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  • Liens vagabonds : Telegram au cœur d'une bataille juridique inédite
    L'arrestation de Pavel Durov marque une première historique dans le monde de la technologie.  Le 24 août, le PDG de l’application Telegram, a été arrêté à l’aéroport du Bourget, à Paris. Une information judiciaire est ouverte contre le milliardaire franco-émirati par le pôle cyber du parquet de Paris. Parmi les six chefs d'accusation, on reproche au dirigeant tech une « complicité de diffusion en bande organisée d’images de mineur présentant un caractère pornographique ». En cause, l’absence qu

Liens vagabonds : Telegram au cœur d'une bataille juridique inédite

L'arrestation de Pavel Durov marque une première historique dans le monde de la technologie.  Le 24 août, le PDG de l’application Telegram, a été arrêté à l’aéroport du Bourget, à Paris. Une information judiciaire est ouverte contre le milliardaire franco-émirati par le pôle cyber du parquet de Paris. Parmi les six chefs d'accusation, on reproche au dirigeant tech une « complicité de diffusion en bande organisée d’images de mineur présentant un caractère pornographique ». En cause, l’absence quasi-totale de modération et de coopération avec les autorités judiciaires françaises. La France surveille Telegram de près depuis que le réseau a été utilisé pour la coordination des attaques terroristes de Paris en 2015. Pour Wired, « Pavel Durov est le premier de sa génération de fondateurs de grandes plateformes à faire face à de telles conséquences sévères ». Ce cas pourrait créer un précédent pour toute l'industrie. 

Pourquoi Pavel Durov, le 'Robin Hood' d'Internet, est-il arrêté ? 

Telegram, "le dark web de poche" qui revendique 900 millions d’utilisateurs dans le monde, est critiqué pour avoir laissé prospérer des groupes diffusant des images pédopornographiques, des fausses informations, et des contenus criminels. Contrairement à d'autres réseaux sociaux, Telegram ne coopère pas par exemple avec des organisations telles que le National Center for Missing & Exploited Children (NCMEC), qui centralise la plus grande base de données mondiale de contenus pédopornographiques. Cette non-coopération avec les demandes de suppression de contenus et les réquisitions judiciaires fait de Telegram une plateforme à part : « Parmi les dirigeants des plus grands réseaux sociaux, Pavel Durov a toujours été un outsider », observe Wired. Contrairement à ses pairs, comme Mark Zuckerberg de Facebook ou Shou Zi Chew de TikTok, il a refusé de répondre aux convocations des autorités pour s'expliquer sur sa politique de gestion de contenu. 

⚖ Telegram abides by EU laws, including the Digital Services Act — its moderation is within industry standards and constantly improving.

✈ Telegram's CEO Pavel Durov has nothing to hide and travels frequently in Europe.

😵‍💫 It is absurd to claim that a platform or its owner…

— Telegram Messenger (@telegram) August 25, 2024

Les motivations derrière cette action judiciaire 

Telegram, dont la santé financière repose essentiellement sur la crypto-monnaie, se positionne en "outsider" en affirmant ne pas être soumis aux mêmes règles de modération que les autres grands réseaux sociaux. En effet, la plateforme considère qu'elle n'est pas concernée par le Digital Services Act (DSA), la loi européenne qui oblige les plateformes de plus de 45 millions d'utilisateurs actifs à lutter contre les contenus illégaux sous peine de sanctions. Le DSA impose des règles telles que l'interdiction de cibler les publicités selon la religion, le sexe ou l'orientation sexuelle, la transparence sur la lutte contre la désinformation, et de nouvelles protections pour les mineurs. 

Telegram déclare officiellement avoir 41 millions d'utilisateurs actifs en Europe, juste en dessous de ce seuil. Cependant, des responsables de l'UE soupçonnent l'application d'avoir sous-estimé ce chiffre pour éviter d'être classée parmi les « très grandes plateformes ». En ne fournissant pas un chiffre actualisé ce mois-ci, Telegram se trouve déjà en infraction avec le DSA, note The Financial Times

L'affaire est aussi hautement politique, avec un accusé qui détient les nationalités de quatre puissances mondiales. Il y a six ans, selon le Wall Street Journal, Emmanuel Macron avait tenté de convaincre Durov de déplacer Telegram à Paris et lui a offert la nationalité française. Bien que Durov a depuis reçu le cadeau de la nationalité française (tout comme Evan Spiegel, patron de Snapchat), le siège de Telegram se trouve actuellement à Dubaï. La Russie, de son côté, prétend ne pas être au courant d'autres nationalités détenues par son ressortissant (également fondateur de VKontakte, le Facebook russe), et défend l'application de messagerie la plus populaire du pays dans un élan qui réunit gouvernement et opposition politique. Et en Ukraine, où Telegram bénéficie de la même popularité, on se demande toujours si est-elle un cheval de Troie russe.

Enjeux pour les autres plateformes 

Cette affaire pourrait créer un précédent significatif pour d'autres plateformes numériques. Evelyn Austin, de la fondation Bits of Freedom, déclare : « L’arrestation de Durov intervient à un moment particulièrement volatile pour les plateformes en ligne et leurs utilisateurs. » L'idée que les entreprises puissent être tenues responsables des actions criminelles de leurs utilisateurs gagne du terrain. Un sondage récent au Royaume-Uni montre que deux tiers des personnes interrogées estiment que les entreprises tech devraient être tenus responsables d'héberger du contenu incitant à la violence

Selon Casey Newton, journaliste spécialisé dans les technologies, la poursuite éventuelle de Telegram par la France pourrait encourager d'autres pays à adopter des mesures similaires contre les dirigeants de plateformes pour non-divulgation des données des utilisateurs. « Nous nous sommes déjà dangereusement rapprochés de cette réalité », avertit-il. « L'Inde et la Russie ont été parmi les premiers pays à utiliser des « lois de prise d'otage » pour menacer les employés des plateformes de prison en raison de décisions de modération de contenu, et d'autres pays pourraient suivre. » 

Un changement de paradigme pour l'industrie numérique ? 

L'arrestation de Pavel Durov (qui a été libéré sous caution de 5 millions d'euros mercredi) marque un tournant dans la façon dont les gouvernements traitent les plateformes numériques, en soulignant une volonté croissante de tenir les dirigeants responsables de la diffusion de contenus illégaux. À l'heure où l'équilibre entre liberté d'expression et sécurité en ligne est de plus en plus débattu, cette affaire représente un test pour Telegram et pour toutes les autres entreprises technologiques. 

En attendant, Marc Zuckerberg se retrouve de l'autre côté du mirroir de la censure, en avouant cette semaine que Meta a cédé aux pressions de l'administration Biden pour censurer du contenu sur le COVID-19 en 2021.

🚨🇺🇸BREAKING: ZUCKERBERG REGRETS CAVING TO BIDEN'S CENSORSHIP DEMANDS, CUTS DEM FUNDING

Mark Zuckerberg, in a bombshell letter to House Judiciary Chairman Jim Jordan, expresses deep regret over Meta's compliance with Biden Administration pressure to censor COVID-19 content in… pic.twitter.com/FPXdFWd55n

— Mario Nawfal (@MarioNawfal) August 26, 2024

CETTE SEMAINE EN FRANCE

  • L’UMICC annonce la nomination de Gaspard G en tant que secrétaire général (Influencia)
  • Agnès Vahramian nommée à la tête de France Info et Céline Pigalle à la direction de l'information de Radio France (Le Figaro)
  • Une rentrée des radios et des télévisions marquée par les Jeux paralympiques, des nouveaux castings et toujours plus de Cyril Hanouna (Le Monde)
  • « Télématin » : Julien Arnaud quitte TF1 et remplace Thomas Sotto sur France 2 (Le Parisien)
  • Le personnel politique face à une défiance généralisée de l’électorat (Le Monde)
  • L'irruption de l'IA dans la chaîne éditoriale suscite des inquiétudes au Figaro (La Lettre)
  • L'Equipe s'excuse à propos de sa Une (L'Equipe)

3 CHIFFRES

  • Près de la moitié des utilisateurs de TikTok âgés de moins de 30 ans déclarent l'utiliser pour se tenir au courant de la politique et de l'actualité, selon le Pew Research Center.
  • 56 % des utilisateurs ont déjà cessé de suivre un créateur à cause de ses opinions politiques. Pourtant, 82 % des influenceurs américains prévoient de partager leur orientation politique durant cette période électorale, selon Business Insider.
  • 4 500 années-développeur et 260 millions de dollars - c'est ce que l'IA générative aurait déjà fait économiser à Amazon, selon son directeur 

LE GRAPHIQUE DE LA SEMAINE

Deux tiers des Britanniques estiment que les entreprises tech devraient être tenues responsables des publications incitant aux émeutes

Source : YouGov

NOS MEILLEURES LECTURES / DIGNES DE VOTRE TEMPS / LONG READ

  • Pourquoi les femmes n'utilisent-elles pas l'intelligence artificielle ? (The Economist)
  • Les Républicains inondent la télévision de publicités trompeuses sur l'immigration et les frontières (The Washington Post)
  • La plupart des avatars d'IA sont féminins, jeunes et séduisants. S'agit-il d'une tendance passagère ou d'une tendance durable ? (Reuters)
  • Les stars de YouTube veulent du respect (Wall Street Journal)
  • Le problème de Kamala avec la génération Z (Business Insider)

Crédit image : Anna Moneymaker/Getty Images

DISRUPTION, DISLOCATION, MONDIALISATION

  • Des pirates iraniens ont ciblé les comptes WhatsApp d'employés des administrations Biden et Trump, selon Meta (APNews)
  • Comment l'IA va fusionner le cinéma et les jeux (A16z)

DONNEES, CONFIANCE, LIBERTÉ DE LA PRESSE, DÉSINFORMATION 

  • Les gens sont-ils plus susceptibles d'évaluer correctement la désinformation lorsque les enjeux politiques sont élevés ? Haha, non (NiemanLab)
  • L'UE est exhortée à annuler son accord commercial avec Israël en raison des meurtres de journalistes (PressGazette)
  • L'outil d'IA Grok d'X (anciennement Twitter) d'Elon Musk manque de garde-fous efficaces pour prévenir la désinformation électorale (independent)
  • Persécutés par le régime Maduro, les journalistes vénézuéliens ont recours à l'IA (The Guardian)

Source : The Guardian

LÉGISLATION, RÉGLEMENTATION

  • Brésil : le réseau social X bloqué après un ordre de la Cour suprême (AP)
  • Sarah Palin obtient un nouveau procès dans l'affaire de diffamation contre le New York Times (Reuters)
  • OpenAI soutient le projet de loi californien sur l'IA exigeant le 'filigrane' du contenu synthétique (Reuters)

JOURNALISME

  • Comment le journalisme est devenu la profession la plus dangereuse au Mexique (Financial Times)
  • Lors de la Mostra de Venise, le manque d'accès aux vedettes de cinéma laisse les journalistes internationaux frustrés (Variety)
  • Écart générationnel, rhétorique militaire et polarisation : ce qui doit changer dans le journalisme sportif italien (The Fix)
  • Un conseiller en sécurité de Reuters tué, deux journalistes blessés à Kramatorsk, en Ukraine (Reuters)
  • "Le point de non-retour" : la chute de Stand News, autrefois principal média en ligne de Hong Kong (Reuters)
  • Les lecteurs préfèrent cliquer sur un titre clair et simple, comme celui-ci (NiemanLab)

Crédit image : NiemanLab

STORYTELLING, NOUVEAUX FORMATS

  • Cet agrégateur de nouvelles/application de rencontre aide les passionnés d'actualité à se rencontrer (NiemanLab)
  • Est-ce que nous faisons fondre notre cerveau en faisant défiler des vidéos courtes sans fin ? (Sophia Smith Galer)

ENVIRONNEMENT 

  • Le gouvernement Albanese accusé d’essayer d’‘enterrer les mauvaises nouvelles’ concernant l’état de santé de la Grande Barrière de Corail (The Guardian)
  • La longue bataille du climat dans les pages du « Monde » (Le Monde)

RÉSEAUX SOCIAUX, MESSAGERIES, APPS

  • Si TikTok est interdit, les créateurs de haut niveau pourraient se tourner vers Facebook plutôt que vers Instagram (emarketer)
  • La lutte de marques autour de ‘Demure’ révèle un changement massif dans le pouvoir des mèmes (Wired)
  • Pizza Hut permet aux clients de payer leur pizza avec des danses TikTok (gizmodo)
  • La tournure politique marquée d'Elon Musk (Wall Street Journal)
  • X se prépare à une interdiction au Brésil (BBC)

Source : Wall Street Journal

 STREAMING, OTT, SVOD

AUDIO, PODCAST, BORNES

  • Les frères Kelce signent un accord de podcast 'New Heights' avec Wondery d'Amazon pour plus de 100 millions de dollars (The Wrap)
  • Qu'est-ce qui fait une bonne alchimie ? Pour les podcasts de discussion, c'est fondamental (New York Times)

Web3, BLOCKCHAIN, CRYPTO, NFT

  • Le plus grand défenseur de Telegram : l’industrie mondiale de la crypto-monnaie (New York Times)

INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, DATA, AUTOMATISATION

  • Le nouvel assistant vocal Alexa d'Amazon utilisera Claude AI (The Verge)
  • Le nouvel outil d'IA du Washington Post passe au crible d'énormes ensembles de données (Axios)
  • SAG-AFTRA obtient l'adoption d'une loi en Californie pour limiter les répliques d'IA (Variety)
  • La prise de notes automatique par IA de Google Meet est disponible (The Verge)
  • Gannett ferme un site accusé de publier des critiques de produits basées sur l'IA (The Verge)
  • Bonjour, vous êtes ici parce que vous avez dit que l'édition d'images par IA était comme Photoshop (The Verge)
  • Des grands sites internet disent non à l'extraction de données par l'IA d'Apple (Wired)
  • GameNGen Google : Les modèles de diffusion sont des moteurs de jeu en temps réel (GitHub)

MONÉTISATION, MODÈLE ÉCONOMIQUE, PUBLICITÉ

  • Les éditeurs font la promotion du jeu sur leurs plateformes (Axios)
  • Voici comment 7 directeurs d'audience de médias envisagent les résumés générés par l'IA de Google (NiemanLab)
  • Apple réduit ses effectifs dans ses applications Livres et News (The Verge)

 

 

Par KATI BREMME, ALEXANDRA KLINNIK ET AUDE NEVO

 

 

 

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  • Liens vagabonds : Internet, le royaume de l’éphémère
    L’internet, cet océan de connaissances en perpétuelle expansion, est-il en train de se vider de son contenu ? Selon une récente étude du Pew Research Center, de vastes pans de ce réservoir numérique sont en train de disparaître, défiant l’idée que le web est une archive immuable, au moment même où les IA génératives ingurgitent à toute vitesse ce qui en reste pour générer un nouvel Internet. Le contenu disparaît sous nos yeux L’étude révèle ainsi des statistiques alarmantes : 38% des pages exis

Liens vagabonds : Internet, le royaume de l’éphémère

L’internet, cet océan de connaissances en perpétuelle expansion, est-il en train de se vider de son contenu ? Selon une récente étude du Pew Research Center, de vastes pans de ce réservoir numérique sont en train de disparaître, défiant l’idée que le web est une archive immuable, au moment même où les IA génératives ingurgitent à toute vitesse ce qui en reste pour générer un nouvel Internet.

