâtre des données » qui se joue chaque jour sous nos yeux, expliquait-elle lors du dernier Microsoft Research Summit (voir la vidéo de sa présentation et la transcription de son intervention dans sa newsletter).

Les statistiques sont la grande science de l’État, rappelle boyd (on parlait même d’arithmétique politique). L’État produit des statistiques « données » au public qui deviennent ainsi des évidences, des faits (littéralement des « statistiques officielles »). Et lorsque les statistiques sont comprises comme des faits, le public s’attend alors à une forme d’exactitude, de précision. D’où les chiffres précis que produit le Bureau du recensement par exemple, alors qu’il sait très bien qu’un tel chiffre n’est qu’une approximation d’une réalité mouvante, tout en étant le meilleur que l’on puisse produire compte tenu des procédures utilisées. Le Bureau du recensement pourrait pourtant dire, très légitimement, que la population américaine est d’environ 331,5 millions de personnes. L’arrondi communiquerait d’ailleurs une forme d’incertitude. Ou ils pourraient produire un nombre avec des chiffres après la virgule, indiquant par là que des modèles sous-tendent les données. Mais les statisticiens ne le font pas. « Ils produisent la précision parce que la précision signale l’autorité. Parce que la précision est une norme et une attente. Parce qu’il y a une pression à la précision. »

La précision en ses limites

Le recensement est l’épine dorsale d’innombrables pratiques de création de données. Toute donnée représentative au niveau national est liée au recensement d’un pays. Le PIB, le taux d’emploi, de logement… intègrent les données de recensement. Les taux d’infection au Covid ou vaccination sont également reliés au dénombrement de la population.

Les agences statistiques sont chargées de produire des statistiques officielles destinées à être utilisées dans les décisions de politique publique et la recherche. Aux États-Unis, les données de recensement sont utilisées pour répartir les représentants politiques sur le territoire et distribuer les financements fédéraux. En d’autres termes, les données de recensement constituent « explicitement et constitutionnellement l’infrastructure de données de la démocratie ». Mais même lorsque la représentation politique n’est pas directement liée aux données de recensement, ces données sont hautement politiques et profondément contestées. C’est le cas dans de nombreux pays où la connaissance des informations sur la population relève autant de la politique que de la comptabilité. C’est ce qui a poussé les Nations Unies à créer une commission statistique en 1947 pour formaliser les normes internationales en matière de statistiques officielles, pour promouvoir la professionnalisation des statistiques nationales afin d’aider les agences statistiques à résister aux interférences politiques.

Mais la professionnalisation des statistiques nationales a également suscité une question importante : que sont les statistiques lorsqu’elles ne sont plus de l’arithmétique politique ? Qu’est-ce que tous ceux qui sont investis dans les données imaginent que les statistiques sont ?

Dans la plupart des communautés techniques, explique boyd, il est facile de considérer les statistiques comme un travail objectif, scientifique et mathématique. L’idéal de l’information objective existe parce que les décideurs apprécient de pouvoir rejeter la responsabilité sur les données. Cela permet d’éviter de questionner la politique ou la prise de décision. Cela permet de prétendre que l’utilisation des données rend les choses neutres. « C’est un raisonnement dangereux. C’est ainsi que les données deviennent des armes ».

Ce cadrage objectif masque également les origines profondément politiques de nombreuses techniques que nous considérons aujourd’hui comme acquises… La régression statistique a été inventée par Francis Galton, le père de l’eugénisme, et son intérêt pour cette technique n’était pas anodin, rappelle la chercheuse. Malgré les racines douteuses de nombreuses méthodes et pratiques statistiques, le développement de la statistique mathématique a également permis de mieux comprendre les limites et les biais des analyses. Par exemple, dans les années 1910, un groupe d’employés noirs du Bureau du recensement des États-Unis a commencé à calculer le sous-dénombrement des Noirs dans les recensements précédents. Cela a ouvert de nouvelles possibilités pour corriger les données. Au fur et à mesure que les techniques statistiques se perfectionnaient, les scientifiques ont également commencé à imaginer comment les interventions mathématiques pouvaient réparer les faiblesses intrinsèques des données.

Mais améliorer la qualité des données en les corrigeant n’allait pas de soi. Aux États-Unis, ces travaux se sont souvent heurtés à des résistances politiques. En 1957, le Congrès américain a interdit au Bureau du recensement d’utiliser l’échantillonnage dans ses principaux produits de données, alors que celui-ci permettait notamment de réduire la charge du recensement. Conscient de l’importance des personnes manquantes dans le recensement, le Bureau du recensement a tenté d’exploiter des données provenant d’autres sources et d’élaborer des modèles pour combler les lacunes dans ses propres données à l’aide d’une technique connue sous le nom d’imputation. Cette technique a également été contestée devant les tribunaux lorsque l’État de l’Utah a fait valoir que le Census Bureau n’avait pas le droit d’imputer des données, à la fois parce que l’échantillonnage était interdit par la loi et parce que l’imputation violerait l’exigence constitutionnelle d’un « dénombrement réel ». La Cour suprême a rejeté ces revendications, arguant que l’imputation n’était pas une méthode statistique, mais une technique permettant d’améliorer le comptage… elle est devenue par cette décision un arbitre des méthodes statistiques.

La donnée est politique

Les organismes statistiques sont tenus de produire des connaissances statistiques de haute qualité, mais qui décide de ce qui constitue des connaissances statistiques ? Ceux qui sont investis dans les statistiques modernes et l’avancement de la science présument que le but d’un organisme statistique est de créer des connaissances statistiques mathématiquement valides et que le résultat d’un recensement doit être la meilleure représentation quantitative possible. Mais tout le monde ne voit pas le concept de statistique sous cet angle, rappelle boyd. Pour ceux qui considèrent un recensement comme un dénombrement de toutes les personnes, alors le travail du Bureau du recensement consiste à se concentrer sur l’acte de compter et de rapporter ce qui est compté. On le voit, il y a une distinction nécessaire entre le meilleur comptage et les meilleures données.

Dès qu’on donne de l’importance aux données, elles ne peuvent jamais être neutres. « Plus les enjeux sont importants, moins ces données peuvent être objectives. Le choix même des données à collecter, la manière de les catégoriser et de les présenter révèlent des engagements idéologiques, sociaux et politiques », rappelle boyd en évoquant notamment la collecte de données sur l’origine ethnique dans le recensement américain. Si cette collecte a toujours lieu, c’est parce que les lois adoptées pendant les années 60 pour lutter contre les discriminations ont utilisé ces données pour asseoir leurs revendications et montrer les inégalités raciales qui fracturaient la société américaine. À l’inverse, la France ne collecte pas de données sur l’origine ethnique ni sur la religion. Les partisans de cette interdiction considèrent qu’elle est essentielle à la mise en place d’une société laïque sans distinction de race, mais ses détracteurs affirment que le fait de ne pas collecter ces données signifie que la France est mal équipée pour lutter contre les inégalités et le racisme. Le Liban, quant à lui, a effectué son dernier recensement en 1932. À l’époque, on a constaté qu’environ la moitié de la population était chrétienne et l’autre moitié musulmane, répartie équitablement entre sunnites et chiites. Les politiciens libanais ont rejeté à plusieurs reprises les propositions visant à effectuer un nouveau recensement. Un exemple qui illustre très bien combien la connaissance statistique est politique.

Les statistiques nous aident à connaître différents aspects de nos nations, mais ce que nous sommes en mesure de demander dépend d’une série d’engagements politiques, idéologiques et économiques, rappelle danah boyd.

Or, les recensements ne sont jamais parfaits. Les recensements oublient des gens. Il manque des gens parce qu’ils sont ailleurs et il manque des gens parce que tout le monde ne veut pas être compté. Et il manque des personnes parce que toutes les personnes ne sont pas considérées comme suffisamment légitimes pour être comptées par l’État. En d’autres termes, ils omettent des personnes pour des raisons opérationnelles, sociales et politiques.

Pour des données qui révèlent leurs défauts et leurs limites !

Lorsque les statistiques officielles sont considérées comme des données objectives fournies par l’État, on suppose qu’elles sont capables de parler d’elles-mêmes, de raconter leur propre histoire. « Mais les données ne parlent pas d’elles-mêmes. Elles ne le peuvent pas. Elles parlent au nom d’autres personnes. Et ce qu’elles disent dépend des objectifs et des intérêts de ceux qui essaient de les convaincre de parler. »

De nombreuses personnes puissantes utilisent les données pour justifier leurs décisions. Pourtant, lorsque les décideurs et les dirigeants s’appuient sur des données pour justifier leurs actions, ils veulent que les données restent conformes au message. « Pour que les données restent conformes au message, elles doivent communiquer avec précision et en toute confiance. Ces données ne peuvent pas révéler leurs propres défauts et limites, soulever des questions ou proposer des interprétations alternatives. Les données ne doivent pas être considérées comme faibles, car les données considérées comme faibles menacent la légitimité du travail statistique. » Personne ne veut de données entachées d’incertitudes, explique boyd en rapportant le travail d’une démographe qui avait tenté de communiquer des intervalles de confiance dans les données qu’elle présentait à une municipalité. La municipalité lui a demandé de revoir son travail pour revenir avec des faits !

« Tous ceux qui ont travaillé avec des données ont, à un moment ou à un autre, demandé aux données de parler pour elles-mêmes ». « Regardez les données ! » est la déclaration d’exaspération – ou d’assurance – la plus commune.

Le problème, estime boyd, est qu’il n’y a pas vraiment de place pour communiquer sur les limites des données. Trop souvent, les praticiens préfèrent ignorer l’incertitude et l’erreur, sachant que ces informations-là sèment surtout de la confusion si ce n’est de la colère. Pourtant, ceux qui sont dans les méandres de la technique et des chiffres ne peuvent pas comprendre comment quelqu’un peut éthiquement travailler avec des données et ignorer de tels signaux. Bien sûr, il y a aussi un art de présenter l’incertitude en sachant que la personne qui reçoit les données peut soit ignorer l’incertitude, soit la déformer pour simplifier le message. C’est le cas des sondages politiques notamment. Les sondeurs peuvent souligner consciencieusement que leurs résultats sont dans une marge d’erreur lorsque leurs prédictions se révèlent fausses, même s’ils savent pertinemment que leurs données ont été présentées pour suggérer un résultat définitif. À l’inverse, les climatologues tentent de communiquer de manière responsable l’incertitude de leurs modèles complexes, quand bien même leur travail risque d’être miné par l’absence de certitude qu’ils présentent.