Le contenu disparaît sous nos yeux

L’étude révèle ainsi des statistiques alarmantes : 38% des pages existantes en 2013 ne sont plus accessibles dix ans plus tard. Même les pages les plus récentes ne sont pas à l’abri de cette tendance, avec 8% des pages existant en 2023 ayant déjà disparu. Cette « dégradation numérique » touche toutes les sphères, des sites gouvernementaux aux médias, en passant par Wikipédia. 23% des pages d’actualités contiennent au moins un lien « brisé ».

En Chine, la situation est critique. Presque toutes les infos publiées sur les portails d’info chinois, les blogs, les forums entre 1995 et 2005 ne seraient plus disponibles, rapporte le New York Times. La journaliste Li Yuan se souvient des « excellentes couvertures médiatiques » du grand tremblement de terre du Sichuan le 12 mai 2008, qui a fait plus de 69 000 morts, une époque où « les journalistes avaient plus de liberté que ne le permettrait généralement le Parti communiste ». Elle ne retrouvé aujourd'hui aucun de ces articles. 

Pourquoi ce fossé qui se creuse ?

Il est d’abord techniquement difficile et coûteux pour les sites web d’archiver du contenu plus ancien, et pas seulement en Chine. Certains sites sacrifient ainsi du matériel ancien sur l’autel de Google, pour améliorer leur référencement. Le moteur de recherche, privilégiant les sites web à chargement rapide. Pour qu’un site soit plus rapide, il suffit donc de se débarrasser de sa substantifique moelle.  « Si certains comprennent ce compromis – qui n’a jamais été agacé par la vitesse de chargement d’un site ? – en revanche, la raison de visiter un site web n’est sûrement pas la bannière pop-up, la demande d’envoi d’alertes, la vidéo qui se lance automatiquement, la multitude de publicités cliquables vous invitant à voir à quoi ressemble une femme qui avait 18 ans et qui en a maintenant 50, réagissait déjà en 2022 l’écrivain Simon Brew, au lieu de réduire tout cela, ce sont les archives qui sont rationnalisées et épurées...».

En Chine, la raison de cet effacement du web est aussi d’ordre politique. Le Parti communiste tient à maintenir à tout prix une pureté politique et une culture « harmonisée » du cyberespace chinois. Les entreprises internet ont ainsi plus d’incitation à la « sur-censure ».

Capture d'écran du site Unofficial Archives

Des actions de résistance

Face à cette menace croissante, des efforts sont déployés pour préserver le contenu en ligne. Des sites comme archive.org, un lieu d’archivages des sites internet, offrent une bouée de sauvetage pour le matériel menacé.  En Chine, le journaliste Ian Johnson a fondé le site web Unofficial Archives, qui cherche à préserver les blogs, les films et les documents en dehors de l’internet chinois. Cependant, ces efforts restent marginaux par rapport à la masse de données effacées quotidiennement.

Cette érosion rend internet moins reconnaissable, un espace qui « n’est plus pour les humains, par les humains », ont récemment alerté les universitaires Jake Renzella et Vlada Rozova sur The Conversation. Les interactions en ligne deviennent dès lors de plus en plus « artificielles » à mesure que l'intelligence artificielle et le contenu généré par des algorithmes gagnent en importance.

CETTE SEMAINE EN FRANCE

  • Des fausses nouvelles et des vidéos cherchent à saper les Jeux olympiques de Paris (New York Times)
  • La Russie vise les Jeux olympiques de Paris avec une fausse vidéo de Tom Cruise (The Guardian)
  • Grève de vingt-quatre heures au sein de l’Agence France-Presse jeudi, au sujet du statut des journalistes hors de France (Le Monde)
  • Plus d’un million d’euros ont été récoltés suite à la mobilisation Twitch “Streamers 4 Palestinians” (Ouest France)
  • La Sacem atteint un nouveau record de collecte à 1,49 milliard d'euros (Correspondance de la Presse)
  • « Il est de plus en plus difficile pour la presse judiciaire d’accomplir son travail » (Le Monde)
  • Ten Ten : tout comprendre à l’application au succès surprise, qui inquiète jusqu’au ministère de l’intérieur (Le Monde)
  • Européennes : mobilisation contre les violences numériques de genre (Next)

Visuel tiré du faux documentaire «Olympics Has Fallen»

3 CHIFFRES

LE GRAPHIQUE DE LA SEMAINE

Le coût de la plupart des grands services de streaming a augmenté de plus de 40 % depuis leur lancement

Source : Axios

NOS MEILLEURES LECTURES / DIGNES DE VOTRE TEMPS / LONG READ

  • OpenAI ressemble de plus en plus à Facebook (The Atlantic)
  • Alerte rouge pour les médias de services publics", selon Tim Davie, le patron de la BBC (Deadline)
  • La vie, la mort et la renaissance d'un média généré par une intelligence artificielle (New York Times)
  • À mesure que l'Internet chinois disparaît, "nous perdons des parties de notre mémoire collective"(New York Times)

Capture d'écran du New York Times sur la disparition progressive des contenus sur internet en Chine

DISRUPTION, DISLOCATION, MONDIALISATION

  • Le moteur de recherche DuckDuckGo a lancé son propre AI Chat, agent conventionnel anonyme et sécurisé (JustGeek)
  • Nvidia, Microsoft et Apple sont plus gros que le marché boursier chinois (Bloomberg)

DONNEES, CONFIANCE, LIBERTÉ DE LA PRESSE,DÉSINFORMATION 

  • Les utilisateurs de TikTok reçoivent des informations trompeuses sur les élections, selon la BBC (BBC)
  • Israël cible secrètement les législateurs américains avec une campagne d'influence sur la guerre de Gaza (New York Times)
  • Elon Musk ne comprend pas les craintes de l'UE concernant la désinformation sur X, selon une fonctionnaire (The Guardian)

LÉGISLATION, RÉGLEMENTATION

  • Italie : Meta écope d'une amende de 3,5 millions d'euros pour « pratiques commerciales déloyales » (La Repubblica)

JOURNALISME

  • Le groupe français Keleops (01Net, Journal du Geek, Presse Citron) va racheter le site américain Gizmodo (Les Echos)
  • Will Lewis défend sans détour le remaniement du Washington Post (Vanity Fair)
  • Facebook supprime les publications d'informations locales et les qualifie de spam (Press Gazette)

STORYTELLING, NOUVEAUX FORMATS

  • Facebook et Instagram sont officiellement des plateformes vidéo (Marketing Brew)

ENVIRONNEMENT

  • Près de la moitié des journalistes couvrant la crise climatique à l'échelle mondiale ont reçu des menaces (The Guardian)


Capture d'écran du rapport Covering The Planet

RÉSEAUX SOCIAUX, MESSAGERIES, APPS

  • Donald Trump rejoint TikTok, l'application qu'il avait tenté d'interdire en tant que président (Variety)
  • Instagram confirme le test des publicités « inskippables » (TechCrunch)
  • X autorise officiellement la pornographie sur sa plateforme (Twitter)
  • Le bouton « J'aime » de YouTube ne s'affiche pas pour certains utilisateurs (The Verge)
  • Les professionnels des relations publiques abandonnent X pour LinkedIn (Axios)

Source : Axios

STREAMING, OTT, SVOD

  • Cauchemar à Hollywood ? Un nouveau service de streaming permet aux spectateurs de créer leurs propres émissions grâce à l'IA (The Hollywood Reporter)
  • Le Canada contraint les plateformes de streaming à participer aux contenus locaux (L’Humanité)
  • La NBA est proche d'un accord télévisé de 76 milliards de dollars, un moment décisif pour les médias et le sport (Wall Street Journal)

AUDIO, PODCAST, BORNES

  • Les clients de Spotify sont les moins susceptibles d'annuler leur abonnement (Bloomberg)

INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, DATA, AUTOMATISATION

  • Kling, le Sora chinois proposé par Kuaishou (SCMP)
  • Un groupe d'ex ou actuels collaborateurs d'OpenAI dénonce ce qu'ils considèrent comme une culture de désinvolture (New York Times)
  • Future you, un chatbot permettant aux utilisateurs de parler à une version “future” d’eux-mêmes (The Guardian)
  • Comment diriger une armée de détectives numériques à l'ère de l'IA ? (Wired)
  • L'entreprise xAI d'Elon Musk prévoit de construire un supercalculateur d'IA à Memphis (Wall Street Journal)
  • Le nouveau conseil de l'IA de Meta est entièrement composé d'hommes blancs (TechCrunch)
  • À quoi ressemble une belle femme selon l'IA (Washington Post)
  • Le PDG de Zoom veut des clones d'IA en réunion (The Verge)
  • OpenAI a corrigé un problème qui a causé une panne globale pour les utilisateurs de ChatGPT, qui a duré plusieurs heure (TechCrunch)

MONÉTISATION, MODÈLE ÉCONOMIQUE, PUBLICITÉ

  • L'activité de licence d'IA de Shutterstock a généré 104 millions de dollars l'année dernière (Bloomberg)

 

Kati Bremme et Alexandra Klinnik

 

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  • Liens vagabonds : Ces « ingénieurs du chaos » qui alimentent les fake news
    Contrairement à ce que l'on peut penser, certains individus diffuseurs de fake news n'agissent pas dans le seul but de promouvoir une idéologie spécifique ou de discréditer un adversaire politique. Il existe une catégorie d’individus motivés par un désir pur et simple de « chaos ». Ces derniers semblent intéressés par des histoires qui sapent la confiance dans tous les systèmes de pouvoir. Une étude de la Cambridge University, intitulée « Le Besoin de Chaos et les Motivations derrière le Partage

Liens vagabonds : Ces « ingénieurs du chaos » qui alimentent les fake news

Contrairement à ce que l'on peut penser, certains individus diffuseurs de fake news n'agissent pas dans le seul but de promouvoir une idéologie spécifique ou de discréditer un adversaire politique. Il existe une catégorie d’individus motivés par un désir pur et simple de « chaos ». Ces derniers semblent intéressés par des histoires qui sapent la confiance dans tous les systèmes de pouvoir.

Une étude de la Cambridge University, intitulée « Le Besoin de Chaos et les Motivations derrière le Partage de Rumeurs Politiques Hostiles » (The « Need for Chaos » and Motivations to Share Hostile Political Rumors) explore cette tendance. Les participants, indépendamment de leur affiliation politique, ont montré une propension à partager des fausses informations concernant divers politiciens américains, qu'ils soient démocrates ou républicains, tels que Bernie Sanders, Ted Cruz, Hillary Clinton et Donald Trump. Selon le chercheur Michael Bang Peterson, les « ingénieurs du chaos » sont plus susceptible d’être en accord avec les affirmations telles que : « Nous ne pouvons pas résoudre les problèmes de nos institutions, nous devons les démolir et tout recommencer à zéro » ou « J'ai besoin de chaos autour de moi, c'est trop ennuyeux s'il ne se passe rien ».

Qui sont ces ingénieurs du chaos ?

« Ces individus ne sont pas des idéalistes qui cherchent à détruire l'ordre établi afin de construire une société meilleure pour tous » explique Michael Bang Peterson dans une interview dans The Atlantic. Par exemple, un électeur du New Hampshire, bien établi financièrement, a exprimé son désir que Donald Trump « brise le système » pour engendrer « quatre années misérables pour tout le monde ».

Pour certains, le besoin de chaos représente une stratégie de dernier recours pour obtenir une reconnaissance du système. Une métaphore du journaliste Derek Thompson décrit le phénomène :

« Vous êtes un homme d'âge moyen et vous jouez à un jeu, qu'il s'agisse de dames ou d'échecs. Vous avez l'habitude de gagner. Mais vous avez perdu plusieurs fois de suite, et toujours contre les mêmes personnes. Aujourd'hui, vous perdez à nouveau et cela ne vous semble pas normal. Vous n'avez pas fait de faux pas. Quelque chose ne va pas. Quelque chose doit être truqué. Ils doivent tricher. Dans un accès de rage, vous renversez la table et les pièces s'éparpillent et se brisent. Pourquoi faire cela ? Casser le jeu rend la situation pire pour tout le monde. Mais il ne s'agit pas d'améliorer les choses. Il s'agit d'avoir le sentiment d'agir et de contrôler la situation. Il s'agit de ne pas se sentir perdant. On pourrait parler de chaos. Mais au moins, c'est le chaos que vous avez choisi ».

Bien que l’étude ne prenne en compte que la population américaine, on observe des tendances similaires en France. La vieille rumeur, selon laquelle Brigitte Macron serait en réalité un homme transgenre, a récemment repris de l’ampleur après avoir été relayée par la figure américaine pro-Trump Candace Owens. Raphael Llorca, chercheur à la fondation Jean-Jaurès souligne : « Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse de porter atteinte aux puissants qui nous dirigent ». Selon lui, cette tendance à propager le chaos n'est pas le fait d'extrémistes, mais plutôt de « citoyens lambdas » qui se laissent emporter par le besoin de déstabiliser les structures de pouvoir établies. Lors de son intervention à l’édition 2023 de Médias en Seine, David Chavalarias, directeur de recherche au CNRS s’alarmait : « la pandémie a créé un terrain très favorable à la remise en cause du système ». Par exemple, les climatosceptiques, issus principalement de la mouvance antivax, propagent des théories du complot visant à déstabiliser les institutions et à semer le doute sur les politiques environnementales. D’après l’étude du chercheur, les algorithmes de recommandation de X concentreraient le pouvoir social entre les mains des comptes les plus toxiques avec une estimation de +80 à +180% de compte nocifs dans le top 1% des influenceurs depuis 2023.

Des chiffres alarmants, d'autant plus que de nombreux politiciens privilégient désormais les influenceurs aux journalistes pour diffuser leur message. Un exemple frappant est celui de Joe Biden, qui a organisé jeudi 28 mars une soirée de levée de fonds, entouré d'influenceurs. Wired explique que la presse était quant à elle « dans la loge ». Les influenceurs ont désormais autant accès au président que les journalistes, et les messages politiques se noient dans le chaos des réseaux sociaux... 

CETTE SEMAINE EN FRANCE

  • Des ministres entraînés à la « prise de parole médiatique » par des journalistes (Le Monde)
  • « HugoDécrypte » lance son site d’annonces d’emploi, pour "rapprocher les jeunes des entreprises" (Le Monde)
  • Quels sites bloquent GPTbot d’OpenAI, Gemini de Google et Claude d’Anthropic en France le 4 avril 2024? (Olivier Martinez)
  • L’Équipe applique l’IA générative aux commentaires de ses internautes (Mind media)

3 CHIFFRES

  • Les médias français investissent 3 milliards d’euros par an dans la production de l’information, d'après une étude menée dans le cadre des États généraux de l’information.
  • Les start-up françaises ont levé seulement 454 millions d'euros en mars, selon le Journal du net.
  • D'après The Information, OpenAI et Microsoft élaborent des plans pour un centre de données de 100 milliards de dollars connu sous le nom de code Stargate.

LE GRAPHIQUE DE LA SEMAINE

Parmi toutes les offres du New York Times, les utilisateurs passent désormais plus de temps sur les applications de jeux du NYT que sur n'importe quel autre contenu.

Source : Graphique créé par ValueAct Capital, basé sur des données de Yipit et apparu dans un récent rapport de la Sec

NOS MEILLEURES LECTURES / DIGNES DE VOTRE TEMPS / LONG READ

  • L'histoire de Disney+ (Puck)
  • La "beastification de YouTube" touche peut-être à sa fin (Washington Post)

DISRUPTION, DISLOCATION, MONDIALISATION

  • YouTube TV est en passe de devenir la plus grande plateforme de télévision payante aux États-Unis (The Desk.net)
  • Le New York Times va bientôt vendre ses publicités en fonction de l'"attention", une alternative aux normes du secteur telles que la visibilité et les impressions (Marketing Brew)
  • Le search génératif de Google est arrivé au Royaume-Uni (BBC)
  • Comment Google a perdu du terrain dans la course à l'IA (FT)
  • Google envisage de rendre payante la recherche assistée par l'IA, ce qui constituerait un changement majeur de son modèle économique (Financial Times)

DONNEES, CONFIANCE, LIBERTÉ DE LA PRESSE,DÉSINFORMATION

  • Après des mois de persécution, Al Jazeera sera bientôt interdite en Israël (RSF)
  • Du pizzagate aux élections de 2020, les procès en diffamation obligent les menteurs à payer ou à s’excuser (New York Times)
  • Un pirate informatique vigilant a mis hors service Internet en Corée du Nord. Maintenant, il retire son masque (Wired)
  • TrueMedia.org propose des outils pour lutter contre les contenus manipulés par l’intelligence artificielle (New York Times)

LÉGISLATION, RÉGLEMENTATION

  • Google accepte de détruire les données de navigation collectées en mode Incognito (The Verge)
  • Les États-Unis et le Royaume-Uni signent un accord historique sur les tests de sécurité de l'IA (Financial Time)

JOURNALISME

  • Comment les dirigeants de Vice ont brûlé leur salle de rédaction (The Verge)
  • Journalistes victimes de la guerre entre Israël et Gaza (CPJ)
  • Comment l'écosystème de l'information pourrait-il se présenter à l'ère de l'IA générative ? (Reuters Institute)

STORYTELLING, NOUVEAUX FORMATS

  • Wonder Chase, La BBC arrive dans Roblox (BBC)

  • Le NYT proposera bientôt la plupart des articles via une voix automatisée (Axios)
  • Comment les écrivains et les créateurs se rapprochent de leurs lecteurs, et en trouvent de nouveaux, grâce à leur voix (Substack)
  • Une newsletter sur notre relation inconfortable avec les téléphones devient l'e-mail à la croissance la plus rapide du Guardian (Nieman Lab)
  • Facebook s'attaque à TikTok avec un nouveau lecteur vidéo vertical (TechCrunch)

 

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ENVIRONNEMENT 

  • Le Haut Conseil pour le climat alerte sur un « risque de recul de l’ambition » de la France (Le Monde)

RÉSEAUX SOCIAUX, MESSAGERIES, APPS

  • Yahoo annonce l'acquisition d'Artifact, la plateforme de découverte de l'actualité créée par les cofondateurs d'Instagram, Kevin Systrom et Mike Kriege (Yahoo)
  • Les imitations de RuPaul's Drag Race générées par l'IA inondent Instagram et TikTok (Wired)
  • Substack prépare les écrivains à une implosion semblable à celle de Twitter (Home with The Armadillo)
  • Comment les médias sociaux se sont transformés en centre commercial (Wired)
  • Pour échapper à l'algorithme, les fashionistas font leur shopping via Substack (Vogue Business)
  • La campagne Premium "gratuite" de X donne aux gens des chèques bleus qu'ils n'ont pas demandés (The Verge)
  • TikTok s'adresse à des religieuses, des vétérans et des éleveurs dans le cadre d'une campagne de marketing éclair (New York Times)

IMMERSION, 360, VR, AR

  • Le jeu de pêche en réalité virtuelle sud-coréen attire 1 million d'utilisateurs (Financial Times)

STREAMING, OTT, SVOD

  • Le diffuseur de K-Entertainment Kocowa+ poursuit son déploiement avec des lancements en Europe et en Océanie (Deadline)

AUDIO, PODCAST, BORNES

  • Apple s'intéresse aux podcasts par abonnement (Semafor)
  • Les PDG de la tech trouvent des animateurs de podcast sympathiques qui les aident à faire passer leurs messages (Bloomberg)
  • Google Podcasts a disparu - et ma confiance en Google s'en trouve amoindrie (The Verge)

Web3, BLOCKCHAIN, CRYPTO, NFT

  • Google poursuit des escrocs en crypto-monnaies pour avoir incité les gens à investir dans des produits qu'ils ne récupéreront jamais (The Verge)

INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, DATA, AUTOMATISATION

  • ChatGPT devient accessible (aux US) sans avoir à créer un compte (TechCrunch)
  • Jon Stewart sur les fausses promesses de l'IA
  • "J'ai vu mon visage parler une autre langue" : les influenceurs clonés par l'IA (Financial Times)
  • L'art délicat de l'ingénierie de prompt humaine : Comment parler à une personne comme ChatGPT (ArsTechnica)
  • Un laboratoire révèle comment les dispositifs de sécurité de l'IA peuvent être facilement contournés (The Guardian)
  • Une exposition sur la Seconde Guerre mondiale alimentée par l'IA permet aux visiteurs de parler aux héros de la "Grande Génération" (Straight Arrow News)
  • La boutique GPT d'OpenAI déclenche des plaintes pour violation du droit d'auteur (Wired)
  • "L'IA vous aide à compenser vos faiblesses", rapporte l’auteur qui a remporté le plus grand prix littéraire japonais avec l’aide de ChatGPT. (El Pais)
  • On peut désormais éditer des images dans DALL-E (The Verge)

MONÉTISATION, MODÈLE ÉCONOMIQUE, PUBLICITÉ

  • Le plan de Spotify pour monétiser les événements en direct (Adweek)
  • Des marques ont payé pour des publicités sur Forbes.com. Certaines l’ont fait sur un site copié (Wall Street Journal)

 

Kati Bremme, Alexandra Klinnik et Aude Nevo

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  • Liens vagabonds : Meta, 20 ans de solitude
    Facebook souffle (presque) ses 20 bougies devant le Sénat américain. Ce 31 janvier, aux côtés des autres grandes plateformes, le géant des réseaux sociaux a été soumis à l'interrogatoire de sénateurs, jamais à court de punchlines, une étape de plus dans sa longue tournée d'excuses. Cette fois-ci, société est accusée de ne pas faire suffisamment pour prévenir les abus sexuels sur les enfants en ligne et de nuire à la santé mentale des adolescents. “Vous avez du sang sur les mains” a lancé l’élu r

Liens vagabonds : Meta, 20 ans de solitude

Facebook souffle (presque) ses 20 bougies devant le Sénat américain. Ce 31 janvier, aux côtés des autres grandes plateformes, le géant des réseaux sociaux a été soumis à l'interrogatoire de sénateurs, jamais à court de punchlines, une étape de plus dans sa longue tournée d'excuses. Cette fois-ci, société est accusée de ne pas faire suffisamment pour prévenir les abus sexuels sur les enfants en ligne et de nuire à la santé mentale des adolescents. “Vous avez du sang sur les mainsa lancé l’élu républicain Lindsey Graham. Son tort principal ? Privilégier le profit au détriment du bien-être. Soit rien de nouveau sous le soleil. Si Mark Zuckerberg, patron de Meta, s’est excusé platement devant la famille des victimes, le mea culpa a été perçu comme une parade destinée à amadouer les cœurs. “Personne ne devrait avoir à vivre ce que vos familles ont subi, c’est pourquoi nous investissons autant”, a-t-il assuré, sans avancer aucune mesure concrète. 

WATCH: Meta CEO Mark Zuckerberg stands up and publicly apologizes to parents at hearing over child safety on social media platforms saying, "I'm sorry for everything that you've all gone through." pic.twitter.com/MBOmamXdHB

— MSNBC (@MSNBC) January 31, 2024

Pour The Wired, les législateurs “devraient cesser de perdre du temps avec ces magnats évasifs et devraient simplement adopter des lois qui pourraient sauver la vie des jeunes”. Depuis 2017, les dirigeants de Meta ont déjà témoigné 33 fois (sur la lutte contre la concurrence déloyale, le rôle des réseaux sociaux dans l’assaut du Capitole américain), mais aucune loi fédérale n’a été adoptée pour tenir les entreprises tech responsables. “Avec si peu de résultats concrets, la presse ne peut que commenter le spectacle”, ironise le journaliste tech Casey Newton.

Des résultats imparables

Elle plie mais ne rompt pas. Depuis sa création en février 2004, la firme n'a connu que des crises à répétition, a contourné les règles, a été qualifié de risque comparable au tabac pour la santé publique. Mais elle n’a cessé de croître. Avec ses 3 milliards d’utilisateurs, Meta reste aujourd’hui la septième capitalisation boursière de la planète.  Malgré les critiques et les enquêtes, la firme californienne reste l’une des principales régies publicitaires mondiales. En 2023, Meta a quasiment généré près de 135 milliards de dollars, grâce au rebond de la pub. Ces résultats mirobolants vont lui permettre de continuer à investir massivement dans l’intelligence artificielle (IA) et (toujours) le métavers. 

Rappelons que le département métavers de Facebook a accumulé 42 milliards de dollars de pertes depuis 2020… Si cette lubie pour les mondes parallèles peut paraître risible aux yeux de certains observateurs, “cela prouve que Meta a suffisamment d’argent et de pouvoir pour se permettre ce genre de fantaisie, la réalité, c’est que la firme est presque devenue une entreprise de service public comme les compagnies d’eau et d'électricité, rappelle Jen Schradie, chercheuse américaine à l’Observatoire sociologique du changement de Sciences Po. 20 ans après, Facebook a définitivement changé la société, et est loin d'être ringard... 

CETTE SEMAINE EN FRANCE

  • Publicité : pourquoi la télévision traditionnelle peut se faire du mouron (La Tribune)
  • Canal+ condamnée à verser 1,66 million d’euros à TF1 pour concurrence déloyale (Télérama)
  • Audiovisuel public : Rachida Dati réactive le serpent de mer d’une «BBC à la française» (Libération)
  • Règlement sur l'IA : toujours pas rassasiée, la France pose quand même les couverts (Contexte)

Rachida Dati fait d'abord l'éloge de france-inter et du service audiovisuel public puis elle explique qu'il va falloir regrouper la télé et les radios dans un ensemble puissant, de type BBC à la française. "Pour préserver l'indépendance et garantir les revenus de ce service,… pic.twitter.com/7k31IaGUwn

— Thierry de Cabarrus (@tcabarrus) January 31, 2024

  • Eclatement de Vivendi : le conseil de surveillance valide un projet de scission en quatre entités (Le Monde)
  • Européennes : la guerre des débats télévisés aura bien lieu (Le Parisien)
  • Opiacés : Publicis trouve un accord à 350 millions de dollars avec la justice américaine (Les Echos)
  • Le magazine Marianne va réduire de moitié sa pagination (Le Figaro)
  • MultiChoice, le pari à 2,5 milliards d'euros de Canal+ en Afrique (Les Echos)

3 CHIFFRES

  • Le numérique atteindra environ 30% des recettes publicitaires de la presse en 2030, selon l’Arcom.
  • En tout, les pertes d'emplois au sein des organisations de presse écrite, numérique et de diffusion ont augmenté de près de 50 % en 2023, selon le cabinet de conseil Challenger, Gray & Christmas.
  • Recherche : 3 adultes américains sur 4 sont capables de distinguer les véritables titres d’actu politique des faux (NiemanLab)

LE GRAPHIQUE DE LA SEMAINE

Source : étude de l’Arcom.