Le Census Bureau est censé produire des faits et faire preuve de précision à la fois pour faire autorité et parce que toute communication scientifique responsable impliquant une incertitude peut être politisée. Les scientifiques et les statisticiens savent que les données ont des limites et communiquent dessus entre eux. Mais, dans l’ensemble, ceux qui s’appuient sur l’infrastructure de données de la démocratie ont tendance à ignorer les signaux d’incertitude, d’erreur ou de bruit lorsqu’ils utilisent les données. « Certains les ignorent parce qu’ils ne savent pas comment travailler avec de telles informations. D’autres les ignorent parce que leurs clients veulent entendre des faits et de la précision. D’autres encore considèrent que la discussion même de l’incertitude crée un risque de délégitimation des données. »

Pourtant, souligne danah boyd, l’illusion de données de recensement parfaites est devenue plus coûteuse que les gens ne le pensent. S’il n’est pas capable de faire face aux limites des données, le Census Bureau ne peut pas obtenir le soutien social et politique nécessaire pour introduire de nouvelles techniques susceptibles d’améliorer systématiquement les statistiques fédérales. Cela est particulièrement coûteux dans un contexte social où il est de plus en plus difficile d’inciter les gens à répondre eux-mêmes ou à partager des informations avec les représentants du gouvernement. La communauté scientifique a mis au point une série de techniques permettant d’améliorer la qualité des données malgré les limites de leur collecte, mais pour les adopter, il faut que les parties prenantes comprennent les limites et les vulnérabilités des données.

La confidentialité des données est toujours essentielle

L’une des raisons pour lesquelles les données de recensement sont imparfaites est que le public ne fait pas toujours confiance au gouvernement pour prendre soin des données. Depuis 1840, les personnes chargées du recensement aux États-Unis savent que la confidentialité est essentielle pour inciter les gens à participer au recensement. Pour le Census Bureau, la confidentialité des statistiques est une condition essentielle pour des raisons procédurales, juridiques et morales. L’impératif procédural n’a fait que croître depuis 1840, de nombreuses études ayant montré à plusieurs reprises que les gens sont réticents à répondre, notamment quand les données permettent de les identifier. Depuis plus d’un siècle, il existe des exigences légales qui empêchent l’accès aux données de recensement à des fins non statistiques. Plus récemment, lorsque des chercheurs ont découvert comment les données de recensement étaient utilisées aux États-Unis et en Europe pendant la Seconde Guerre mondiale, la communauté des statisticiens s’est engagée plus généralement à assurer une meilleure confidentialité des données.

Pour assurer la confidentialité des statistiques, le Census Bureau a fait évoluer ses procédures. Longtemps, il a choisi de ne pas publier certaines statistiques, mais, dans les années 1980, le Census Bureau a été soumis à une forte pression pour publier des données plus détaillées. Ainsi, lors du recensement de 1990, le Census Bureau a commencé à injecter du bruit dans les données publiées afin de lui permettre de publier des données sur de petites zones géographiques. Le bruit qui a été injecté n’était pas systématique, mais consistait en des modifications destinées à atténuer la visibilité des valeurs aberrantes.

Les informaticiens ont montré que ces modifications n’offraient que peu de protection et ils ont commencé à développer la « confidentialité différentielle » comme une intervention possible (voire les très bonnes explications de David Larousserie dans un article du Monde sur les avantages et limites de ces techniques). Le but est de maximiser la confidentialité et la qualité des résultats statistiques en introduisant du bruit dans les données pour éviter qu’elles ne permettent de réidentifier des personnes.

Il existe de nombreuses façons de mettre en œuvre la confidentialité différentielle, explique pédagogiquement danah boyd, mais toutes impliquent des lettres grecques servant de variables qui régissent des aspects clés du système. L’une de ces lettres – epsilon – représente le risque de perte de confidentialité dans un système de confidentialité différentielle. « Pensez-y comme à un bouton. Tournez le bouton dans un sens et les données sont plus bruyantes, mais bénéficient d’une meilleure protection de la vie privée. Si vous le tournez dans l’autre sens, le bruit diminue », mais les données deviennent plus vulnérables à la réidentification.

« La confidentialité différentielle tient 4 choses pour acquises. Premièrement, elle présume qu’il est impératif de publier des statistiques utilisables tout en protégeant la confidentialité des données sous-jacentes. Deuxièmement, elle suppose que les statistiques utilisables peuvent être comprises en termes mathématiques. Troisièmement, elle suppose que les utilisateurs de données trouvent un intérêt à connaître, comprendre et mesurer le bruit, l’erreur et l’incertitude. Quatrièmement, la confidentialité différentielle suppose que la transparence est souhaitable. »

Le Census Bureau a commencé à intégrer la confidentialité différentielle dans ses produits scientifiques en 2006, rendant ainsi disponibles pour la première fois des données auparavant inaccessibles. La communauté scientifique a applaudi. Mais le recensement décennal est différent des autres produits de données produits par le Census Bureau. Aussi, lorsque le bureau a décidé de moderniser le système de divulgation statistique utilisé pour son produit canonique, il n’a pas mesuré l’ampleur de la réaction négative qu’il recevrait. Le bureau a apprécié la possibilité d’être franc au sujet de ses procédures. Les scientifiques imaginaient que cela permettrait une meilleure gouvernance du système statistique et une meilleure prise en compte de l’incertitude. Ils pensaient que les utilisateurs seraient satisfaits. Ils ont eu tort.

Les poursuites judiciaires ont commencé avant même la publication des données du recensement. D’autres sont encore attendus. Une fois de plus, nous pouvons nous attendre à ce que la Cour suprême doive s’interroger prochainement sur ce que sont les statistiques, explique boyd. Certains opposants à la protection différentielle de la vie privée ont des préoccupations d’ordre scientifique, mais bon nombre de ceux qui contestent le droit du bureau de moderniser son système de prévention de la divulgation ne voient pas les données du recensement à travers le prisme des mathématiques. « Ils veulent que les données soient des faits, qu’elles parlent d’elles-mêmes ». Et ils considèrent que la protection de la vie privée via la confidentialité différentielle est une abomination pour avoir osé modifier les données en premier lieu. Pour compliquer encore les choses, il y a aussi des gens qui voient des opportunités politiques à combattre le bureau, quelles que soient les ramifications pour le travail statistique.

La transparence est un idéal courant en informatique, en particulier dans les domaines issus de la cryptographie, qui ont un profond engagement moral envers la transparence. De même, les mathématiciens et les informaticiens ne considèrent pas l’incertitude comme une chose à éviter, mais comme une chose à embrasser activement. Dans le cadre de cette façon de voir le monde, les progrès de la méthode scientifique visant à améliorer la qualité des données et à négocier la confidentialité des statistiques sont une aubaine pour les statistiques. Mais elles sont aussi un cauchemar politique.

Nous n’échapperons pas à la politisation des données !

L’épistémologie est l’étude de la connaissance, elle consiste à comprendre « comment nous savons ce que nous savons ». La science est la poursuite de la connaissance par le biais de méthodes et de pratiques rigoureusement définies. Historiquement, les scientifiques ont été condamnés pour hérésie et brûlés sur le bûcher, mais au 20e siècle, les scientifiques ont acquis une grande importance dans de nombreuses sociétés. Malheureusement, leur ascension n’est pas toujours bien accueillie, surtout lorsque les découvertes scientifiques sont considérées comme une menace économique ou idéologique. Dans les années 1980 et 1990, les scientifiques n’ont pas été physiquement torturés, mais leurs pratiques ont été régulièrement détournées, souvent sous le couvert d’une « science solide ».

L’abus le plus flagrant du processus scientifique s’est produit dans les domaines de la science du climat et de la santé publique, alors que l’industrie pétrolière et l’industrie du tabac s’efforçaient de semer le doute sur le consensus scientifique concernant le changement climatique et le cancer lié au tabagisme. Plus que tout, ces efforts ont perverti l’incertitude scientifique encourageant sa paralysie. Dans les années 1990, un groupe d’universitaires s’est réuni pour donner un sens à ce phénomène. Ils ont inventé le terme « agnotologie » pour décrire l’étude de l’ignorance. L’ignorance n’est pas simplement ce que nous ne savons pas encore ; elle fait également référence à la connaissance qui a été perdue et à celle qui a été volontairement polluée.

L’incertitude est au cœur du processus scientifique. Mais dans un contexte de politique publique, l’incertitude est considérée comme toxique et dangereuse. La politisation de l’incertitude pour saper le consensus scientifique au cours de cette période explique en partie pourquoi ceux qui cherchent à garantir la légitimité des statistiques fédérales rejettent souvent par défaut toute information susceptible d’ébranler la confiance dans les données. Aujourd’hui, les personnes qui s’intéressent aux données rechignent à parler d’incertitude parce que, pendant 20 ans, elles ont vu comment l’incertitude était utilisée pour saper les connaissances scientifiques et l’élaboration de politiques fondées sur des preuves.

Les données de recensement sont le produit d’un travail scientifique. Elles sont également l’infrastructure de notre société, au cœur d’innombrables politiques et pratiques. « Des vies dépendent de ces données. Des économies dépendent de ces données. La santé publique dépend de ces données. » Ceux qui utilisent les données de recensement veulent savoir qu’ils peuvent avoir confiance en ces données, qu’ils peuvent s’appuyer sur ces données dans leurs calculs. Les scientifiques qui travaillent sur ces données sont obsédés par la qualité, mais ils n’ont jamais été en mesure de produire des données parfaites. « Pourtant, plus ces données sont politisées, plus on attend d’elles qu’elles soient parfaites. Et plus on s’attend à ce qu’elles soient parfaites, plus les personnes investies dans la légitimité des données sont censées supprimer toute discussion sur l’incertitude, le bruit et l’erreur. » Ce faisant, une illusion est née.

L’illusion de la perfection, cet imaginaire statistique

« En m’appuyant sur les travaux d’autres chercheurs, je ne peux m’empêcher de considérer cette illusion comme un type d’imaginaire statistique. Dans mon esprit, un imaginaire statistique se forme lorsque des personnes construisent collectivement une vision de ce que sont les données et de ce qu’elles pourraient être. Par exemple, lorsque les auteurs de la Constitution ont imaginé de procéder à un recensement pour ancrer une démocratie et sa représentation, ils ont créé un imaginaire statistique. Les entreprises produisent également des imaginaires statistiques. Par exemple, lorsque les entreprises créent des discours parlant de tous les avantages du « big data » et de l’IA, elles produisent un imaginaire. »

Les imaginaires statistiques n’ont pourtant pas besoin d’être des fantasmes farfelus. Ils ne doivent même pas être des illusions ; ils peuvent être profondément ancrés dans la pratique, enracinés dans des objectifs pragmatiques et réalisés par des systèmes techniques. Mais ils peuvent aussi se détacher de la pratique lorsque l’illusion de ce que les statistiques devraient être est plus attrayante que la réalité de ce qu’elles sont. L’apprentissage automatique est un outil puissant, mais le fantasme selon lequel l’apprentissage automatique peut résoudre tous les problèmes de société est déconnecté de la réalité.