NOS MEILLEURES LECTURES / DIGNES DE VOTRE TEMPS / LONG READ

  • “La confiance viendra avec le temps” : Entretien exclusif avec le PDG de TikTok (Wired)
  • “Merci Internet” : la face cachée de la comm’verrouillée de Squeezie (Arrêt sur Images)
  • Le journalisme américain est-il en voie d'extinction ? (The Atlantic)
  • L’intelligence artificielle générative : A qui appartiennent les données d’apprentissage et les données générées ? (altij)
  • Comment le contenu généré par l'utilisateur modifie le journalisme (Athabasca University)
  • L'apocalypse des médias Condé Nast et d'autres éditeurs sont au bord de l'abîme (Intelligencer)
  • Ce que pourrait être la coopération entre les États-Unis et la Chine en matière d'IA (Axios)
  • Le désastre des Deepfakes de Taylor Swift menace de changer l'Internet tel que nous le connaissons (404 media)

Taylor Swift's fans were outraged after of her was used without consent in deepfake pornography.

According to 404 Media, the people behind the deepfakes used Microsoft Designer. This lead to Satya himself having to respond to it: pic.twitter.com/BNmqwDnJvX

— Aliou Sidibe (@heyaliou) January 29, 2024

DISRUPTION, DISLOCATION, MONDIALISATION

  • Neuralink, la société d'Elon Musk, a implanté sa première puce dans un cerveau humain. Quelle est la prochaine étape ? (scientificamerican)
  • Le New York Times met en place une équipe chargée d'étudier l'IA dans la salle de rédaction (The Verge)
  • YouTube "représente une menace existentielle" pour la télévision linéaire, avertit Evan Shapiro (C21 Media)
  • YouTube, Discord et le Seigneur des Anneaux ont conduit la police à un adolescent accusé d'avoir commis un massacre aux États-Unis (Wired)
  • TikTok est un champ de bataille clé dans les élections indonésiennes (The Economist)

DONNEES, CONFIANCE, LIBERTÉ DE LA PRESSE, DÉSINFORMATION

  • TikTok s'était engagé à protéger les données américaines. 1,5 milliard de dollars plus tard, il peine toujours (Wall Street Journal)
  • Des créateurs de fausses informations sur YouTube ciblent les célébrités noires avec des informations erronées générées par l'IA (NBC News)
  • La menace croissante pour la démocratie que représente la désinformation alimentée par l'IA (Financial Times)

LÉGISLATION, RÉGLEMENTATION

  • AI Act - Les pays de l'UE parviennent à un accord historique sur des règles en matière d'IA [Politico]
  • Les PDG des médias sociaux sont confrontés à des questions difficiles sur la protection des enfants au Sénat américain (Social Media Today)
  • L'UE ne doit pas attendre la loi sur l'IA pour agir (Euractiv)

JOURNALISME

  • La chaîne britannique Channel 4 va réduire ses effectifs de 18 % et devenir un "diffuseur de service public numérique (The Hollywood reporter)
  • Le PDG du Telegraph démissionne alors que le gouvernement britannique prépare une enquête sur le rachat de l'entreprise (The Guardian)
  • Les médias sont en train de fondre, et ni les milliardaires ni les journalistes ne semblent pouvoir arrêter le processus (The Hollywood reporter)
  • Les lecteurs partagent leur avis sur l'état de leur journaux locaux (The Atlantic)
  • Après les coupes budgétaires, les journalistes de la presse écrite sont de plus en plus nombreux à prévoir une grève d'une journée (The Washington Post)

STORYTELLING, NOUVEAUX FORMATS

  • TikTok, pionnier des vidéos courtes et verticales, veut maintenant des vidéos horizontales (Washington Post)
  • Des "vents contraires économiques" ? Non, le flop de The Messenger est le résultat de l'aveuglement d'un homme face à ses propres mauvaises idées (NiemanLab)

ENVIRONNEMENT

  • Ce que l'activisme de TikTok révèle sur les chances des démocrates pour 2024 (Washington Post)

RÉSEAUX SOCIAUX, MESSAGERIES, APPS

  • Threads atteint 130 millions d'utilisateurs et connaît une croissance régulière (Social Media Today)
  • Opinion - Mark Zuckerberg présente ses excuses aux familles de victimes d'abus, un moment historique (Poynter)
  • Meta a dépensé des milliards pour fermer des bureaux et licencier du personnel. Nous savons maintenant pourquoi (Business Insider)

IMMERSION, 360, VR, AR

  • Le développeur du métavers Meta annonce une perte nette record au quatrième trimestre 2023 (crypto.news)
  • Revue de l'Apple Vision Pro : magique, jusqu'à ce qu'elle ne le soit plus (The Verge)

Pretty cool that you can eat finger food while using Apple Vision Pro and go right back to controlling visionOS without having to wipe your hand/fingers down 😎

Anyway, here’s 140 seconds of me eating lunch while reading and liking your guys’ tweets 👌pic.twitter.com/nUneFzCxCZ

— Ray Wong (@raywongy) February 1, 2024

STREAMING, OTT, SVOD

  • Netflix a déjà gagné la course au streaming ; l'IA peut-elle l'aider ? (AdExchanger)

AUDIO, PODCAST, BORNES

  • Universal Music Group retire des chansons de TikTok (nyt)
  • Je vais probablement m'en sortir, pas vrai ? Musiciens et utilisateurs préoccupés par le retrait d'Universal Music de TikTok (The Guardian)
  • Le piratage de la musique est de retour en force, en particulier sur YouTube (Wired)

INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, DATA, AUTOMATISATION

  • Ce moteur de recherche alimenté par l'I.A. peut-il remplacer Google ? Pour moi, c'est le cas (nyt)
  • Bloomberg propose désormais des résumés générés par intelligence artificielle (tbn)
  • En Suède, un film d’Ingmar Bergman passé à la moulinette de l’IA (Courrier international)

Looking forward to being on a panel at the Göteborg Film Festival as part of their AI & cinema seminar. Excited for the one-off screening Another Persona, w/ Alma Pöysti appearing in an AI-processed reworking of Bergman's film. Details on the event (29.1):https://t.co/2YdE8qOVPg pic.twitter.com/7VvYgxYpb2

— Jennifer O'Meara (@J_O_Meara) January 17, 2024

  • Le nouveau PDG du Washington Post pense que les prochaines opportunités se trouvent dans le social, l'IA et la personnalisation" (Semafor)
  • Les IA génératives sont-elles en train de tuer Internet ? (Ubsek & Rica)
  • Vous voulez apprendre l'IA ? L'IA vous apprendra (WSJ)
  • Google lance la création d'images au sein de son chatbot Bard et met à jour les modèles de génération visuelle (Social Media Today)

MONÉTISATION, MODÈLE ÉCONOMIQUE, PUBLICITÉ

  • Les intelligences artificielles alimentent une nouvelle ère de placement de produits (New York Times)
  • D'accord, mais les cookies tiers vont-ils disparaître de Google Chrome d'ici à la fin de l'année 2024 ? (Digiday)
    Crédit : Ivy Liu

Kati Bremme, Alexandra Klinnik et Aude Nevo

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  • Scoring partout… justice nulle part
    « Si vous n’avez pas accès à votre score ou si vous ne savez pas qu’un score est calculé, quelle possibilité d’action vous reste-t-il ? » Aucune, explique une excellente vidéo du Data Justice Lab (@DataJusticeLab) – et on pourrait d’ailleurs ajouter, que savoir qu’on est calculé ou comment ne vous donne pas pour autant de possibilité d’actions, hélas ! Le problème de la multiplication des « scores de données » comme outils de gouvernance des administrés, explique le laboratoire de recherche de

Scoring partout… justice nulle part

25 novembre 2021 à 06:00

« Si vous n’avez pas accès à votre score ou si vous ne savez pas qu’un score est calculé, quelle possibilité d’action vous reste-t-il ? » Aucune, explique une excellente vidéo du Data Justice Lab (@DataJusticeLab) – et on pourrait d’ailleurs ajouter, que savoir qu’on est calculé ou comment ne vous donne pas pour autant de possibilité d’actions, hélas !

Le problème de la multiplication des « scores de données » comme outils de gouvernance des administrés, explique le laboratoire de recherche de l’Ecole de journalisme de l’université de Cardiff, c’est que les citoyens ont très peu d’informations sur le déploiement de ces systèmes de scoring : ce qui empêche, pour le moment, tout débat public sur leur utilité et leurs biais. L’autre problème, bien sûr, de ces nouvelles modalités de gouvernance des usagers par les services publics (mais également par des systèmes privés), interroge les indicateurs produits (voir notamment notre article « Peut-on limiter l’extension de la « société de la notation » ?) Qu’est-ce qu’on mesure depuis ces scores ? Quelles caractéristiques sont utilisées pour déterminer des comportements ou des risques ? Et comment ces scores déterminent-ils l’affectation de ressources relative aux risques calculés ? Le problème, bien sûr, c’est que ces scores prennent bien plus en compte des facteurs individuels que structurels : ils reposent par exemple sur des défaillances de paiements plus que sur la montée des emplois précaires ou la réduction des prestations sociales, ils prennent plus facilement en compte l’absentéisme des élèves que les problèmes de désorganisation à l’école…

Ces systèmes portent toujours plus d’attention sur les individus que sur les causes structurelles des problèmes sociaux, dénonce avec justesse le Data Justice Lab. Le risque, bien sûr, c’est de produire une modification profonde des relations des organismes publics avec les citoyens ou des entreprises avec leurs employés en accusant toujours les comportements individuels plutôt que les défaillances structurelles ou organisationnelles !

Scores de données : la responsabilité individuelle plutôt que les défaillances structurelles

Couverture du livre Femmes InvisiblesDans un rapport (.pdf) (qui date de décembre 2018) coordonné par Lina Dencik (@LinaDencik), Arne Hintz (@arne_hz), Joanna Redden et Harry Warne, le Data Justice Lab s’est intéressé en profondeur à l’avènement de ces « scores de données » dans les services publics du Royaume-Uni. Le rapport livre plusieurs études de cas (qui portent sur des systèmes liés à la fraude sociale, à la santé, à la protection de l’enfance, aux services sociaux comme à la police), mais souligne surtout la grande carence d’informations sur les déploiements de ces systèmes, que ce soit sur les objectifs des systèmes, les données utilisées, tout comme sur les résultats produits.

Le Data Justice Lab alerte également sur l’étendue de la collecte et du partage de données opérés par ces projets, leur manque criant de transparence, le fait qu’ils soient souvent produits sans consentement des publics cibles, sans garde-fous éthiques, sans garanties ni modalités de contestation, sans association des usagers… et surtout bien sûr, le fait qu’étiqueter quelqu’un à risque consiste essentiellement à cibler et stigmatiser les plus fragiles.

L’analyse de données automatisée est promue dans un contexte économique de baisse budgétaire, de maîtrise des finances publiques et d’amélioration des services publics. Mais, l’introduction de l’analyse de données dans les services publics conduit surtout à réduire les soins, les prestations sociales et les droits, sans que les personnes concernées n’aient la possibilité de comprendre ou contester ces mesures, comme l’ont montré les travaux de Virginia Eubanks. Ces analyses de données reposent sur des pratiques de catégorisation, de segmentation, d’évaluation et de classement des populations en fonction de divers critères dans le but d’allouer les services en conséquence de ces critères et d’identifier des risques ou comportements spécifiques. Le scoring, c’est-à-dire le résultat d’analyse de ces critères, produit des indicateurs qui permettent de rendre les catégorisations effectives. Le scoring est utilisé depuis longtemps dans le secteur financier et le crédit où on utilise non seulement des données « socialement orientées » mais également, de plus en plus, des données comportementales (usages des téléphones mobiles par exemple) ou sociales (analyse des réseaux relationnels par exemple). Ces scores se sont ensuite répandus dans les services publics, notamment dans le secteur éducatif aux États-Unis, dans la mesure de risques juridiques, les outils de contrôle aux frontières, dans la santé et les politiques sociales liées à l’enfance et la famille. Au Royaume-Uni, l’analyse et l’utilisation des scores sont, pour l’instant encore, peu documentées. La Commission de la science et de la technologie de la Chambre des communes dans un rapport (.pdf) recommande au gouvernement de produire, maintenir et publier une liste des algorithmes utilisés par les autorités, notamment là où leur impact social est majeur. Dans les faits, il semble que nous soyons encore assez loin.

Dans leur étude, le Data Justice Lab revient sur plusieurs outils déployés en Grande-Bretagne. À défaut de les observer tous, intéressons-nous à l’un d’entre eux.

À Bristol, le centre d’analyse intégré vise à permettre aux services municipaux de traiter les familles dans leur ensemble, plutôt que chaque service indépendamment. Le programme Troubled Families, lancé en 2011, vise à aider les familles en proie à d’innombrables difficultés… Pour cela, le centre a construit une base de données (Think Family) avec des informations provenant de 35 ensembles de données concernant 54 000 familles. Le but : offrir une compréhension « holistique » des familles confrontées aux problèmes sociaux.

Depuis la création de cet outil d’agrégation de données, la ville a déployé des outils de modélisation prédictive… Parmi les données collectées, il y a des informations de police, des informations scolaires (sur les absences et les exclusions notamment), des informations provenant de l’assistance sociale, de santé… Le centre d’analyse achète également des données de partenaires privés (sur les évolutions socio-démographiques des quartiers notamment). Le centre produit un score de risque pour chaque jeune de sa base de données, basé sur des données d’entraînements provenant de seulement 31 victimes confirmées des années précédentes.

Le rapport souligne que le modèle repose essentiellement sur des données négatives (fréquentation scolaire, violence domestique…) excluant des données contextuelles (par exemple, le fait qu’un enfant soit actif dans des associations, même si sa fréquentation scolaire est plus problématique). Quelque 450 travailleurs sociaux ont accès au système. Il pointe également que les résultats de ce modèle ne dispensent pas de l’avis de professionnels, mais visent surtout à permettre de comprendre les difficultés à venir pour favoriser des interventions en amont.

Le système n’est pourtant pas si optimal qu’il le promet. Par exemple, l’équipe du centre n’a pas la possibilité de corriger les données qui proviennent d’autres services, même quand elles posent problèmes. L’autre enjeu est que le système influe sur les pratiques de travail des travailleurs sociaux, notamment sur le rapport aux enfants que les scores produisent en créant des risques de mauvaise interprétation… Le vrai problème, c’est bien souvent la sur-réaction aux données, comme l’expliquait Ben Green. L’autre difficulté, c’est que le système génère ses propres boucles de rétroactions. Par exemple, un travailleur social peut avoir tendance à prévenir la police du risque élevé affecté à un enfant, mais dans le modèle lui-même, le contact avec la police est lui-même un facteur qui élève le risque ! Exemple typique de boucles de rétroactions où les scores s’alimentent les uns les autres, au risque de produire des indices encore plus problématiques qu’ils ne sont ! Enfin, rappellent les auteurs du rapport, un système de ce type oublie le travail préventif et proactif, pour favoriser des réactions à des seuils et niveaux de risques. Il concentre le travail sur certains cas, au détriment des autres. Dans un contexte d’austérité et de ressources limitées, le risque est de ne travailler qu’à partir de certains scores, qu’à certains niveaux de vulnérabilité, que depuis des alertes… Enfin, bien sûr, si le système peut identifier des besoins, reste à savoir si les structures d’aides à l’enfance peuvent y répondre ! Le risque, bien sûr, c’est qu’à mesure qu’elles perdent en moyens, les seuils d’alertes s’élèvent… Enfin, comme le pointait une étude que nous avions relayée sur les systèmes d’identification automatisés des enfants à risques par les services à l’enfance britanniques, aucun de ces systèmes de prédiction des risques ne donne de résultats probants.

Le rapport consacre également plusieurs pages au rôle que jouent des ensembles de données privées dans ces projets à destination de services publics. Il détaille notamment le cas d’Experian, une agence d’évaluation du crédit à la consommation qui dispose d’un outil de segmentation géodémographique – moteur de la personnalisation publicitaire, comme l’expliquait Tim Wu dans son livre, Les marchands d’attention – lui permettant de trier la population en segments. Mais c’est également le cas d’entreprises comme Xantura, Callcredit et Capita qui fournissent des services de profilage, de vérification d’identité ou d’évaluation des risques. Né dans les années 60, le développement des techniques de géodémographie a été financé par le ministère américain du Logement pour parvenir à mieux cibler les subventions au logement, avant d’être étendu à des usages plus commerciaux. Dans les années 80, ces travaux ont été adaptés au Royaume-Uni par Richard Webber afin de produire une classification des quartiers (Webber a fondé la division micromarketing d’Experian). Pour ses promoteurs, la géodémographie consiste à dire que l’endroit où l’on vit compte pour comprendre les valeurs, choix et comportements des consommateurs. Elle utilise de nombreuses données pour placer chaque citoyen dans une catégorie en fonction du quartier où il vit. Dans le secteur public, les autorités publiques, et surtout locales, intègrent de plus en plus souvent des données géodémographiques pour affiner les leurs. Mosaic, le produit de classement géodémographique d’Experian, classe les individus en 15 grands groupes et 66 types. Reste que si les services utilisent, les chercheurs soulignent qu’on ne sait pas grand-chose des données mobilisées par ces entreprises, ni les méthodes d’analyses qu’elles y appliquent. Experian estime détenir des informations sur 49 millions des 63 millions d’adultes du Royaume-Uni… et sait produire des taux de correspondance à 50 % avec Facebook et 35 % pour Twitter.

Vers des systèmes sans évaluation qui transforment les problèmes sociaux en problèmes individuels

La dernière partie du rapport donne la parole à différents groupes de la société civile que les auteurs ont rencontré, des associations britanniques qui travaillent dans le domaine des droits numériques, des droits sociaux, de l’éducation en les interrogeant sur leur compréhension de ces systèmes (comme Defend Council Housing, Disabled People Against Cuts, Netpol, Big Brother Watch, Open Rights Group, Involve, Liberty,British Association of Social Workers). Pour l’essentiel, celles-ci se montrent inquiètes de ces évolutions, à la fois en ce qui concerne l’étendue de la collecte, du partage, le risque de partialité et de discrimination, la possibilité de ciblage, de stigmatisation, de stéréotypie de groupes, le manque de transparence, de consentement, d’information… L’inquiétude porte notamment sur une forme de « maximisation des données » qui consiste à collecter toujours plus de données et à accroître leur partage sans grandes limites, quel que soit le caractère sensible des données. Or, nombreux rappellent que la minimisation des données est essentielle pour répondre à cette tendance. Les personnes calculées et les associations s’inquiètent de cette fluidification des données : les communautés de migrants par exemple s’inquiètent de voir leurs statuts d’immigration divulgués quand ils se rendent à l’hôpital et que celui-ci puisse être utilisé pour les exclure des soins ou les dénoncer aux services sociaux ou de police… et ont donc tendance à renoncer à se rendre dans certains services publics. Autres constats que dressent les associations, celle de la transformation du travail, notamment des travailleurs sociaux, qui passent de plus en plus de temps à collecter et renseigner les données. Les systèmes transforment la façon dont les problèmes et les solutions sont définis. Or, bien souvent, les systèmes mis en place pensent que les données sont la solution, plutôt que de s’interroger sur pourquoi et comment elles peuvent y contribuer. Beaucoup d’acteurs sont préoccupés par cette collecte extensive et plus encore par la situation de monopole qu’elle crée, renforçant la nature asymétrique du pouvoir entre les autorités et les administrés. Bien sûr, les acteurs de la société civile sont très inquiets des effets de stigmatisation, de ciblage, de stéréotypie et de discrimination que renforcent ces outils. « Les personnes bénéficiant de l’aide sociale ont toujours été particulièrement visées (par le contrôle social) et cela semble s’aggraver », estime Big Brother Watch. De quel droit étiquetons-nous quelqu’un à risque uniquement parce qu’il appartient à une famille pauvre ?, s’inquiète l’Open Rights Group. Sans compter que l’étiquetage a tendance à être durable si ce n’est permanent. Tous s’inquiètent du manque de transparence des systèmes, des critères, des calculs. Quant au consentement, il est bien souvent arraché sans que les familles n’en saisissent les implications ou ne puissent en fait s’y opposer. Tous les groupes de la société civile souhaitent une meilleure réglementation, mais peinent à en formuler les règles qui seraient nécessaires. Pour tous pourtant, ces systèmes sont politiques. L’exploitation des données est profondément liée à l’austérité. Le but n’est pas de les utiliser au service des gens, mais bien de construire une approche très technologique de la politique dans une forme d’hypersurveillance des plus en difficultés.

Dans leurs conclusions, les chercheurs soulignent la difficulté à évaluer les différents systèmes mis en place, du fait qu’aucune procédure standard n’est mise en œuvre et que leurs usages mêmes peuvent être très différents d’un acteur l’autre. Certains s’en servent pour maximiser l’information, d’autres pour calculer de nouvelles informations. Reste que tous ces systèmes se mettent en place dans des contextes d’austérité, c’est-à-dire visent à utiliser les données pour mieux définir les ressources, mais sans que ces enjeux d’affectation des ressources ne soient posés en regard du déploiement de ces systèmes de calcul. Nous entrons dans des services « riches en données, mais pauvres en ressources », comme s’en inquiétait Dan McQuillan pour Open Democracy. Si ces systèmes laissent souvent à ceux qui y accèdent des modalités d’appréciation, la limitation des ressources et la déqualification des personnels font que ces résultats limitent considérablement leur appréciation. Pour les calculés en tout cas, la manière (et les raisons) de mise en œuvre de ces systèmes reste insaisissable. Le manque de transparence demeure un problème majeur. Quand, il y a quelques modalités d’organisation de la transparence, celles-ci sont insuffisantes pour remédier à l’asymétrie de pouvoir entre les institutions et les citoyens… En tout cas, elle ne conduit pas à des possibilités de recours efficaces.

Pour les chercheurs, il est plus que nécessaire d’ouvrir ces systèmes à des audits citoyens et à des formes de participation du public. À nouveau, nombre de ces systèmes visent d’une manière disproportionnée une partie particulière de la population : ceux qui font appel aux services sociaux. Pour les chercheurs, il est nécessaire de mieux équilibrer l’utilisation des données et notamment mieux comprendre les situations où elles ne sont pas nécessaires et quand elles risquent de produire des utilisations qui vont au-delà de leurs objectifs, même ceux qui semblent vertueux, comme une vision plus intégrée des bénéficiaires. Enfin, il y a une hypothèse sous-jacente aux développements de ces systèmes : celle que l’information conduit à agir, mais sans que les actions produites par les scores soient elles-mêmes définies ! Produisent-elles des mesures plus préventives ou plus punitives ? Comment ces actions sont-elles évaluées et décidées ? Quels effets produit l’étiquetage des populations ? Et plus encore, quels effets produisent ces étiquetages de risque dans des chaînes de systèmes ?… Il est aussi nécessaire d’observer le réductionnisme que ces données produisent au détriment de la connaissance sociale et réelle des personnes, permettant à des opérateurs d’agir sans qu’ils aient la connaissance des contextes particuliers des personnes cibles. Enfin, bien sûr, ces systèmes privilégient des calculs et des réponses individuelles sans que soit interrogée la démission des réponses collectives ou structurelles que ces réponses atomisées induisent. Par exemple, nous courons le risque de mesurer l’impact des absences scolaires, mais pas les lacunes d’un accompagnement scolaire défaillant, car non financé. Ces systèmes renforcent finalement les corrélations sur les causalités et transforment les problèmes sociaux en problèmes toujours plus individuels. Les individus ne sont plus vus comme des participants à la société, mais uniquement comme des risques. Pire, bien souvent ces systèmes disqualifient les professionnels qui sont en première ligne avec ces publics… comme si finalement les données pouvaient remplacer leurs évaluations, leurs expériences, leurs compréhensions des contextes réels des familles.

Couverture du rapport sur l'Electronic Visit VerificationIllustrons ces constats d’un autre exemple pour nous aider à comprendre. De l’autre côté de l’Atlantique, le toujours excellent Data & Society (@datasociety) vient lui de publier un rapport sur la surveillance des personnels de soins à domicile. En effet, l’État fédéral a lancé une application mobile de vérification électronique des visites (EVV) permettant de surveiller à la fois les personnels de soins et ceux qui bénéficient de leurs aides, bien souvent deux populations l’une comme l’autre marginalisées. Pour la chercheuse Alexandra Mateescu (@cariatidaa), ces systèmes de contrôle, très intrusifs, privilégient des formes de normalisation et d’efficacité au détriment des expériences vécues et des réalités de terrain. Ces applications enregistrent les heures et les déplacements des personnels de soin à domicile. L’application de suivi a rendu le travail des travailleurs du soin plus difficile et a tendu les relations entre les travailleurs et les bénéficiaires, par exemple en informant les aidants que les fonds des bénéficiaires étaient insuffisants alors qu’ils ne l’étaient pas. Ces systèmes exigent des validations permanentes et contraignantes, plusieurs fois par jour. Déployés au prétexte de fraudes – sans que leurs niveaux ne soient jamais évalués -, ces systèmes de contrôle produisent des erreurs, au détriment de ceux qui prodiguent le soin comme de leurs patients, expliquaient Virginia Eubanks et Alexandra Mateescu cet été dans une tribune pour The Guardian. Dotée de fonctions de géolocalisation (pour vérifier que les travailleurs à domicile se rendent bien au domicile des bénéficiaires), l’application signale par exemple automatiquement le fait de s’éloigner du domicile des bénéficiaires, comme pour les emmener à un rendez-vous chez le médecin, et demande de le justifier. Au final, nombre de bénéficiaires ne souhaitent plus bouger de chez eux, de peur que ces signalements ne leur fassent perdre les prestations de soins à domicile dont ils bénéficient. Une surveillance qui risque de miner le droit à l’autonomie des personnes dépendantes, rappellent les chercheuses. Le système ne surveille finalement pas seulement le personnel qui dispense des soins, mais également ceux qui en bénéficient, explique une association qui mène campagne contre la généralisation du système. Le système a également produit des retards de paiement généralisés. Rappelons au passage que l’Arkansas, où ont eu lieu les premiers déploiements de ce système, avait déjà été épinglé pour des problèmes relatifs à des systèmes d’évaluation des besoins des personnes handicapées en 2016 (voir notre article « L’État automatisé au risque d’une crise de légitimité »). Pourtant, tous les systèmes de surveillance des personnels qui fournissent des soins à domicile ne sont pas conçus de la même manière. En Californie, le syndicat des travailleurs domestiques et l’organisation pour les droits des personnes handicapées ont collaboré pour produire un système qui ne recueille pas de données de déplacements ni n’enregistre les heures passées en temps réel. En Virginie, la géolocalisation est facultative et exempte les aidants familiaux du système. En étant conçus sans prendre en compte les besoins réels des personnes, en produisant du surcontrôle, ces systèmes produisent surtout du mépris envers les populations qu’ils sont censés adresser.

Couverture du rapport Little Tech WorkersLe risque, bien sûr, c’est que ces formes d’hypersurveillance se démultiplient. L’association Coworker (@teamcoworker) a récemment publié un rapport (.pdf) (et une base de données des plateformes et applications de surveillance au travail) qui revient sur l’explosion des outils d’analyse et de gestion des travailleurs. Des outils qui sapent et contournent les réglementations en matière de travail et qui ne sont pas transparents sur les données qu’ils collectent et la manière dont ils en tirent profit. Ce secteur des « Little Tech », comme les appelle CoWorker – mais qui relèvent bien plus du « bossware » – qui collecte des données sur les travailleurs, approfondit et accélère une forme d’ubérisation généralisée de l’emploi. Ce secteur met concrètement en œuvre l’infrastructure qui fait tourner l’économie, les lieux de travail et les marchés de l’emploi. Cette Little Tech qui outille notamment l’économie des petits boulots, produit des technologies d’amélioration de la productivité, en exploitant des données sensibles, sans rémunérer davantage les travailleurs, et bien souvent, en portant atteinte à leur sécurité, et sans prévenir des formes de discriminations. « L’industrie technologique n’est pas puissante à cause des produits qu’elle développe, mais parce qu’elle restructure fondamentalement les marchés du travail (…) par une surveillance sans contrôle ».

Hubert Guillaud

MAJ : Eve Zellickson (@zel_eve) pour Points, le magazine de Data & Society revient sur le vol des pourboires par les plateformes de l’économie des petits boulots. Amazon a été condamné à payer 61,7 millions de dollars pour vol de pourboire à ses chauffeurs ! Les chauffeurs ont fini par remarquer que les pourboires étaient à la baisse et s’en sont plaint. Amazon leur a répondu individuellement en soutenant qu’ils recevaient 100 % des pourboires, alors que l’entreprise les utilisait en partie pour améliorer le salaire de base que gère l’application. Zellickson note que les chauffeurs sont habitués à être en relation avec un support peu réactif face aux problèmes qu’ils rencontrent, hormis pour la livraison elle-même. Le problème de l’absence de communication réciproque et de processus clair de résolutions de conflits, dans ces applications, est au cœur de bien des problèmes, souligne la chercheuse. Signalons que ce problème ne touche pas qu’Amazon.