« La clé d’une science des données responsable est de garder l’imaginaire statistique sous contrôle ». De nombreuses personnes célèbres ont parlé des dangers de mentir à travers les statistiques, de contorsionner les statistiques pour dire des choses inappropriées. Il existe également un danger de produire un imaginaire statistique qui ne peut être réalisé. Une science des données responsable nous oblige à fonder ces conversations. Oui, les données doivent être solides. Mais les logiques techniques, culturelles et politiques qui entourent l’analyse et l’utilisation des données doivent l’être tout autant.

« Toutes les données sont fabriquées ». Elles ne sont ni immanentes, ni trouvées. L’idée que les données puissent être le produit d’un acte de comptage apolitique est chaleureuse et floue. Mais il s’agit d’une illusion. Et cette illusion masque la manière dont les catégories de données sont politiquement contestées, dont les choix en matière de collecte et de traitement nécessitent des décisions humaines. « ,Mais le plus grand problème de cette illusion est qu’elle encourage les personnes impliquées dans le travail sur les données à ignorer les limites des données afin d’apaiser un idéal de faits objectifs. Les données ne peuvent pas être traitées comme des acquis. Leurs imperfections et leur contexte doivent être pris en compte ».

Pour des données incertaines et des usages responsables !

S’engager dans l’incertitude est une entreprise risquée. Les gens ont peur de s’engager dans l’incertitude. Ils ne savent pas comment s’y prendre. Et ils s’inquiètent de la politisation de l’incertitude. Mais nous atteignons un point de bascule. En ne s’engageant pas dans l’incertitude, les imaginaires statistiques sont de plus en plus déconnectés de la pratique statistique, ce qui sape de plus en plus la pratique statistique. Et cela menace la capacité de faire du travail statistique en premier lieu. Si nous voulons que les données aient de l’importance, la communauté scientifique doit contribuer à dépasser la politisation des données et de l’incertitude pour créer un imaginaire statistique capable de prendre en compte les limites des données.

« En tant que chercheurs techniques et scientifiques du monde entier, vous avez tous un rôle à jouer », exhorte danah boyd. « Nous devons tous à nos communautés respectives de garantir un avenir plus responsable en matière de données ». « Beaucoup d’entre vous se sont déjà engagés à produire des métadonnées sur des ensembles de données afin de rendre visibles les caractéristiques de ces données. Cela devrait être une pratique courante. Mais allez un peu plus loin… Comment faites-vous pour comprendre comment les données sont utilisées ? Et que faites-vous pour vous assurer que les données sont utilisées de manière responsable ? »

La politisation des données climatiques et des données sur le cancer il y a 20 ans aurait dû être un avertissement, rappelle boyd. La politisation des données est désormais omniprésente. Elle menace la légitimité de l’infrastructure de données de la démocratie. Elle menace la capacité à comprendre les crises de santé publique. Elle menace la capacité des individus, des entreprises et des gouvernements à prendre des décisions éclairées.

Beaucoup d’entre vous ici aujourd’hui sont des constructeurs d’outils qui aident les gens à travailler avec des données. « Plutôt que de présumer que ceux qui utilisent vos outils ont une vision claire de leurs données, comment pouvez-vous créer des fonctionnalités et des méthodes qui garantissent que les gens connaissent les limites de leurs données et les utilisent de manière responsable ? Vos outils ne sont pas neutres. Les données que vos outils aident à analyser ne le sont pas non plus. Comment pouvez-vous créer des outils qui invitent à une utilisation responsable des données et qui permettent de voir quand les données sont manipulées ? Comment pouvez-vous contribuer à la création d’outils de gouvernance responsable ? »

« Certains d’entre vous ici aujourd’hui sont des chercheurs critiques, qui regardent tout cela se dérouler. Nous avons tous vu des technologies être utilisées pour mettre en œuvre des abus et réifier des inégalités structurelles. Mais soyons également prudents. Dans certains contextes, nos critiques sont détournées pour saper les infrastructures de données qui défendent la démocratie et les droits civils. Le contexte est important. Oui, nous devons examiner d’un œil critique la façon dont la technologie soutient les systèmes de pouvoir. Mais nous devons également être conscients de ceux qui profitent du doute et de l’affaiblissement de la science et des statistiques. »

Les données de recensement sont un canari dans la mine de charbon. Les controverses entourant le recensement de 2020 ne vont pas disparaître à court terme. L’imaginaire statistique des données précises, parfaites et neutres a été rompu. Et il n’y a aucun moyen de remettre le proverbial génie dans la bouteille. Rien de bon ne sortira de la tentative de trouver une nouvelle façon d’ignorer l’incertitude, le bruit et l’erreur. La réponse à l’utilisation responsable des données ne consiste pas à réparer une illusion. Il s’agit d’envisager et de projeter de manière constructive un nouvel imaginaire statistique, les yeux grands ouverts. Cela signifie que tous ceux qui s’intéressent à l’avenir des données doivent contribuer à ancrer notre imaginaire statistique dans la pratique, dans les outils et dans les connaissances. « La science responsable des données ne concerne pas seulement ce que vous faites, mais aussi ce que vous faites faire à tous ceux qui travaillent avec des données ».

Les données sont des artefacts politiques comme les autres

Derrière cette invitation puissante à interroger notre conception des données, danah boyd pointe d’autres. Dans l’édition précédente de sa newsletter, danah boyd interrogeait plus avant les limites de la visualisation des données par exemple. Elle expliquait notamment que la visualisation est profondément une question de communication. « Les choix que vous faites pour produire une visualisation déterminent la façon dont elles seront perçues. Le spécialiste en visualisation de données a le pouvoir de façonner nos perceptions. Ce qui signifie qu’il n’y a pas de visualisation neutre, pas plus qu’il n’y a de données neutres. La question pour le spécialiste en visualisation de données consiste donc à savoir ce qu’il souhaite transmettre. » Le journalisme aimerait lui aussi s’imaginer en reporter neutre, alors qu’il ne cesse de devoir prendre des décisions sur les priorités qu’il donne à certaines informations sur d’autres et sur la manière dont il va communiquer ces informations. Shannon dans sa théorie de l’information le disait d’une autre manière. L’enjeu n’est pas tant ce que le communicateur essaie de dire que ce que le destinataire est capable d’entendre. « La perte de paquets est inévitable. Le communicateur doit donc organiser l’information de manière à ce que, même avec du bruit dans le système, le destinataire puisse recevoir le message voulu. » Pour danah boyd, se concentrer sur la parole ou l’écoute forme les deux extrémités d’un spectre. Si la presse a toujours été attentive au contexte, c’est-à-dire à la manière dont les gens peuvent recevoir une histoire, aujourd’hui, elle a de moins en moins de contrôle sur celui-ci, puisque nombre de contenus ne sont plus reliés à une hiérarchie de l’information, mais deviennent de plus en plus indépendants les uns des autres.

« Les données ne parlent pas d’elles-mêmes. Elles ne sont jamais neutres. Elles ont des biais et des limites, des vulnérabilités et des incertitudes. Lorsqu’elles sont placées en position de pouvoir, elles sont souvent déformées et déformées d’innombrables façons. » Apprendre à voir véritablement les données est difficile, notamment parce que leurs faiblesses ne sont pas toujours évidentes à décoder. La visualisation peut contribuer à révéler leurs faiblesses ou les masquer.

Il y a quelques années, alors qu’elle donnait un cours d’introduction à la science des données, elle faisait travailler ses étudiants sur des données de police de la ville de New York et leur posait une question simple : quel est l’âge moyen des personnes arrêtées. Très vite la réponse fusait (27 ans) et quand elle leur demandait si c’était exact, ceux-ci émettaient mille hypothèses sociales pour en tirer du sens. Mais en leur demandant de faire une distribution des données, ils se sont rendu compte que la grande majorité des gens dans les données n’avaient pas d’âge. En comparant cette variable à celle de la date de naissance, ils se sont rendu compte que les deux variables ne correspondaient pas. L’âge est une très mauvaise clef d’entrée dans ces données. La première leçon était apprise : il est essentiel de saisir la faiblesse des données avant de leur poser des questions. « Lorsque vous construisez vos outils, quelles hypothèses faites-vous sur vos données ? Comment aidez-vous ceux qui cherchent à donner un sens aux données à en voir les limites ? Comment amadouer les données pour qu’elles montrent leurs faiblesses ? Comment encouragez-vous les utilisateurs de données à voir l’incertitude ? Ce sont des choix. »

Les données démographiques américaines sont ainsi classées géographiquement, par sexe et race. Autant de classements bien souvent difficiles. Elles ne sont pas les seules à être problématiques dès qu’on les distribue en catégories. Si nos manières de segmenter les données peuvent être guidées par des formules mathématiques, le choix de créer des segments est très directement déterminé par des considérations sociales. Une fois les catégories créées, il faut traiter les données qui ne correspondent pas aux catégories et également traiter les données qui sont déformées par les catégories, notamment à des fins politiques. Nos sociétés sont pleines d’inégalités. Or, souligne boyd, « bien que les gens imaginent l’informatique comme un grand perturbateur, l’ironie veut que nombre de nos pratiques informatiques soient davantage obsédées par la réification des catégories créées par les humains que par leur perturbation ».

L’apprentissage automatique n’est rien d’autre qu’un moyen pour identifier des catégories socialement construites et il consiste à les identifier informatiquement dans des systèmes qui, généralement, les amplifient. D’où le fait que l’IA soit si controversée. Ainsi, les systèmes apprennent rapidement que les infirmières sont des femmes et les médecins des hommes. Ils n’ont pas appris ici un fait intrinsèque, mais un fait socialement construit. Lorsqu’un modèle présentant ce biais est ensuite placé dans un système qui l’utilise, alors il a tendance surtout à renforcer ce biais. Que se passe-t-il alors ? Quand vous visualisez des données contenant des préjugés, faut-il alors concevoir un outil pour les révéler ou pour les réifier ?