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    Toxique, sexiste, violent, abusif, harceleur… Le numérique révèle souvent ses pires aspects dans ses relations aux femmes. Le best-seller de la journaliste et activiste britannique, Caroline Criado-Perez (@CCriadoPerez), Femmes invisibles (First, 2020), s’inscrit pleinement dans ces critiques en les élargissant. Pour elle, si les femmes sont rendues aussi invisibles partout et tout le temps, c’est d’abord et avant tout parce qu’elles sont absentes des données qui construisent nos mondes. En dres

Pour un féminisme des données

27 septembre 2021 à 07:00

Toxique, sexiste, violent, abusif, harceleur… Le numérique révèle souvent ses pires aspects dans ses relations aux femmes. Le best-seller de la journaliste et activiste britannique, Caroline Criado-Perez (@CCriadoPerez), Femmes invisibles (First, 2020), s’inscrit pleinement dans ces critiques en les élargissant. Pour elle, si les femmes sont rendues aussi invisibles partout et tout le temps, c’est d’abord et avant tout parce qu’elles sont absentes des données qui construisent nos mondes. En dressant un long et éprouvant catalogue des conséquences de l’absence de prise en compte des femmes de la médecine au design, du travail à la vie civique… Criado-Perez déroule, d’une cascade de conséquence à l’autre, combien notre réalité est masculo-normée. « Les hommes confondent leur propre point de vue et la vérité absolue ».

Changer de point de vue !

Couverture du livre Femmes Invisibles« Femmes invisibles raconte ce qui se passe quand nous oublions de tenir compte de la moitié de l’humanité », sous la forme d’un long et éprouvant catalogue d’exemples, épuisants à force d’être édifiants.

Évoquons-en quelques-uns. Criado-Perez commence par exemple en racontant le travail réalisé dès 2011 par la ville de Karlskoga en Suède afin de réévaluer toutes leurs politiques publiques en les examinant sous l’angle du genre. Parmi les problèmes soulevés par cet examen, les autorités ont constaté que leur manière de déneiger les routes était sexiste ! Comme dans nombre de localités, Karlskoga déneigeait en commençant par les grandes artères et en terminant par les trottoirs et les pistes cyclables. Or, cette façon de faire n’affecte pas indifféremment les hommes et les femmes, notamment parce qu’ils ne se déplacent pas de la même façon : les femmes réalisent plus de déplacements de proximité pour prendre soin des plus jeunes ou des plus âgés. La ville de Karlskoga modifia donc l’ordre des opérations de déneigement pour donner la priorité aux piétons et aux utilisateurs de transports en commun au prétexte que conduire une voiture dans la neige est souvent plus simple que d’y pousser une poussette. L’un des effets de la mesure a été de diminuer le nombre de blessées suite à des chutes, un problème qui affectait surtout les femmes, remarquant d’ailleurs que le coût des accidents de piétons était deux fois supérieur au coût de l’entretien hivernal des routes. La planification du déneigement n’a jamais été conçue délibérément pour favoriser les hommes au détriment des femmes, souligne très justement Criado-Perez, mais relevait d’une absence de données genrées. Les hommes avaient conçu cette planification par rapport à leurs besoins, à leur vision, sans envisager que les besoins du reste de la population pouvaient être différents. D’ailleurs, trop souvent encore, les déplacements non motorisés ne sont pas considérés comme pertinents dans l’élaboration des politiques en matière d’infrastructures de déplacement, comme le montre très bien la place réduite qui leur est dévolue.

Cette prise en compte des déplacements selon le genre n’est pas propre aux pays socialement évolués du nord de l’Europe. Vienne, en Autriche, a été une municipalité soucieuse d’équité dès les années 90. Aujourd’hui, ce sont les grandes villes espagnoles qui sont à la pointe, à l’image du réseau des Fearless Cities initié par Barcelone dès 2017, qui a participé à renouveler le « municipalisme », visant à raviver la pratique politique locale en démultipliant les expériences de démocratie radicale (voir notamment Le Guide du municipalisme, Charles Léopold Mayer, 2019 qui documente nombre d’expériences de ce réseau). Criado-Perez dresse le même et accablant constat quant à l’utilisation des espaces publics. Quand ceux qui les conçoivent ne prennent pas en compte les questions de genre, ces espaces deviennent des espaces masculins par défaut. Dès les années 90, Vienne a montré que la présence des filles, dès 10 ans, diminuait dans les parcs et terrains de jeu publics du fait de leur conception. Les grands espaces ouverts poussaient les filles à abandonner l’espace aux garçons. Même constat en Suède où les responsables des villes se sont rendu compte que les financements publics allaient majoritairement aux sports dominés par les garçons. Non seulement les villes dépensaient plus pour l’équipement de sports masculins, mais les sports féminins étaient bien moins financés et bien souvent, les filles devaient dépenser plus d’argent que les garçons pour les pratiquer de façon privée – pour celles qui le pouvaient.

Un monde plus genré qu’on ne le pense

Bien sûr, il n’y a pas que l’équipement public qui se révèle plus genré qu’on ne le pense. On connaît les inégalités de genre dans le monde du travail, notamment et avant tout dans le fait que les femmes font l’essentiel du travail non rémunéré, du travail partiel, et bien sûr quand elles ont un travail rémunéré, c’est pour un salaire inférieur à celui des hommes. Trop souvent, les contraintes qui pèsent sur les femmes (maternité, charge d’enfants…) ne sont pas prises en compte par le monde du travail. Criado-Perez en donne un exemple assez simple et parlant. Une cadre et mère célibataire quand elle accepte un diner de travail le soir doit organiser par elle-même la garde de ses enfants et prendre à sa charge le coût afférent. Pour ses collègues masculins, la question ne se pose même pas. Ils peuvent même prendre une chambre d’hôtel et se la faire rembourser facilement, contrairement à la facture de la baby-sitter.

Nous ne voyons pas nos préjugés de genre, explique Criado-Perez… enfin, il faudrait plutôt dire que les hommes ne voient pas les œillères qui couvrent le regard qu’ils portent sur le social. Sans compter que nos préjugés sont bien souvent parfaitement institutionnalisés. C’est avec les auditions à l’aveugle que l’orchestre philharmonique de New York a changé sa composition, passant d’aucune femme à 45 %. Plusieurs études soulignent aussi que les évaluations de performances que pratiquent les entreprises sont plus sévères envers les femmes que les hommes, que les bonus récompensent davantage les hommes. Et c’est pire dans certains secteurs, comme le secteur financier ou les technologies. La méritocratie a bon dos ! « Si la méritocratie est une religion dans la Silicon Valley, son dieu est un étudiant blanc, de sexe masculin, qui a abandonné ses études à Harvard. Et la plupart de ses disciples le sont aussi ». Même constat à l’université : les doctorantes ont moins de chances que les doctorants de recevoir un financement, un poste… ou d’être publiées (sauf quand elles sont évaluées en double aveugle). « Le lieu de travail moderne est criblé de lacunes de genre », à l’image de la température standard des bureaux climatisés, des portes et outils trop lourds… « Le travail moderne, que ce soit en termes de localisation, d’horaires, ou de normes réglementaires, a été conçu en fonction de la vie des hommes, et il n’est plus adapté à ses objectifs », explique la militante en invitant à refondre ses règlements, ses équipements, notre culture. Criado-Perez enfile les études comme autant de preuves, toutes aussi accablantes les unes que les autres. On pourrait certes discuter du poids et de la pertinence de chaque élément, reste qu’au final, la masse qu’elle convoque fait effet et nous accable sous l’accumulation.

Plus inquiétante encore est la masse d’exemples qu’elle convoque sur la santé, comme le fait qu’on en sache assez peu sur les blessures des femmes au travail, comme celles des femmes de ménage ou des aides-soignantes. Trop souvent, les études bio-mécaniques, celles sur les troubles musculo-squelettiques, se basent sur un « homme de référence », un homme blanc entre 25 et 30 ans pesant 70 kilos, alors qu’hommes et femmes ont des métabolismes différents (qui varient également selon l’âge). Les femmes sont largement oubliées de la technologie, même quand elles en sont les clientes. Par exemple, explique la journaliste, les femmes âgées sont plus victimes de chutes que les hommes. Sur un mois de consultation aux services d’urgences américains, 71 % des patients examinés pour ce motif sont des femmes et leur taux de fractures est 2,2 fois plus élevé que les hommes. Une meta-analyse a montré que les appareils de détection de chutes ne précisent pas le sexe des porteurs, et qu’on ne connaît pas vraiment les facteurs de risques sexospécifiques. Sans compter que pour l’instant, les différents objets technologiques proposés n’ont jamais vraiment convaincu leurs porteurs et ne sont pas adaptés aux besoins et encore moins aux besoins féminins.

Ainsi, les femmes ont tendance à être plus petites et à avoir la peau plus fine que les hommes (mais également à avoir des systèmes immunitaires et hormonaux différents, un pourcentage de graisses corporelles plus élevé…) ce qui fait qu’elles sont plus sensibles aux radiations ou aux toxines que les hommes. Alors que les études ont trop tendance à observer les réactions aux produits chimiques pris isolément, les femmes ont tendance à y être exposées de multiples façons, que ce soit les produits de ménage ou cosmétique par exemple. Pour Criado-Perez, nous avons besoin de meilleures données sur l’exposition des femmes aux produits chimiques et à produire des politiques en fonction de ces enseignements. C’est un peu comme les équipements de protection individuelle, réalisés encore trop souvent selon les tailles et caractéristiques des populations masculines. Trop souvent encore, on fournit des équipements de protection de petites tailles aux femmes, plutôt que des protections conçues pour elles. Une forme d’approche unisexe… qui ne l’est pas du tout. C’est ce que dénonce également la cardiologue Nieca Goldberg dans son livre Les femmes ne sont pas de petits hommes (Women are not small men, Ballantine Books, 2002, non traduit), pointant que les maladies cardiaques des femmes sont fondamentalement différentes de celles des hommes et que trop souvent encore, en médecine, la plupart des études sur les pathologies oublient les spécificités de genre, ne considérant les femmes que comme des hommes en plus petits.

Criado-Perez creuse longuement ce problème de conception, c’est-à-dire le constat, répété, qu’on ne consulte pas les utilisateurs (et ici, les utilisatrices) avant de concevoir un produit. Que ce soit encore trop souvent pour concevoir des cuisinières adaptées aux besoins des femmes des pays en développement, à celles de claviers de pianos adaptés aux femmes (dont la taille des mains est en moyenne plus courte que celles des hommes… il existe d’ailleurs un clavier adapté, qui sans surprise reste totalement absent et du monde de la musique et de la fabrication industrielle de pianos).

Même constat par exemple avec les logiciels de reconnaissance vocale qui reconnaissent mieux les voix masculines que féminines alors que des études montrent qu’elles ont une voix nettement plus intelligible, produisent des voyelles plus longues, parlent plus lentement que les hommes, et utilisent moins de prononciations alternatives ou tronquées… Mais là encore, les banques de données d’enregistrements pour entrainer les outils sont majoritairement composées d’enregistrements de voix masculines – elles indiquent d’ailleurs assez peu le sexe des voix. Mêmes constats sur les corpus d’écrits, d’images, de vidéos… qui font tourner l’intelligence artificielle dans tous les domaines. Caroline Criado-Perez en tire un constat plutôt alarmant : « Notre savoir médical étant fortement axé sur le corps masculin, les IA pourraient compliquer les diagnostics qui concernent les femmes, au lieu de les améliorer ».

Même constat sur l’inadaptation des dispositifs de réalité virtuelle aux femmes. Il y a longtemps déjà, danah boyd avait attiré notre attention sur ce problème. En fait, pour déterminer la profondeur de champs, les hommes sont plus susceptibles de se fier à la « parallaxe du mouvement » pour percevoir la profondeur (c’est-à-dire à la façon dont un objet semble plus grand ou plus petit selon notre proximité par rapport à lui), alors que les femmes font plutôt appel à « la forme à partir des ombres » (c’est-à-dire à la façon dont l’ombre d’un point donné change quand on se déplace). Et la réalité virtuelle fait souvent un meilleur travail pour restituer la parallaxe que pour imiter les déplacements de l’ombre. Autre problème qui participe aux différences de perception des univers virtuels, explique le professeur de kinésiologie Tom Stoffregen, il y a des différences sexuelles dans l’oscillation du corps humain (et le balancement postural des femmes change même au cours du cycle menstruel)…

Dans tous les secteurs qu’elle passe en revue, les constats de blocages s’accumulent. Criado-Perez accable également le monde de l’entreprise, en évoquant par exemple les difficultés qu’a rencontrées Janica Alvarez pour lancer sa startup, Naya Health, qui proposait de réinventer le tire-lait, dominé par le monopole de l’entreprise Medela aux Etats-Unis et au Royaume-Uni. Pourtant, les investisseurs ne se sont pas précipités pour soutenir ce tire-lait, censé être plus confortable. Il faut dire que le monde de l’investissement, un secteur exclusivement masculin, n’a pas vraiment tendance à soutenir les entreprises dirigées par les femmes, comme le pointait une étude du Boston Consulting Group qui montrait que les femmes possédant des entreprises reçoivent en moyenne moitié moins d’investissements que leurs homologues masculins alors qu’elles produisent des bénéfices au moins deux fois supérieures. Le tire-lait de Naya Health quant à lui, n’était peut-être pas si révolutionnaire que cela, comme le soulignent des utilisatrices déçues. En tout cas, l’entreprise, par manque d’investissement, a visiblement tiré le rideau depuis.

Pour Caroline Criado-Perez, le grand enjeu, conclut-elle, consiste à nous mettre à produire des données genrées. Il nous faut « comprendre que la neutralité ne conduit pas automatiquement à l’égalité entre les sexes ». Nous avons besoin de plus de données et de meilleures données.