Pour boyd, quand on crée une visualisation, nous devons tenir compte de la façon dont ce travail peut-être déformé pour favoriser l’ignorance, pour favoriser des perceptions erronées… « La désinformation et l’information erronée ne sont pas simplement des attaques contre le discours politique ; ce sont des attaques épistémiques conçues pour saper toutes les formes de preuves », rappelle-t-elle (« L’objectif principal de la désinformation n’est pas de nous persuader que des choses fausses sont vraies. Elle vise à nous faire nous sentir impuissants », rappellait Ethan Zuckerman – @EthanZ – récemment, nous invitant à nous maintenir dans l’impuissance en nous battant pour la vérité plutôt que contre le pouvoir). Pour danah boyd, ceux qui produisent des visualisations de données doivent penser comme un pirate et réfléchir à la manière de sécuriser leur travail de visualisation pour qu’il ne devienne pas un outil de désinformation.

boyd explique qu’elle est tombée amoureuse de la visualisation de données quand elle a réalisé qu’elle pouvait aider à voir des informations complexes sous un meilleur jour, comme c’est le cas notamment des visualisations interactives. « Les visualisations sont des outils puissants. Elles nous permettent d’explorer les données, de donner un sens à ce que nos données peuvent cacher sur elles-mêmes. Elles nous permettent de communiquer des données, en révélant des aspects des données qui sont difficiles à saisir. Elles peuvent également être utilisées pour affirmer l’autorité, de manière à la fois productive et dangereuse. »

Les entreprises sont dans leur pire état lorsque la conscience interne qu’elles ont d’elles-mêmes est en désaccord maximal avec la perception externe de l’entreprise. C’est par exemple le cas actuellement de Facebook. Une bonne communication consiste à aligner ces perceptions internes et externes. Le soir de l’élection de 2016, le New York Times a présenté une visualisation absurde de la probabilité de victoire de chaque candidat. Elle était binaire et montrait que Hillary Clinton allait gagner. La victoire de Trump était dans la marge d’erreur pourtant, mais ce n’est pas ce qu’a montré la visualisation. Lorsqu’on construit un outil de visualisation, trop souvent, on souhaite le montrer dans toute sa splendeur. C’est oublier que les visualisations ont du pouvoir. Elles savent transmettre des informations et amplifier certaines interprétations. Elles sont des artefacts politiques comme les autres, conclut-elle en encourageant les concepteurs à une grande humilité et à une grande responsabilité.

L'outil de prévision du New York Times quelques heures avant les résultats
Image : Quelques heures avant les résultats de l’élection de 2016, les prévisions en direct du New York Times annoncent que Hillary Clinton a 82 % de chance de devenir présidente des Etats-Unis.

Les données ou la démocratie ?

Prenons encore un peu plus de hauteur, sur les enjeux de la production de données et leurs limites.

Le contrôle, la circulation et le traitement des données sont au cœur des pratiques de nos sociétés. Mais elles restent profondément opaques : nous en savons bien moins sur ceux qui recueillent les données (et comment) qu’ils n’en savent sur nous, rappelle la professeure de droit de Yale, Amy Kapczynski (@akapczynski) en introduction d’un imposant dossier sur les données et la démocratie publié par l’Institut Knight de l’université de Columbia (@knightcolumbia). Reste que ces techniques mobilisées ne sont pas sans biais et erreurs qui reproduisent et ancrent des réalités sociales plus discriminantes qu’autre chose. « Notre position dans les réseaux numériques façonne profondément nos chances dans la vie, d’une manière que nous ne comprenons que très peu et qui soulève des préoccupations importantes pour nous tous. Les pratiques de notation et de tri ne constituent pas seulement nos identités et notre accès aux médias sociaux, mais façonnent également notre capacité à accéder au crédit, à l’emploi, au logement et aux soins médicaux. Les implications sont également structurelles. Une nouvelle « fracture du big data » est apparue : « Ceux qui ont accès aux données, à l’expertise et à la puissance de traitement sont positionnés pour s’engager dans des formes de tri de plus en plus sophistiquées qui peuvent être « de puissants moyens de créer et de renforcer des différences sociales à long terme [ou nouvellement générées]. » Les défis des technologies et des formes de pouvoir qu’elles encapsulent est un nouveau défi à nos démocraties qui reposent sur des formes de partage de pouvoir, qui semble moins évident quand celui-ci, structurellement, ne le permet pas, estime Kapczynski. La datafication de nos sociétés adresse de nouveaux défis à nos démocraties.

l'article introductif de Amy Kapczynski pour le Knight Institute
Image : l’article introductif de Amy Kapczynski pour le Knight Institute.

Tout d’abord, les données ne sont pas seulement un matériel à traiter, mais jouent un rôle dans le rapport au peuple qui est censé gouverner. Si les données alimentent depuis longtemps les démocraties modernes, la collecte et les traitements sont désormais au cœur de nos fonctionnements démocratiques, rappelle la professeure de droit. Reste à comprendre comment ces pratiques peuvent incarner et intégrer des valeurs démocratiques, alors qu’elles sont fondamentalement opaques et techniques. Elle évoque justement l’exemple du recensement – danah boyd signe d’ailleurs avec l’historien Dan Bouk (danbouk qui tient un blog sur la question du rencensement) un autre article sur la question du bureau du recensement -, et souligne que les arbitrages sur qui compter, qui peut utiliser les données… ont toujours fait l’objet de conflits. L’évolution des choix opérés est clairement liée à des contextes politiques et idéologiques rappelant qu’il n’y a pas de neutralité technique, même dans les chiffres. Même constat quand on regarde les questions électorales et leurs implications, qui vont du découpage des circonscriptions aux modalités de vote, jusqu’aux formes les plus sophistiquées de ciblages politiques… L’exploitation des données semble transformer et accélérer « la politique comme marché », amplifiant les hiérarchies sociales existantes. Pour les professeurs de droit Bertrall Ross (@bertrall_ross) et Douglas Spencer – dans un article qui n’a pas encore été publié par le Knight -, l’accès à des données de plus en plus granulaires sur les électeurs est corrélé à un moindre investissement politique dans la mobilisation des électeurs à faible revenu, parce que ces derniers ont des taux de vote plus faibles et sont donc considérés comme de mauvais investissements, explique Kapczynski. Pour Ross et Spencer, le risque est que la baisse de la participation électorale des plus pauvres s’autorenforce. Pire, soulignent-ils, à l’ère du microciblage et de l’accès différencié aux données, l’accès et l’ouverture aux données pourraient renforcer l’exclusion plus que la limiter, défaire les projets politiques solidaires… Un plus grand accès aux données ne se traduira pas automatiquement par un élargissement de la démocratie ou par un gouvernement plus fiable ou plus digne de confiance, expliquent-ils avec inquiétude.

Le second enjeu repose sur le défi qu’adresse le secret des calculs au projet démocratique. « Nous ne pouvons pas obtenir les informations dont nous avons besoin sur les données et les systèmes d’IA en insistant simplement sur une « transparence » passive et sans médiation. Si l’accès aux données doit servir des objectifs publics, il devra être actif, sensible aux structures de pouvoir sous-jacentes et, dans de nombreux cas, conditionnel. » L’optimisme sur le potentiel libérateur qu’on a connu sur l’open access et la transparence sans limites, est derrière nous. La transparence et l’ouverture ne peuvent pas, à elles seules, créer la responsabilité et l’équité !

L’accès aux données ne signifie pas non plus accéder à des informations fiables. La transparence relève d’une forme d’idéologie, comme l’expliquait David Pozen dans un article sur la dérive idéologique de la transparence (.pdf). L’utilisation des données qui relève de l’ouverture est profondément intriquée dans des structures de pouvoir, notamment au profit de ceux qui disposent d’accès à ces données et des capacités de traitement pour les faire parler et agir. L’ère algorithmique génère surtout de nouveaux obstacles à l’accès à l’information, notamment, à nouveau, pour ceux qui sont le plus démunis, rappelle très justement Amy Kapczynski. Face à la complexité des processus et systèmes à forte intensité de données, les profanes sont laissés sur le bord de la route. « La complexité et le secret de conception ne sont qu’un aspect du problème. À mesure que les processus technologiques et de gouvernance sont devenus plus complexes, les données ont fait l’objet d’une protection juridique plus forte. » L’accès aux processus est plus compliqué que jamais du fait des secrets sur les techniques de calcul et impacte jusqu’au secteur public qui utilise des systèmes privés. La protection de la vie privée et celles relatives à la liberté d’expression sont trop souvent mobilisées pour rejeter les demandes d’information et rendent souvent impossible ou difficile la régulation publique sur les décisions de filtrage qu’opèrent les plateformes. Pour John Bowers (@john_bowers_), Elaine Sedenberg (@Elaine_Said) et Jonathan Zittrain (@zittrain), il est essentiel que les plateformes ouvrent des accès aux chercheurs, expliquent-ils dans un article sur la responsabilité des plateformes. Dans un article sur les limitations de l’accès aux données introduites par le RGPD en Europe, Mathias Vermeulen (@mathver) montre que là aussi, les chercheurs peinent à accéder aux données. Hannah Bloch-Wehba (@HBWHBWHBW) souligne quant à elle les risques que les fournisseurs privés d’outils d’analyses risquent de renforcer l’opacité des services publics et préconise des réformes sur les pratiques de passation de marchés publics qui obligeraient les contractants à l’ouverture.

Enfin, la série s’interroge également sur la gouvernance des données. Pour l’instant, les données ont été « légalement construites comme faisant partie d’un « domaine public » ouvert à la capture » par ceux qui peuvent les capturer, comme l’explique Amy Kapczynski dans The law of informational Capitalism. Au final, cette conception des données produit une forme de consentement automatisé et des conditions d’utilisation qui ne protègent pas vraiment la vie privée. D’autres contributeurs encore, comme Julie Cohen (@julie17usc), Frank Pasquale (@FrankPasquale), Aziz Huq (@aziz_huq) et Mariano-Florentino Cuéllar avancent de nombreux arguments pour démontrer l’incapacité des approches individualisées et fondées sur le consentement à permettre aux utilisateurs de comprendre ce qu’il sera fait des données qu’ils consentent à partager. « Organiser un régime réglementaire autour des droits de contrôle individuels », note Julie Cohen, « implique une structure de gouvernance atomistique et post hoc. Les utilisateurs individuels qui affirment leurs préférences pour des options prédéfinies sur des tableaux de bord modulaires n’ont ni le pouvoir ni la capacité de modifier les réseaux invisibles et préconçus d’arrangements techniques et économiques dans le cadre desquels leurs données circulent entre de multiples parties. » « Les approches structurelles, qui ne sont pas basées sur le consentement ou organisées par des logiques de choix individuels, et les approches qui sont capables d’affirmer et de s’occuper des formes structurées du pouvoir du réseau, sont essentielles pour démocratiser notre ère de données intensives. » Pasquale et Cohen préconisent donc de s’écarter radicalement des modèles réglementaires existants.