Les innombrables exemples donnés sont accablants, si accablants qu’ils donnent honte jusqu’à la science, dont on perçoit à chaque pas, combien jusqu’à présent elle peine à prendre au sérieux la question du genre. La brûlante actualité des exemples souligne combien les choses ne changent pas vraiment. Rien ne va dans notre océan de mecs, de préjugés à penser que notre point de vue est la norme et qu’il est neutre et objectif, au prétexte que les femmes ne seraient finalement que des hommes en plus petits. En cela, Femmes invisibles est un livre qui fout la honte. L’accumulation à charge produit son effet.

Reste à savoir si améliorer les données, comme le propose Criado-Perez, suffira. Si ce pas semble nécessaire, il ne sera peut-être pas suffisant pour politiser cette question. D’où l’intérêt de prolonger cette lecture d’une autre, qui, elle, justement nous explique que cet enjeu n’est pas seulement une question d’attention, d’amélioration des données, mais bien une question politique.

Une science des données pour l’émancipation !

Couverture du livre Data FeminismAvec Data Feminism (MIT Press, 2020, non traduit, disponible en publication ouverte), Catherine D’Ignazio (@kanarinka) et Lauren Klein (@laurenfklein), tiennent un propos un peu plus complexe et plus politique.

Pour ces deux spécialistes en science des données, la discipline a besoin du féminisme pour se réinventer. Le Féminisme des donnée est « un mode de pensée sur la donnée et sa communication informés par l’expérience directe, par un engagement à l’action et par les idées associées à la pensée féministe intersectionnelle », qui vise à déconstruire les systèmes de pouvoir, de privilège et d’oppression. A l’heure où les données façonnent le monde et notre relation au monde, il est temps de s’intéresser très précisément à celles-ci, soulignent D’Ignazio et Klein. En cela, le féminisme de la donnée n’est pas seulement un livre, il se veut aussi un mouvement, une réflexion politique, un mode d’action sur le monde. C’est un livre sur qui a le pouvoir et qui ne l’a pas, un livre sur les conséquences de ces différentiels de pouvoir pour les mettre en évidence et les changer.

La science des données a besoin du féminisme pour mettre fin à la spirale d’injustices qu’elle participe à bâtir, expliquent D’Ignazio et Klein. Pour les deux chercheuses, les corps manquent dans les données qu’on collecte. La science des données pense qu’elle peut produire le monde sans les convoquer. Que son objectivité et sa neutralité nécessitent d’appliquer une froide raison sur tout calcul. C’est tout le contraire dont nous avons besoin, expliquent les chercheuses : les problèmes structurels ne peuvent être exposés qu’en les regardant sous l’angle spécifique des personnes et des corps. Nous devons compter ce qui ne l’est pas, notamment parce que les données et le pouvoir s’alignent trop souvent. Ramener les corps des gens, des femmes, des personnes de couleurs, des marginalisés dans les discussions et les décisions, suppose bien sûr, comme le disait déjà Sasha Costanza-Chock de savoir quelles données sont collectées, par qui et pourquoi.

L’histoire est ancienne, mais reste fameuse : quand Andrew Pole, data scientist chez Target, a mis au point un algorithme de prévision de la grossesse des clientes pour favoriser des campagnes marketing dédiées, il a montré que les corps peuvent être exploités sans que les personnes visées n’aient leur mot à dire sur cette exploitation. Target a utilisé son capital de données pour consolider son pouvoir sur ses clientes, sans leur consentement. Les décisions prises du point de vue des données sont trop souvent utilisées pour amplifier les inégalités et asymétries d’information que le contraire. En se basant sur une liste de produits que les femmes enceintes achètent, Target était capable de calculer un score de prévisibilité de grossesse, que l’entreprise a utilisé sans tenir compte des impacts et conséquences sur ses clientes. C’est justement sur les conséquences des décisions qui sont prises sur les gens, par-devers eux, qu’une approche des données par l’émancipation est essentielle. Klein et D’Ignazio déploient un propos qui va à l’encontre de la manière dont on valorise les données aujourd’hui. L’enjeu n’est pas leur transparence ou leur ouverture, qui profitent trop souvent à ceux-là mêmes qui profitent également de leur opacité, mais bien à la libération des personnes que les données calculent : libérer les gens plutôt que de seulement libérer les données !

Un point de vue neutre ne l’est jamais

Cet exemple souligne l’asymétrie profonde de la data science aujourd’hui : la collecte et l’analyse de données se déroulent sans avoir à rendre de compte aux personnes et groupes concernés et ce d’autant plus que ces groupes et personnes sont le moins en capacité de se défendre. En data science, les femmes et les groupes les plus marginalisés sont absents des équipes qui décident : et personne ne pense que c’est un problème ! A la suite de Donna Haraway, les chercheuses rappellent qu’un point de vue neutre ne l’est jamais. Si nous voulons parler d’objectivité en data science, alors nous devons porter attention à la perspective par défaut que défend cette prétendue objectivité. Klein et D’Ignazio défendent une co-libération plutôt qu’une responsabilité (qui consiste à libérer les gens plutôt qu’à libérer les données), la justice plus que l’éthique, l’équité plus que la loyauté, la réflexivité plus que la transparence, la compréhension de l’histoire, de la culture et du contexte plus que la compréhension des algorithmes.

Le féminisme des données repose sur 7 principes qui dirige son action :

  • Examiner le pouvoir : le féminisme des données commence par l’analyse du fonctionnement du pouvoir.
  • Défier le pouvoir : Le data féminisme s’engage à remettre en question les structures de pouvoir inégales et à œuvrer pour la justice.
  • Valoriser l’émotion et l’incarnation. Le féminisme des données nous apprend à valoriser de multiples formes de connaissances, y compris celles qui proviennent des personnes en tant que corps vivants et sensibles dans le monde.
  • Repenser le binarisme et les hiérarchies. Le féminisme des données nous oblige à remettre en question le binaire du genre, ainsi que d’autres systèmes de comptage et de classification qui perpétuent l’oppression.
  • Adopter le pluralisme. Le féminisme des données insiste sur le fait que la connaissance la plus complète provient de la synthèse de perspectives multiples, la priorité étant donnée aux modes de connaissance locaux, autochtones et expérientiels.
  • Tenir compte du contexte. Le féminisme des données affirme que les données ne sont pas neutres ou objectives. Elles sont le produit de relations sociales inégales, et ce contexte est essentiel pour mener une analyse précise et éthique.
  • Rendre le travail visible. Le travail de la science des données, comme tout travail dans le monde, est le travail de nombreuses mains. Le féminisme des données rend ce travail visible afin qu’il soit reconnu et valorisé.

Data Feminism n’est pas seulement un propos sur les femmes ou le genre. C’est une réflexion sur l’émancipation par la science des données. La force du livre de Klein et D’Ignazio est de bâtir une réflexion politique sur les données et les calculs… de politiser la science des données sans la réduire à une injonction à l’ouverture ou à l’amélioration sans fin des données. Ce n’est pas un petit pas de côté !

Comme Caroline Criado-Perez, les deux chercheuses pointent combien les données sont faillibles, combien elles masquent d’innombrables lacunes de connaissance. Elles reviennent par exemple sur les complications postnatales que connaissent les femmes, et notamment les femmes noires (qui, aux Etats-Unis, ont trois fois plus de risque de mourir d’une complication postnatale que les femmes blanches). Ces différences structurelles sont connues depuis longtemps des associations comme Black Mamas, mais moins au-delà. La presse s’y est certes intéressée (Propublica par exemple), mais ni le détail des complications ni le nombre de femmes noires qui étaient concernées n’étaient détaillés. En 2018, USA Today montrait qu’il n’y avait pas de système national de suivi des complications subies pendant la grossesse et l’accouchement (voir également l’infographie), ni de système de rapport pour s’assurer que les hôpitaux respectaient les normes de sécurité (alors que ces modalités de reporting existent pour d’autres types d’opérations). Ce que nous choisissons de mesurer montre avant tout ce à quoi nous portons de la valeur. Ou pour le dire autrement, « ce que nous tolérons indique ce que nous sommes vraiment« , comme le disait Caterina Fake. Or, bien souvent, les problèmes de pouvoir structurels, systémiques, sont invisibles tant que les gens qui y sont confrontés ne les mettent pas à jour. Pour les deux chercheuses, l’invisibilité est un produit de la science des données et de la « matrice de domination » (un concept que forgea la sociologue Patricia Hill Collins) qui s’imposent à tous et plus encore à ceux qui sont à l’intersection de genre, de race, d’identité, de capacité, d’origine… des systèmes d’oppression.

Il faut prendre conscience de l’éléphant qui se cache dans les data centers. Pas plus les données que ceux qui pratiquent cette science ne sont représentatifs. « Les risques encourus lorsque des personnes issues de groupes dominants créent la plupart de nos produits de données – ne sont pas seulement que les ensembles de données soient biaisés ou non représentatifs, mais d’abord qu’ils ne soient jamais collectés du tout ». Comme le dénonce l’artiste Mimi Onuoha depuis son projet de Bibliothèque de jeux données manquants : qui montre un classeur rempli de dossiers de données vides. Le livre de Criado-Perez comme la fondation Data2X pointent très bien cette « fracture systématique des données de genre ». Pour combler ces lacunes, l’enjeu, bien sûr, consiste à développer et promouvoir un activisme des données, une forme de science des données participative pour collecter justement les données manquantes, à l’image du projet de surveillance communautaire AirBeat du quartier noir de Roxbury à Boston qui souhaitait collecter des données pour dénoncer la piètre qualité de l’air, ou de celui initié dès 1895 par la militante des droits civiques Ida B Wells sur les agressions et lynchages à l’encontre des noirs aux Etats-Unis. Les initiatives de « contre-données » sont nombreuses, à l’image du minutieux travail de Maria Salguero qui compile des informations sur les féminicides au Mexique depuis 2016. Ces initiatives comblent souvent des vides de données, des manques, des lacunes, des négligences statistiques… qui concernent trop souvent les corps minorisés qui ne détiennent pas le pouvoir. Pourtant, bien souvent, le problème n’est pas tant l’absence de données que l’inverse : les bases de données et les systèmes de données des institutions les plus puissantes sont construits sur et pour la surveillance excessive des groupes minoritaires, comme le montrait Virginia Eubanks dans son livre. Ces formes de surveillance excessives reposent souvent sur deux hypothèses erronées : croire que plus de données est toujours mieux et que les données sont neutres. Or, dans le cadre du modèle de prévision du risque de maltraitance des enfants en Pennsylvanie qu’étudiait Eubanks, la disproportion de parents pauvres dans la base de données concentre ses effets sur la pauvreté plus que sur la maltraitance. Pour Klein et D’Ignazio, « les données ne sont jamais neutres ; elles sont toujours le résultat biaisé de conditions et d’inégalités sociales, historiques et économiques ». La science des données masque souvent ses objectifs réels sous un principe d’efficacité qui ne tient pas compte de ses biais. Le système de prévision du risque de maltraitance visait avant tout à produire un mécanisme pour suppléer un personnel limité. La solution technique proposée ne visait pas tant à répondre à la maltraitance des enfants qu’à accélérer la capacité de traitement du donneur d’ordre. Comme le montrait l’exemple de Target, derrière la neutralité des déploiements techniques, les entreprises privilégient toujours leurs objectifs à ceux des personnes qu’elles sont censées servir.

Pour D’ignazio et Klein, la science des données est utilisée presque exclusivement au service du profit, de la surveillance et de l’efficacité. Cela s’explique certainement parce que les données restent coûteuses à produire et que seules les institutions puissantes peuvent les travailler. Les données servent principalement les objectifs des institutions et notamment à consolider leurs contrôles sur leurs clients. L’extractivisme de données engendre une profonde asymétrie entre ceux qui calculent et ceux qui sont calculés. Pour renverser ce paradigme, il est nécessaire d’être attentif à l’impact des données et à qui les assemble. A l’image de l’application IRTH développée par Kimberly Seals Allers, une application à destination des mères de la communauté noire, pour à la fois documenter leurs problèmes spécifiques, les mettre en avant et leur trouver des solutions adaptées. Pour D’Ignazio et Klein, comprendre et examiner qui détient le pouvoir sur les données ne sert pas seulement à comprendre, mais doit d’abord servir à contester ce pouvoir et à le changer, le renverser. Pour le dire autrement, c’est les gens et leurs corps qui doivent nous dire quelles données vont améliorer leur vie et comment. Plus encore, si la donnée ne fait qu’informer, que rendre plus efficace des formes d’extraction et de domination, alors elle rate son objectif principal : libérer celles et ceux qui sont l’objet des données et des calculs.

Co-libérer : libérer les gens plus que les données

Le Féminisme de données vise à remettre en question les structures de pouvoir. Trop souvent, « les données sont déployées pour soutenir les intérêts des personnes et des institutions en position de pouvoir ». Remédier à ce problème nécessite donc de compiler ses propres « contre-données », de cartographier l’oppression et cela ne peut se faire que depuis d’autres points de vue et donc par d’autres personnes. L’identité de ceux qui produisent les données, leur proximité avec le sujet, les conditions de la collaboration et la direction du projet sont essentielles. La science des données est essentielle pour contester le pouvoir, car l’examiner est essentiel. L’enjeu n’est pas tant l’équité que la co-libération, insistent les deux chercheuses. Le travail mené par Julia Angwin et ProPublica en 2016 sur les biais des systèmes d’évaluation de risque de récidive utilisés par le système judiciaire américain a montré combien les 137 questions qui président à ces évaluations encodaient les inégalités structurelles de la société américaine. Ruha Benjamin évoque d’ailleurs le concept de « nouveau code Jim » pour évoquer combien les systèmes techniques encodent le racisme de la société américaine. « Les données sont toujours le produit de relations sociales inégales ». Comme l’explique Ben Green dans son livre, l’apprentissage automatique prédit plus le passé que l’avenir. Le problème est que les résultats de ces calculs sont activement promus comme objectifs ou neutres, alors qu’ils ne le sont pas. Et cela devient bien plus difficile à mesure que les calculs sont barricadés dans des boîtes noires inscrutables, protégées derrière le droit des sociétés, et donc nécessitant de construire ses propres ensembles de données pour contourner leur inaccessibilité.