Kiel Brennan-Marquez et Daniel Susser (@internetdaniel) soutiennent que l’émergence de la phase « plateforme » du capitalisme remet en question l’existence même des marchés tels que nous les connaissons, ainsi que leur relation avec la liberté et l’efficacité. La surveillance et l’influence comportementale rendues possibles par la techno soulignent qu’il est peu probable que les marchés améliorent la liberté.

Concrètement, les enjeux que pose l’imposant dossier coordonné par Amy Kapczynski souligne que les données vont transformer en profondeur nos démocraties. Quel type de démocratie créons-nous depuis les nouvelles technologies ? Est-ce vraiment celle que nous voulons ? Ce qui est sûr, c’est que nous ne répondrons pas à ces questions sans interroger profondément et précisément ce que modifie notre rapport aux données et aux traitements quand ils sont partout autour de nous.

Hubert Guillaud

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    En 2018, McKinsey a publié un épais rapport sur la révolution de l’automatisation, prédisant que les robots et l’IA allaient rendre obsolètes la plupart des travailleurs. Mais ce n’est pas la tendance qu’on lisait dans les statistiques publiées par le ministère américain du Travail, explique l’historien Jason Resnikoff, dans les bonnes feuilles d’un livre à paraître La fin du travail : comment la promesse de l’automatisation a dégradé le travail (Labor’s End : How the Promise of Automation Degra

L’automatisation, une idéologie ?

13 septembre 2021 à 08:17

En 2018, McKinsey a publié un épais rapport sur la révolution de l’automatisation, prédisant que les robots et l’IA allaient rendre obsolètes la plupart des travailleurs. Mais ce n’est pas la tendance qu’on lisait dans les statistiques publiées par le ministère américain du Travail, explique l’historien Jason Resnikoff, dans les bonnes feuilles d’un livre à paraître La fin du travail : comment la promesse de l’automatisation a dégradé le travail (Labor’s End : How the Promise of Automation Degraded Work, University of Illinois Press, 2021) publiées par le magazine en ligne Zocalo. Les statistiques montraient qu’entre 2005 et 2018, alors que nous étions « à l’aube d’une nouvelle ère d’automatisation », les États-Unis ont connu une chute remarquable de la productivité du travail, avec une croissance moyenne inférieure de 60 % à la période précédente, 1998-2004. Alors que la promesse de notre remplacement par les machines aurait du faire augmenter la productivité du travail, on constatait l’inverse ! Pour les chercheurs, cet effondrement de la productivité était un phénomène économique majeur, apportant un démenti cinglant à la perspective d’un progrès technologique inédit. Très concrètement, nombre de personnes expérimentent cette dichotomie en étant soit sous-employées ou inemployées, soit en travaillant plus que jamais. Alors que les ordinateurs étaient supposés réduire le temps de travail, ils nous ont surtout fait travailler plus que jamais !

L’automatisation : travailler plus et moins cher

Couverture du livre Labor's EndPour Jason Resnikoff, les promesses infinies de l’automatisation de l’industrie automobile ou de l’informatique étaient un cadre de discussion permettant de tirer profit de l’enthousiasme technologique d’une époque. Mais pour lui, le terme même d’automatisation relève bien plus d’une invention idéologique que technique qui n’a jamais vraiment profité aux travailleurs, puisque son sens même signifiait « l’écrasement mécanique des travailleurs », plus que leur remplacement. En fait, si on la lit depuis ce sens, l’automatisation n’a cessé de rendre la vie des travailleurs plus dure et ingrate. Les outils de l’automatisation ont surtout été utilisés pour dégrader, intensifier et accélérer le travail humain et plus encore pour l’invisibiliser derrière les machines.

« Tout ce que l’automatisation a signifié pour nous, c’est le chômage et le surmenage », déclarait un ouvrier de l’automobile dans les années 1950 ; un autre faisait remarquer que « l’automatisation n’a pas réduit la pénibilité du travail… pour le travailleur de la production, cela signifie un retour aux conditions de l’atelier clandestin, une accélération de la vitesse et une adaptation de l’homme à la machine, au lieu de la machine à l’homme ».

L’ordinateur est certainement le meilleur symbole de cette menace et promesse de l’automatisation, explique Jason Resnikoff. En 1952, l’entrepreneur américain John Diebold publie Automation (qui fut traduit en 1957 chez Dunod sous le titre Automatisme, vers l’usine automatique). Il fait de l’automatisation un terme familier et surtout introduit l’idée que l’ordinateur pourrait traiter l’information, tâche qui était jusqu’alors dévolue aux employés de bureau, en permettant d’échapper aux limites humaines de ces traitements, d’une manière plus rapide et plus fiable. Les employeurs ont été séduits par ce message, non pas tant par l’attrait de puissance ou le fantasme de machines qui écriraient toutes seules… mais parce qu’au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les entreprises s’inquiétaient de la syndicalisation, et ce alors qu’elles s’étaient dotées d’un nombre sans précédent d’employés de bureau à bas salaire, essentiellement des femmes. « Entre 1947 et 1956, l’emploi de bureau a augmenté de 50 %, passant de 4,5 à 9 millions de personnes. En 1954, une femme salariée sur quatre aux États-Unis était employée de bureau. » Le boom d’une main d’œuvre de bureau à bas salaire était en train de transformer les bureaux en usine. Les ordinateurs ont été installés, pas tant pour accélérer le traitement que pour réduire le nombre d’employés de bureau nécessaires… sans y parvenir.

En effet, le nombre d’employés de bureau aux États-Unis a continué à augmenter jusque dans les années 80… tout comme l’information. Si les ordinateurs étaient capables de traiter l’information rapidement, la saisie de données, elle, restait une tâche humaine. « Incapables d’éliminer la main-d’œuvre humaine du travail de bureau, les gestionnaires sont revenus à ce qu’ils faisaient depuis l’aube de la révolution industrielle : ils ont utilisé des machines pour dégrader les emplois et économiser de l’argent. » Ils se sont inspirés du Taylorisme et des manuels de « gestion scientifique du travail » du début du XXe siècle et ont rebaptisé cette pratique l’automatisation… Dans une grande compagnie d’assurance des années 50, il y avait 20 employées de bureau pour chaque directeur. Bien moins de secrétariat qualifié et bien rémunéré qu’on le pense. 3 personnes sur 5 qui travaillaient avec des ordinateurs dans l’industrie de l’informatique dans les années 50 et 60 étaient des employés de bureau mal rémunérés. Cette réalité pourtant a été masquée par une rhétorique vantant l’automatisation…

« L’automatisation » dans les bureaux américains signifiait que davantage de personnes étaient contraintes de travailler comme des machines. Parfois, cela permettait aux employeurs d’engager moins de travailleurs, comme dans les industries de l’automobile, des mines de charbon et de l’emballage de la viande, où un employé faisait désormais le travail de deux. Parfois, il a fallu embaucher davantage de personnes, comme dans le cas du travail de bureau. »

Pour Jason Resnikoff, c’est encore l’histoire de l’automatisation aujourd’hui, explique-t-il en évoquant Slack, cet outil qui permet de partager un espace de discussion dans les organisations. Sur son site web, Slack présente son application comme un outil de flexibilité, quand il permet surtout d’insinuer l’idée d’un travail sans fin, où que vous vous trouviez et à n’importe quelle heure. Il y a 70 ans, les employeurs ont utilisé les technologies pour faire travailler plus et moins cher. On y est encore !

C’est visiblement le propos du livre de Resnikoff : nous aider à voir l’automatisation comme une idéologie plutôt que comme une technologie, permettant de masquer l’intensification du travail humain, de nous faire croire que la liberté consiste en l’absence de travail, et de minimiser le rôle politique de nos lieux de travail. Comme nous l’expliquait déjà Jerry Muller dans son livre, le taylorisme a permis d’éclipser ce qui était important au profit de ce qui pouvait être mesuré. À croire que nous sommes toujours englués dans ces difficultés.

Coincés dans le paradoxe de la productivité de la technologie : l’accélération plus que l’efficacité

Voilà longtemps que le paradoxe de la productivité des nouvelles technologies est mis sur la sellette, à l’image des travaux de l’économiste Robert Gordon qui montrent que les technologies de l’information et de la communication n’ont pas eu un fort impact sur la productivité. Pour certains, cela s’expliquerait par le fait que les développements technologiques seraient finalement toujours insuffisants. D’autres estiment que c’est la proposition de valeur même de nos outils technologiques qui est inadaptée.

Couverture du livre Cal NewportC’est le propos notamment de l’éditorialiste et professeur d’informatique Cal Newport (blog) dans son dernier livre : Un monde sans e-mail : réimaginer le travail à l’ère de la surcharge de communication (A World Without E-mail : reimagining work in an age of communication overload, Penguin Random House, 2021, non traduit). Comme on peut le lire sur Wired ou le New Yorker, la technologie ne nous a pas aidés à travailler plus efficacement. En 1997 déjà, l’historien des technologies Edward Tenner (@edward_tenner) dans Why Things Bite Back : Technology and Revenge of Unintended Consequences (Vintage, 1997, non traduit) interrogeait le paradoxe de la productivité malgré l’introduction de l’ordinateur de bureau et soulignait déjà que la facilité n’était pas l’efficacité. « L’ordinateur a rendu certaines activités courantes plus efficaces, mais il a aussi créé davantage de travail global à effectuer », explique Newport à la suite de Tenner. En 1992, l’économiste Peter Sassone, étudiant l’impact des nouvelles technologies dans de grandes entreprises, avait montré que celles-ci avaient licencié du personnel avec l’arrivée des ordinateurs, concentrant le travail en moins de mains. Les petits employés de bureau ont alors disparu, mais, pour maintenir le niveau de production, les entreprises ont embauché plus d’employés de niveau supérieur. Pour Sassone, l’introduction des ordinateurs pour améliorer la productivité a surtout coûté plus cher aux entreprises.

Dans son livre, Newport pointe les limites de nos modes de communication actuels, que ce soit par e-mail ou via des outils comme Slack. En 2005, nous envoyions et recevions en moyenne 50 mails par jours. En moyenne, nous en sommes à 126 aujourd’hui, se désole-t-il. En 2017, l’économiste Dan Nixon soulignait que la productivité dans les économies avancées était restée faible à l’époque de l’arrivée massive des smartphones. Pour Newport, les innovations technologiques visant à rendre la communication plus rapide et omniprésente n’ont pas réussi à changer les choses. En fait, nos outils n’ont cessé d’accélérer la communication, à l’image de Gmail, qui complète nos réponses avant qu’on les écrive et qui classe et hiérarchise nos messages avant qu’on les lise. Mais accélérer les tâches ne garantit pas de nous rendre plus productifs ! S’il est facile d’envoyer un rapport à ses collègues, il est certainement plus difficile qu’avant de trouver le temps de le lire voir de le rédiger. Pour Newport, nous ne pouvons pas nous contenter de multiplier les outils, comme le font trop d’entreprises en disant aux gens débrouillez-vous. Ce qui nous manque souvent, c’est de la structure, de l’organisation. Pour le dire plus simplement, l’accélération technique ne produit ni méthode ni productivité.

Couverture du livre de Anne Helen PetersenDans un autre article de Wired, la journaliste Anne Helen Petersen (@annehelen, blog), qui a publié Je ne peux même pas : comment les Millennials sont devenus la génération Burnout (Can’t Even : How Millennials Became the Burnout Generation, Mariner Books, 2020, non traduit), fait le même constat. Au lieu d’optimiser le travail, la technologie a surtout créé un barrage ininterrompu de notifications et d’interactions… Avec les réseaux sociaux de travail, la dépendance au travail (le Workaholisme) a cessé d’être un problème personnel. Comme si le numérique avait aboli toute limite au travail et renforcé l’anxiété générale. Nous travaillons tout le temps pour compenser la « sous-évaluation générale de notre propre travail », constate de dépit la journaliste. « Plutôt que de briser le système », nous nous fondons dans ses spécificités. Le Burnout n’est pas une affliction temporaire, c’est la condition de travail moderne.

« Internet n’est pas la cause première de notre épuisement. Mais sa promesse de « nous faciliter la vie » est profondément brisée, car elle est responsable de l’illusion que « tout faire » n’est pas seulement possible, mais obligatoire. Lorsque nous n’y parvenons pas, nous ne blâmons pas les outils défectueux : nous nous en prenons à nous-mêmes. Au fond de nous, nous savons que ce qui exacerbe l’épuisement professionnel n’est pas vraiment l’e-mail, ou Instagram, ou un flux constant d’alertes. C’est l’échec continu à atteindre les attentes impossibles que nous nous sommes fixées. »

Même constat de Newport dans le New Yorker : le stress est devenu la mesure par défaut pour juger si nous sommes suffisamment occupés ! Et les systèmes de travail sont devenus suffisamment autonomes pour évoluer indépendamment de tout plan rationnel. Pour Newport, le problème repose surtout sur l’autonomie accordée aux individus par nos systèmes techniques pour décider de leur travail ! Pour redevenir plus productif, il faudrait que nous en fassions moins.

Reste à savoir si ces descriptions de l’enfer des travailleurs intellectuels dépassent le cadre des Bullshit Jobs. La désorganisation de nos outils numériques favorise-t-elle l’autonomie, comme s’en désole Newport, alors que ceux-ci produisent une surveillance sans précédent de nos pratiques ? Certes, ils aident peu à démêler les priorités, comme le soulignaient les chercheurs en économie Sheila Dodge, Don Kieffer et Nelson Repenning, et malgré leurs aspects symbiotiques, produisent surtout de l’individualisation des collectifs de travail, chacun déchargeant son travail sur d’autres, au détriment de son organisation.

Pourtant, renvoyer la culpabilité à l’utilisateur final, au dernier maillon de la chaîne, est trop commode pour convaincre. Certes, ils désorganisent bien plus qu’on le pense. Mais est-ce suffisant pour expliquer la stagnation endémique de la productivité ?

L’automatisation n’annonce pas la fin du travail : le problème est bien plus économique que technologique

Couverture du livre de Aaron BenanavAlors, prenons un peu de hauteur. On peut également regarder cette question, non pas à un niveau individuel ou organisationnel, mais à un niveau macro-économique.

Cet été, le journaliste économique de Médiapart, Romaric Godin (@RomaricGodin) – qui a signé en 2019 l’excellent La guerre sociale en France (La Découverte) -, revenait sur le récent livre de l’historien de l’économie Aaron Benanav (@abenanav) : L’automatisation et l’avenir du travail (Automation and the Future of Work, Verso, 2020, non traduit).

Pour Benanav, comme pour nombre d’autres analystes que nous avons évoqué ici, « l’idée que la désindustrialisation et le sous-emploi endémique s’expliquent par une accélération de l’automatisation et de la technologie ne résistent pas aux faits ». Comme l’explique Juan Sebastian Carbonell dans un compte-rendu du même livre pour Grand Continent : « la source du chômage et du sous-emploi chroniques n’est pas technologique, mais économique ». La crainte d’une automatisation totale qui se débarrassait des travailleurs ne résiste pas aux perspectives. Depuis 4 décennies, la croissance de la productivité n’a cessé de ralentir, alors que les théoriciens de l’automatisation n’ont cessé de prédire le contraire. Pour Benanav, la désindustrialisation de l’emploi n’est pas tant le produit de l’automatisation que du ralentissement de la croissance de la production. Pour l’économiste, ce n’est pas tant la technologie qui détruit l’emploi que la surproduction. La demande ne suit pas l’évolution de nos capacités industrielles que la concurrence internationale a rendue trop redondante. Au final, dans l’industrie automobile par exemple, l’innovation technologique autour d’une quatrième révolution industrielle propose des gains de productivité trop faibles par rapport à l’investissement nécessaire pour faire advenir ce nouvel âge technologique. Il y a des secteurs où la technologie a bien supprimé le travail, l’agriculture industrielle par exemple, mais dans nombre de secteurs, l’investissement technologique n’est pas assez profitable pour se faire. Cela n’empêche pas les gourous de l’automatisation du travail de continuer à être très écoutés : leur capacité à dépeindre un futur meilleur qu’il ne se profile y est certainement pour beaucoup.

Plus qu’un chômage de masse provoqué par la technologie, la perspective à venir tient surtout d’un futur sans emploi de qualité, fait d’emplois précaires, notamment pour les plus défavorisés. Quant à la productivité, selon Kim Moody, elle serait plus le fait de l’innovation organisationnelle et du lean management que de l’automatisation technologique.

Pour dépasser cette impasse, il faudrait réorganiser la production autour d’une logique de dépassement de la rareté (post scarcity) c’est-à-dire partir des besoins collectifs pour répartir le travail, estime Benanav. « Ce n’est plus alors la logique du profit qui décide de l’attribution de l’emploi, mais celle du bien commun, prenant en compte les besoins, mais aussi les limites écologiques et sociales. »

On semble en être encore très loin.

Reste que toutes ces critiques semblent s’accorder sur un point : l’automatisation pour elle-même ne nous conduit nulle part.

Hubert Guillaud

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    En 2019, pour le magazine Commune, l’ingénieur et membre de la coalition des travailleurs de la tech (@techworkersco – voir également Collective Action In Tech et @tech_actions) Jimmy Wu (@jimmywu) revenait sur la question de l’optimisation. Qu’est-ce que le numérique optimise ? Alors que la tech rencontre une contestation inédite, l’éthique de la technologie bénéficie d’un vif regain d’intérêt, explique Wu. Le but : apporter aux professionnels de la technologie une conscience sociale… pour redr

Qu’est-ce que l’informatique optimise ?

28 juin 2021 à 07:00

En 2019, pour le magazine Commune, l’ingénieur et membre de la coalition des travailleurs de la tech (@techworkersco – voir également Collective Action In Tech et @tech_actions) Jimmy Wu (@jimmywu) revenait sur la question de l’optimisation. Qu’est-ce que le numérique optimise ?

Alors que la tech rencontre une contestation inédite, l’éthique de la technologie bénéficie d’un vif regain d’intérêt, explique Wu. Le but : apporter aux professionnels de la technologie une conscience sociale… pour redresser la crédibilité du secteur ! « Pourtant, en positionnant l’éthique comme la boussole morale de la technologie, l’informatique académique nie le fait que ses propres outils intellectuels sont la source du pouvoir dangereux de l’industrie technologique ». Pour Wu, le problème réside dans l’idéologie même de la tech. « Ce n’est pas seulement que l’enseignement de l’ingénierie apprend aux étudiants à penser que tous les problèmes méritent des solutions techniques (ce qui est certainement le cas) ; le programme est surtout construit autour de tout un système de valeurs qui ne connaît que les fonctions d’utilité, les manipulations symboliques et la maximisation des objectifs. »

L'article de Jimmy Wu pour Commune Magazine

L’informatique, une idéologie du statu quo ?

Wu raconte avoir assisté au premier cours sur l’éthique des données proposé par Stanford au printemps 2018. Dans un exercice proposé aux élèves, l’enjeu était d’interroger un jeu de données provenant d’un site web qui avait révélé les noms des donateurs à des organisations qui soutenaient le seul mariage hétérosexuel. Les étudiants étaient appelés à faire des propositions pour résoudre le problème. Pour Wu pourtant, le problème n’était pas la question de la granularité des données (c’est-à-dire jouer sur la visibilité du montant des dons par exemple, comme de faire passer l’obligation d’afficher les noms des donateurs à partir d’un montant plus élevé pour éviter qu’ils soient pointés du doigt, comme le proposaient des étudiants) qu’un enjeu politique qui consiste à organiser la politique depuis des dons financiers. Cette proposition à sortir du seul cadre des paramètres accessibles a mis fin aux discussions. Pour Wu, ce petit exemple illustre à lui seul « l’idéologie du statu quo » qui structure l’enseignement de l’informatique. C’est comme si en informatique, l’enjeu premier était de ne pas prendre parti ou de ne pas faire de politique… Comme si tout n’était question que de paramètres à régler.

Couverture du livre Disciplined Minds de Jeff SchmidtLa science informatique a visiblement largement intégré la discipline de l’esprit qu’évoquait Jeff Schmidt dans son Disciplined Minds (2000, non traduit), un livre qui critiquait justement la socialisation et la formation des professionnels qui consiste trop souvent à ne pas faire de vagues. En 4 ans d’informatique à Berkeley et Stanford, rapporte Wu, à l’exception d’un cours d’éthique, les enseignants ne nous ont jamais suggéré d’examiner de manière critique les problèmes techniques, souligne-t-il. « Les questions dites « douces » sur la société, l’éthique, la politique et l’humanité étaient silencieusement considérées comme intellectuellement inintéressantes. Elles étaient indignes de nous en tant que scientifiques ; notre travail consistait à résoudre les problèmes qui nous étaient soumis, et non à nous demander quels problèmes nous devions résoudre en premier lieu. Et nous avons appris à le faire bien trop bien. »

Pour Wu, l’enseignement technique est directement responsable du technosolutionnisme. Des programmes d’études qui exposent « la primauté du code et des manipulations symboliques engendrent des diplômés qui s’attaquent à tous les problèmes sociaux à l’aide de logiciels et d’algorithmes ». En cours d’éthique, les questions de politiques et d’orientation étaient réduites à des problèmes techniques. Wu fait référence à un cours très populaire sur l’optimisation mathématique donné par Stephen Boyd à Stanford. « Dans le monde de l’informatique et des mathématiques, un « problème d’optimisation » est toute situation dans laquelle nous avons des quantités variables que nous voulons fixer, une fonction objective à maximiser ou à minimiser, et des contraintes sur les variables ». Pour Boyd d’ailleurs « tout est un problème d’optimisation » ! Tout peut être modélisé, tout peut-être exprimé en fonction d’un critère d’utilité selon des critères plus ou moins grossiers. Une affirmation des plus banales pour ces étudiants. Pour Wu, nous sommes là face à un marqueur de l’état des sciences informatiques.

L’optimisation n’est pas récente, rappelle-t-il. Elle est née avec la Seconde Guerre mondiale et est devenue un passage obligé des sciences informatiques. La question des algorithmes d’optimisation est arrivée à maturité au milieu du XXe siècle, avec le développement de la programmation linéaire qui a permis de faire des progrès sur des problèmes allant de l’allocation des biens au routage logistique. En URSS, sous la coupe de son inventeur, Leonid Kantorovich, elle est devenue un outil central de la planification dès les années 60. En Occident, elle s’est déployée dans l’expédition et le transport. Des deux côtés du rideau de fer, longtemps, « l’optimisation a été déployée dans des contextes résolument non marchands », pour la planification notamment. Mais depuis le début du XXIe siècle, elle a été remodelée pour être utilisée par nombre d’applications, notamment commerciales. Désormais, aidés par l’IA et l’apprentissage automatisé, entreprises, armées et États exigent des algorithmes rapides, efficaces, sûrs, mais aussi intelligents, réactifs. Tout est en passe d’être exprimé à l’aide de variables, de contraintes et de fonctions objectives, puis résolues à l’aide d’un logiciel d’optimisation.

Cette prise de contrôle de l’optimisation se reflète sur les campus au vu du nombre d’inscriptions à ces cours. À Stanford toujours, au Huang Engineering Center, à quelques centaines de mètres de là où enseigne Boyd, Andrew NG (@andrewyng) donne des cours sur le Deep Learning où se pressent des milliers d’étudiants. Son cours porte sur les réseaux neuronaux profonds. Ici, les paradigmes d’optimisation ne sont pas de type planification, car les modèles n’ont que les contraintes qu’ils découvrent eux-mêmes. Une fois entraîné, le modèle est exécuté sur des échantillons de données. Si les résultats sont médiocres, le concepteur modifie les paramètres ou affine l’objectif. « L’ensemble du processus de formation d’un réseau neuronal est si ad hoc, si peu systématique et si embarrassant, que les étudiants se demandent souvent pourquoi ces techniques devraient fonctionner. » Personne ne sait très bien leur répondre, mais soyez-en assurés, elles fonctionnent ! « L’étude de l’apprentissage automatique offre une révélation stupéfiante : l’informatique du XXIe siècle manie, en réalité, des pouvoirs qu’elle comprend à peine » !

L’informatique, c’est de l’économie sans les questions politiques

Le seul autre domaine qui semble à la fois en savoir autant et si peu est l’économie, explique encore Jimmy Wu. La comparaison est à raison : cette optimisation en roue libre et heuristique rappelle la façon dont l’économie elle-même est comprise. « Plutôt que de considérer l’optimisation comme une planification, nous cherchons à libérer la puissance de l’algorithme (le marché libre). Lorsque les résultats ne sont pas ceux escomptés, ou que l’algorithme optimise son objectif (le profit) avec beaucoup trop de zèle à notre goût, nous corrigeons docilement ses excès rétrospectivement avec toutes sortes de termes secondaires et de réglages de paramètres (taxes, péages, subventions). Pendant tout ce temps, le fonctionnement interne de l’algorithme reste opaque et sa puissance de calcul est décrite en termes de magie, de toute évidence compréhensible uniquement par une classe de technocrates doués et suréduqués. »

« Lorsqu’on entre dans le « monde réel », la perspective acquise grâce à ces formations en informatique s’intègre parfaitement à l’idéologie économique dominante. Après tout, qu’est-ce que le capitalisme néolibéral sinon un système organisé selon un cadre d’optimisation particulièrement étroit ? » « À l’école, on nous a dit que tout problème pouvait être résolu en tournant les boutons algorithmiques de la bonne manière. Une fois diplômés, cela se traduit par la conviction que, dans la mesure où la société a des défauts, il est possible d’y remédier sans changement systémique : si l’accumulation du capital est le seul véritable objectif et que le marché est un terrain de jeu infiniment malléable, il suffit de donner aux agents individuels les incitations appropriées. Pour réduire l’utilisation du plastique, ajoutez une surtaxe sur les sacs d’épicerie. Pour résoudre la crise du logement, relâchez les contraintes imposées aux promoteurs d’appartements de luxe. Pour contrôler la pollution, fixez un prix de marché en utilisant un système de plafonnement et d’échange. »

« À un niveau élevé, l’interprétation computationnelle de l’économie moderne ressemble à ceci : une économie peut être considérée comme un gigantesque problème d’optimisation distribuée. Dans sa forme la plus élémentaire, nous voulons décider quoi produire, combien payer les travailleurs et quels biens doivent être alloués à qui – ce sont les variables du programme d’optimisation. Les contraintes consistent en toute limite naturelle sur les ressources, la main-d’œuvre et la logistique. Dans le capitalisme primitif du laissez-faire, l’objectif à maximiser est, bien entendu, le profit ou le produit total. »

« Le péché originel du programme capitaliste est donc qu’il optimise non pas une certaine mesure du bien-être social ou de la satisfaction humaine, mais une quantité qui ne peut être qu’un lointain substitut de ces objectifs. Pour remédier aux dommages considérables causés par cette mauvaise formulation, les démocraties libérales d’aujourd’hui cherchent à concevoir un programme plus nuancé. Le profit constitue toujours le premier terme de l’objectif, mais il est désormais accompagné d’un éventail impressionnant de termes secondaires modifiables à l’infini : imposition progressive des revenus pour ralentir l’accumulation des richesses, taxes et subventions pigouviennes pour guider le comportement des consommateurs, et marchés d’émissions financiarisés pour freiner la désintégration rapide de la planète. Lorsque les carottes et les bâtons du marché ne suffisent pas, les gouvernements tentent d’imposer des réglementations, en introduisant des contraintes supplémentaires. Ces solutions politiques suivent précisément la même logique que les exercices qu’on nous propose en classe sur les réglages algorithmiques. »

Wu rappelle qu’il n’est donc pas étonnant que le rôle sociétal des algorithmes fasse l’objet de nombreux débats. Il n’y a pas si longtemps encore, les gens pensaient que les algorithmes étaient politiquement neutres ou ne présentaient pas de danger fondamental pour les humains. Comme la révolution industrielle précédente, cette révolution était considérée « comme un fait impersonnel de l’histoire économique, et non comme quelque chose qui discriminait activement certaines populations ou servait de projet à la classe dirigeante ». En 2013, quand on évoquait des biais dans les modèles, on estimait que c’était une question purement statistique dépourvue du moindre jugement moral. Depuis 4 ou 5 ans, la critique s’est emparée de la question des boîtes noires algorithmiques, montrant qu’elles excluaient nombre de personnes des services sociaux… La fausse neutralité et objectivité des calculs ont été démasquée, constate Wu. Un nouveau parti-pris a émergé qui reconnaît qu’en pratique, les algorithmes comme les données encodent des partis-pris.

Pour Wu néanmoins, ce nouveau parti-pris continue de faire l’apologie de la « tyrannie informatique ». Il reste sans idéologie !

Couverture du livre Réalisme capitaliste de Mark FisherLe problème c’est les programmeurs humains et les données ! Pas le fait que l’informatique travaille à améliorer et automatiser le monde… Or, comme le soulignait le philosophe Mark Fisher (Wikipedia), ce « réalisme capitaliste » (Entremonde, 2018) relève précisément de l’idéologie. La tâche qui reste à l’informatique comme au capitalisme, c’est « d’affiner le système au mieux de nos capacités »… À calculer encore et toujours leur efficacité maximale, les systèmes pourraient bien tourner en rond !

Les contributions du monde universitaire au capitalisme sont essentiellement venues de l’économie, notamment des partisans ultralibéraux de l’École de Chicago, explique encore Jimmy Wu. Mais ces contributions comportaient une limite majeure : l’économie reste une arène de débat, de désaccords…

L’informatique lui est bien supérieure, ironise l’ingénieur. « Elle enseigne les axiomes et les méthodes du capitalisme avancé, sans les questions politiques qui peuvent se poser en économie ou dans d’autres sciences sociales. Dans sa forme actuelle, l’informatique est un véhicule d’endoctrinement réussi pour l’industrie et l’État, précisément parce qu’elle apparaît comme leur contraire : un domaine sans valeur qui incarne à la fois des mathématiques rigoureuses et une ingénierie pragmatique. C’est le pourvoyeur idéal du réalisme capitaliste pour une époque sceptique ; une science de droite qui prospère dans notre ère post-idéologique. »

Peut-on, doit-on, faut-il défaire l’ordinateur et ses sciences ? Le débat oppose deux camps, simplifie Jimmy Wu. D’un côté l’élite traditionnelle qui ne voit pas même le problème. De l’autre, des « humanistes de la technologie », une alliance peu structurée de fonctionnaires critiques, de médias, de chercheurs, d’ONG et de repentis de la tech… qui pensent que les pratiques technologiques peuvent être apprivoisées par une politique plus éclairée, des pratiques d’ingénieries réformées et un peu plus d’éthique… Mais les deux parties partagent finalement la même vision, même si l’un a un visage plus aimable que l’autre : « celle d’une société dominée par une aristocratie technique qui exploite et surveille le reste d’entre nous ». L’informatique universitaire file les mêmes contradictions : le matin, un étudiant peut assister à un exposé sur la maximisation publicitaire et le soir construire une base de données pour une association locale…

Avons-nous besoin d’une autre informatique ?

Couverture du livre de Wendy Liu, Abolir la Silicon ValleyL’ingénieure repentie, Wendy Liu (@dellsystem) en appelait dans le magazine socialiste britannique Tribune (@tribunemagazine) à « abolir la Silicon Valley » (elle en a depuis fait un livre : Abolir la Silicon Valley : comment libérer la technologie du capitalisme, Repeater Books, 2021, non traduit). Elle n’appelait pas par là à un rejet naïf de la technologie, mais à sa régulation, à sa transformation en un secteur qui soit financé, détenu et contrôlé par la société dans son ensemble et non plus seulement par quelques actionnaires.

Pour Wu, ce réformisme ne suffit pas. Il est nécessaire de mettre en cause ce qui sous-tend cette prise de pouvoir économique sur le monde. « La Silicon Valley n’existe pas dans un vide intellectuel : elle dépend d’un certain type de discipline informatique. Par conséquent, une refonte de la Silicon Valley par le peuple nécessitera une informatique « populaire » ». C’est-à-dire une autre informatique et une autre vision de l’informatique, soutient Jimmy Wu. Nous en sommes pourtant encore très loin. « Aujourd’hui, les départements d’informatique ne se contentent pas de générer le « réalisme capitaliste », ils sont eux-mêmes gouvernés par lui. » Le financement de la recherche en informatique est totalement dépendant des géants de l’industrie et de la défense. La recherche est guidée par les seules applications industrielles. Et tout ce beau monde nie que l’informatique contemporaine soit une entreprise politique (quelles que soient ses intentions apolitiques affichées). Pour remédier à ce brouillard idéologique étouffant, nous devrions construire une « informatique communiste », soutient Jimmy Wu. Il termine en l’esquissant à grand trait : à savoir que seuls les projets au service direct ou indirect des gens et de la planète devraient pouvoir être financés, en invitant à imaginer des algorithmes pour la planification économique participative, pour estimer le temps de travail socialement nécessaire, pour créer des chaînes d’approvisionnement locales… « La froide science de l’informatique semble déclarer que le progrès social est terminé – qu’il ne peut y avoir désormais que du progrès technologique. Pourtant, si nous parvenons à arracher le contrôle de la technologie à la tour d’ivoire de la Silicon Valley, les possibilités de la société post-capitaliste sont apparemment infinies. Le mouvement des travailleurs de la technologie du XXIe siècle est un véhicule plein d’espoir pour nous amener vers de telles perspectives ! Il est certes encore naissant, mais il est de plus en plus une force avec laquelle il faut compter, et, au risque de s’emballer, nous devrions commencer à imaginer le futur que nous souhaitons habiter. Il est temps de commencer à conceptualiser, et peut-être à prototyper, l’informatique et l’information dans un monde de travailleurs. Il est temps de commencer à concevoir une nouvelle science de gauche. »

Couverture du dernier numéro et de la nouvelle formule de Socialter consacrée à la rebelion des cadres Couverture du livre de Jamie Woodcock

Reste à savoir si la lutte contre les dérives des technologies (le techlash des employés de la tech) ou la prise en compte des questions écologiques suffiront à mobiliser les « agents de la société technicienne » comme le dit très bien le dernier numéro de Socialter (@socialter) ?

Si l’on en croit le dernier livre du sociologue Jamie Woodcock (@jamie_woodcock), Le combat contre le capitalisme de plateforme (Press de l’université de Westminster, 2021, non traduit), les travailleurs des plateformes parviennent à organiser de plus en plus d’actions collectives et à renforcer la solidarité transnationale, explique le politologue James Muldoon (@james_muldoon_) pour le blog de la London School of Economics (@LSEReviewBooks). En Europe, expliquait récemment The Guardian, la sécurité des travailleurs des plateformes progresse, tout comme le déploiement des plateformes coopératives, notamment autour de Coopcycle qui fédère plus de 67 coopératives dans 7 pays. La France semble plutôt tenir de l’exception en la matière, puisque malgré les jugements récents, les plateformes continuent à opérer par l’auto-entrepreneuriat.

Reste que l’horizon d’une nouvelle informatique qu’esquisse Jimmy Wu semble encore loin !

Défaire l’optimisation ?

Couverture du livre de Alison PowellDans son dernier livre Undoing Optimization : Civic Action in Smart Cities (Yale University Press, 2021, non traduit), la chercheuse Alison Powell (@a_b_powell, blog), qui est également la responsable du programme et réseau de recherche sur l’éthique de l’IA, Just AI (@justainet, blog), de l’Ada Lovelace Institute, rappelle que les données ne sont pas gratuites, qu’elles ne sont pas exemptes de déséquilibres de pouvoir. Comme elle l’explique dans une tribune pour la LSE, cette optimisation configure des rationalités, notamment le fait que les décisions opérationnelles soient basées sur des données disponibles. Pour elle, pour défaire l’optimisation, nous devons nous concentrer sur les frictions, les lacunes, les erreurs… Comme le propose l’anthropologue Anna Tsing, les frictions produisent des relations de négociation inédites. Pour Powell, « les relations de pouvoir inégales autour des données pourraient générer de nouvelles opportunités de changement social ».

Pour Powell, nous ne sommes pas suffisamment attentifs à la manière dont les technologies se superposent les unes aux autres. À la fin des années 90, la vogue était au citoyen en réseau, à l’individu connecté qui s’engage dans la ville grâce à la connectivité. L’accès est alors devenu une demande et a aussi produit (à la marge) quelques projets politiques (comme les réseaux communautaires sans fil, voir « Avons-nous besoin d’une vitesse limitée sur l’internet ? »). La démultiplication des données et des systèmes de capteurs connectés ont permis une collecte sans précédent et une forme d’optimisation de la vie urbaine en temps réel… Mais pour Powell, cette optimisation n’aborde pas la conception coercitive des applications qui servent à la collecte de données justement. Quand la ville intelligente donne la priorité aux données, l’optimisation produit une surveillance constante, incompatible avec les libertés collectives.

Au lieu de cela, les points de friction ouvrent une autre perspective et permettent de limiter l’objectif d’une optimisation sans limites. Pour la chercheuse, il est ainsi nécessaire d’interroger l’optimisation, de savoir « pour qui ce n’est pas optimal » justement. Pour Powell, nous devons travailler à des alternatives à l’optimisation. Elle propose un exemple, celui du projet Connected Seeds and Sensors – un projet londonien qui explore comment l’internet des objets peut soutenir la consommation et la production d’une alimentation durable – qui montrent que les données collectées sur les semences ne parviennent pas à être exhaustives. Le savoir n’est pas réductible aux informations. Pour la chercheuse, pour nous défaire de l’optimisation, nous devrions considérer que la friction est bien plus nécessaire pour créer de bonnes relations. Ensuite, nous devrions travailler à limiter la collecte de données plutôt que l’étendre. En privilégiant l’optimisation à la friction, nous risquons surtout d’oublier de construire des solidarités et des échanges qui ne soient pas que de données.

Comme elle l’expliquait dans le texte de configuration du réseau Just AI, l’éthique doit se penser d’abord comme une pratique. Comme elle le souligne encore dans un premier compte rendu de travaux portant sur la cartographie de la recherche éthique, « les préoccupations éthiques concernant l’IA sont désormais profondément imbriquées dans les préoccupations éthiques concernant de larges pans de la vie sociale ».

Dans la conclusion de son livre, Powell explique que le modèle de pensée « techno-systémique » étend sans fin la commodité des données et l’exploitation des informations personnelles. Le problème est que cette approche ne définit pas une bonne citoyenneté, mais seulement « une bonne citoyenneté technologique »… et celle-ci, d’une manière très récursive, ne consiste finalement qu’à soutenir toute optimisation. Le problème, explique Alison Powell, c’est que cet objectif restreint l’action civique à n’être qu’une consommation de ressources ! Le paradigme de l’optimisation par les données et les capteurs réduit en fait la place des citoyens à n’être que les acteurs de leur propre surveillance. Ce paradigme réduit également la diversité, favorise les intérêts privés plus que publics. Mais surtout, l’optimisation efface le conflit, les divergences, les dissensus, les frictions… Or, dans la réalité, bien souvent, les gens luttent pour redéfinir les formes normatives que produisent les données, et trouver des espaces de discontinuité entre les données. La liberté ne consiste pas seulement à ne pas être surveillé, mais également réside dans la capacité d’avoir des approches différentes, d’être en désaccord avec des interprétations, de revendiquer un droit à la discontinuité… Powell défend une datafication minimisée (un droit à la « datafication minimum viable », sur le modèle du Produit minimum viable). Pour elle, la transparence ou la responsabilité ne suffisent pas, car elles ne permettent pas de modifier le cadre technologique qui nous capture, de remettre en question son circuit de pouvoir, explique-t-elle en faisant référence au « droit à une ville intelligente soutenable » de Sara Heitlinger. Bref, de continuer à avoir le droit de faire évoluer nos modes de connaissances et de relations hors des produits prédictifs… À produire une société autrement qu’en calculant son efficacité maximale.

Couverture du livre d'Edward TennerCela nous renvoie au livre déjà classique de l’historien des technologies Edward Tenner (@edward_tenner), Le paradoxe de l’efficacité : ce que le Big Data ne peut pas faire (Penguin Random House, 2018, non traduit), qui soulignait combien l’inefficacité a de vertus. Tenner y rappelle que ce que nous rendons plus efficace rend toujours autre chose moins efficace. Que l’optimisation est toujours un choix qu’on peine à évaluer, dans ses coûts comme dans ses bénéfices. Dans son livre, Tenner observe l’apport ambigu de la techno sur la médecine, l’éducation et la connaissance pour souligner qu’il n’y a pas qu’une forme à l’efficacité, mais des formes qui s’imbriquent et se contrebalancent. Dans notre monde ultra rationnel, où domine le colonialisme comptable, où tout est converti en gains de productivité, l’historien pourtant bien peu radical, nous rappelle que l’inefficacité est parfois un bien meilleur chemin.

Hubert Guillaud

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