Pourtant, si l’analyse et la dénonciation de l’oppression des données peuvent obliger les institutions à rendre des comptes, l’efficacité de la production de contre-données ne suffit pas. Les données de Maria Salguero sur les féminicides ont eu besoin d’être complétées par des commissions gouvernementales, des rapports d’ONG et des décisions de tribunaux pour produire des effets concrets. Les contre-données ne suffisent donc pas à produire du changement, d’autant plus que les données et les calculs sont toujours considérés comme moins partiaux que les individus, plus objectifs par nature. Mais ce n’est le cas que parce que les perspectives de ceux qui les produisent passent pour la valeur par défaut. L’objectivité n’est pourtant pas immanente.

L’éthique des données vise à produire de la responsabilité et de la transparence pour remédier à ce manque d’objectivité. Mais pour les chercheuses, les termes posent problème. Il nous faut passer de concepts qui sécurisent (et entérinent le pouvoir) à des concepts qui le défient, expliquent-elles en nous invitant à modifier les concepts que nous utilisons dans les discussions sur l’utilisation des données et des algorithmes. En passant de l’éthique à la justice, du biais à l’oppression, de la loyauté à l’équité, de la responsabilité à la co-libération, de la transparence à la réflexivité, de la compréhension des algorithmes à la compréhension de l’histoire, de la culture et du contexte… l’enjeu est de sortir de la recherche de solutions technologiques aux problèmes que pose la technologie.

Principes du féminisme des données
Image : traduction du tableau de synthèse proposé par Klein et D’Ignazio des principes du Féminisme des données.

Pour D’Ignazio et Klein, ce tableau ne signifie pas par exemple que l’éthique n’a pas sa place dans la science des données ou que la question des biais ou de la transparence ne devrait pas être abordée, mais que ces concepts ne suffisent pour rendre compte des causes profondes de l’oppression et limitent finalement l’éventail de réponses pour démanteler l’oppression ! C’est un moyen de remettre de la politique là où certains tentent de l’ôter pour mieux conserver le pouvoir. La capacité à dépolitiser les questions n’est que le privilège de ceux qui ont déjà le pouvoir. D’où la nécessité de parler de justice plutôt que d’éthique, d’équité plus d’égalité comme nous y invitait Sasha Costanza-Chock. Le biais par exemple n’est pas un concept suffisamment fort pour ancrer les idées d’équité et de justice. En effet, pour l’éviter, on a tendance à vouloir enlever les humains de la boucle de décision, au motif que leurs préjugés personnels seraient la principale raison de la continuation des discriminations. Mais ce raisonnement suppose que le racisme par exemple serait plus le fait de mauvais acteurs individuels que de structures ou de systèmes. Alors qu’en fait, remplacer les travailleurs sociaux – qui sont souvent des femmes voire des femmes de couleur, qui font preuve d’empathie et de capacités d’écoute – par des systèmes automatisés qui appliquent un ensemble de critères rigides quelles que soient les circonstances, ne nous prémunit pas des préjugés structurels, au contraire ! « Partir du principe que c’est l’oppression qui est le problème, et non les préjugés, conduit à des décisions fondamentalement différentes sur ce sur quoi il faut travailler, avec qui il faut travailler, et quand il faut se lever et dire qu’un problème ne peut et ne doit pas être résolu par les données et la technologie. »

L’enjeu donc n’est pas tant d’ouvrir ou libérer les données, que de libérer les personnes ! La clé de cette co-libération nécessite un engagement et la croyance dans un bénéfice mutuel, tant pour les groupes dominants que pour les groupes minorisés. La libération des uns et des autres est liée. C’est ce qui motive par exemple le projet Our Data Bodies et son Digital Defense Paybook (dont nous avions déjà parlé). La co-libération nécessite également de nouveaux outils et un autre état d’esprit. « Partir du principe que l’oppression est le problème, que l’équité est la voie à suivre et que la co-libération est l’objectif souhaité conduit à des projets fondamentalement différents qui remettent en cause le pouvoir à sa source. » Cela nécessite aussi de mesurer différemment la réussite d’un projet. La réussite ne repose plus alors sur l’efficacité d’une base de données, la précision d’un algorithme ou la taille de la base de données, mais plutôt du degré de confiance établi, du partage du pouvoir et des ressources, de l’ampleur de l’apprentissage de ceux qui y participent, de la transformation des personnes et des organisations par le processus, de la quantité d’inspiration nouvelle engendrée ! Des objectifs qui sont certes plus flous à mesurer, mais qui peuvent l’être tout de même !

Lorsque Gwendolyn Warren et les chercheurs du Detroit Geographic Expedition and Institute dans les années 70 ont recueilli des données sur les accidents de voiture impliquant les enfants noirs à Détroit, ils l’ont fait pour que les chercheurs rendent à la communauté les connaissances qu’ils exploitaient et permettent à la communauté de créer une stratégie pour combattre les discriminations qu’elle subissait. Pour Warren, l’éducation était un mécanisme d’autonomisation et de transformation.

Pour y parvenir, il faut encore que les femmes comme les personnes de couleurs soient plus nombreuses dans les salles de classe de la science des données, alors que 80 % des professeurs en IA et que 66 % des professeurs d’informatique et de statistiques sont des hommes. Cela nécessite aussi de s’extraire de la croyance que tout cela ne serait qu’une question technique. Pour Laurie Rubel (@Laurie_Rubel), à l’origine du projet Local Lotto (voir également ici), l’enjeu est d’enseigner autrement les mathématiques en tenant compte de l’équité. Laurie Rubel a proposé à des élèves du secondaire de répondre à la question : est-ce que la loterie est bonne pour votre quartier ? Les billets de loterie ont une production sociale. Ils sont bien plus achetés par les travailleurs à bas salaires que par les plus riches. Lors de ces exercices, les élèves devaient parcourir leur quartier pour dresser des cartographies, rencontrer des acheteurs… comprendre les enjeux. Ce travail leur a permis surtout de rétroagir sur leurs communautés, pour leur montrer combien la loterie leur était défavorable. Local Lotto utilise la science des données pour construire une approche concrète et sociale, plutôt qu’abstraite et technique et aider à permettre aux acteurs d’en prendre conscience pour y remédier. Le projet vise à adresser des problématiques d’inégalités de la vie quotidienne. Il valorise l’expérience vécue et le partage. « La justice est un voyage » qui nécessite de travailler aux problèmes que l’injustice cause. Examiner le pouvoir ne suffit pas, rappellent les deux chercheuses. Il faut aussi le remettre en question. Pour cela, il faut prendre l’oppression et l’inégalité comme une hypothèse de base pour créer des systèmes. Cela nécessite d’apprendre des communautés et de concevoir les systèmes avec elles.

Privilégier l’incarnation et l’émotion à la fausse neutralité

Contrairement à ce que l’on pense trop souvent, l’objectivité des données nécessite non pas de promouvoir une forme de neutralité immanente, mais au contraire de mieux les incarner, c’est-à-dire de mieux montrer et valoriser leur subjectivité intrinsèque. C’est ce que propose par exemple Periscopic dans sa formidable infographie sur le nombre de personnes tuées par arme à feu aux Etats-Unis. Contrairement à une présentation traditionnelle du phénomène, l’infographie de Periscopic valorise l’émotion en permettant d’accéder aux informations individuelles sur chaque personne tuée par arme à feu aux Etats-Unis et en totalisant le nombre moyen d’années volées à toutes ces vies !

Capture d'image de l'infographie de Periscopic sur le nombre de personnes tuées par arme à feu aux Etats-Unis

Cette approche a généré certaines critiques. Alberto Cairo, auteur d’un livre sur la visualisation de données, The Truthful Art (New Riders, 2016, non traduit), estime que l’infographie de Periscopic instrumentalise une cause par l’émotion, alors que la visualisation doit rester neutre ! Dans A Unified Theroy of Information Design (Routledge, 2013, non traduit), Nicole Amare et Alan Manning, expliquent que la visualisation doit rester neutre. La sobriété est nécessaire pour que les lecteurs interprètent les résultats par eux-mêmes. Dans le domaine de la communication de données, l’ornement est souvent considéré comme suspect.

Comme le dit l’historien des sciences Theodore Porter, « la quantification est une technologie de la distance », c’est-à-dire qui met à distance sous principe d’objectivité. La neutralité en est l’idéal. C’est oublier que persuasion est partout, même dans le dépouillement de simples feuilles de calcul ou des plus simples graphiques. Haraway a pourtant été la première à souligner le lien entre l’apparente neutralité et l’objectivité des données. Pour elle, la visualisation de données encourage trop souvent à voir les phénomènes depuis nulle part – voire de loin ou d’en haut. Ce point de vue, cette « ruse », cependant présente comme neutre une perspective partielle, qui est là encore, bien souvent, la perspective du groupe dominant. Pour le grand spécialiste de statistique et de visualisation de l’information, Edward Tufte (@EdwardTufte), le concepteur de visualisation doit s’efforcer d’utiliser l’encre uniquement pour afficher les données… tout embellissement est suspect. Le minimalisme visuel est rationnel. Les éléments décoratifs sont tous suspects d’œuvrer à des formes de persuasion émotionnelle.

La recherche féministe a beaucoup critiqué cette opposition entre raison et émotion, qui vise plus à structurer et imposer des hiérarchies implicites qu’autre chose. Pour D’Ignazio et Klein, le minimalisme visuel n’est pas si neutre qu’il le clame. Trop de théoriciens et de praticiens de la visualisation de données relèvent des disciplines techniques de l’ingénierie et de l’informatique, mais oublient que tout objet, aussi neutre soit-il présenté, est rhétorique. Dans un visuel, un même constat peut être présenté de manière très différente selon sa représentation ou le discours qui l’accompagne, à l’image d’un même graphique factuel sur le chômage proposé par le New York Times, présentant les données selon un point de vue démocrate ou républicain. En fait, soulignent les chercheuses, la visualisation de données dépend toujours d’une interprétation. Les choix éditoriaux qui produisent une visualisation ont des effets de cadrage qui obscurcissent ou mettent en évidence certaines choses plutôt que d’autres. Les conventions autour du minimalisme favorisent une perception de visualisation comme étant neutre et objective. Au final, même les visualisations les plus simples, les plus factuelles, ne sont pas neutres. Par contre, elles sont très persuasives.

Dans une approche féministe des données, expurger toutes traces humaines pour produire une neutralité de façade n’est pas la bonne approche. L’enjeu, au contraire, consiste à affirmer la nature située des connaissances, à affirmer leur partialité. Pour D’Ignazio et Klein, il est nécessaire de rendre les données plus « viscérales » plutôt que neutres. L’émotion n’est pas aussi irrationnelle et illégitime que beaucoup la tiennent. Notre compréhension du monde est une combinaison d’expériences, d’intuitions, de raisons et d’émotions. En 2010, Kelly Dobson a fondé le groupe de recherche Data Visceralization, avec l’objectif de produire des données à ressentir, à expérimenter avec le corps, tant physiquement qu’émotionnellement. Cette viscéralisation n’était pas qu’une expérimentation créative. Pour ceux qui ont animé ce groupe de travail, l’enjeu était de rappeler que nous ne sommes pas des yeux attachés à un cerveau. La viscéralisation des données poursuit également un but d’accessibilité : les données ne peuvent être seulement visuelles. Klein et D’Ignazio évoquent ainsi le travail du Bureau de recherche créative pour le MoMA de New York qui s’est joué (vidéo) du catalogue des 123 951 oeuvres de la collection en faisant lire le nom des artistes masculins par des hommes et ceux des artistes féminins par des femmes pour souligner la nature hautement sexuée des collections… ou encore le travail du collectif Guerrilla Girls qui soulignait que pour entrer au Metropolitan Museum of Art, il fallait assurément être une femme nue arguant que les femmes nues sont le principal sujet des tableaux alors que les artistes femmes, elles, sont inexistantes dans les collections. Faire des données des expériences permet de casser la vue d’ensemble que les visualisations proposent et permettent de faire l’expérience des enjeux peu à peu. L’enjeu est ici de ressentir la différence de genre plutôt que de seulement la voir, comme s’ils s’adressaient à une autre partie du cerveau.

Infographie des Guerilla Girls
Image : « Moins de 5 % des artistes des sections art moderne du musée sont des femmes, mais 85 % des nus sont des femmes », infographie des Guerilla Girls, 1989.

Un autre enjeu également dans les représentations visuelles, consiste à mieux faire figurer l’incertitude, comme d’arriver à montrer la fourchette d’incertitude de sondages. Lors de l’élection de Trump en 2016, les simulations produites par les sondages étaient plus incertaines dans les intentions de vote que leurs représentations. Pour Klein et D’Ignazio, le fait que nombre de graphiques aient suggéré que Clinton allait gagner tient beaucoup au refus de montrer l’incertitude que les sondages exprimaient. Ajoutez-y les biais de nos propres raccourcis mentaux qui tendent à nous faire croire que l’avance d’une candidate sur l’autre tient d’une probabilité plus forte qu’elle gagne… Et vous comprenez mieux le risque à ne pas s’ouvrir à l’incertitude des données. Pour les deux chercheuses, ces exemples doivent nous rappeler que le contexte est roi en matière de visualisation.

Interroger les classements et les catégories

Le féminisme des données oblige à sortir des dichotomies et donc à repenser les catégories et hiérarchies. De nombreux problèmes d’inégalité structurelle sont des problèmes d’échelles. Trop souvent, seul ce qui est compté compte, et ce qui n’est pas compté ne compte pas, rappellent les chercheuses. Ici, il est nécessaire également de nous défier de l’affichage de grands principes. Ainsi, quand Facebook a élargi les modalités pour indiquer son genre, cette nouveauté a été saluée comme le signe d’une grande ouverture. Pourtant, comme l’ont montré les travaux de Rena Bivens (@renabivens), Facebook a continué de résoudre le genre des utilisateurs de manière binaire pour ses clients payants. Mêmes constats en ce qui concerne la politique des « vrais noms » de Facebook qui est justifiée pour des raisons de sécurité, mais qui met activement en danger les utilisateurs les plus marginaux de la plateforme, comme l’ont montré Oliver Haimson et Anne Lauren Hoffmann, par exemple ceux qui portent des noms Amérindiens où les personnes qui cherchent à masquer leurs identités parce qu’elle peut leur porter préjudice.

Les féministes, comme les militants antiracistes et homosexuels, ont beaucoup réfléchi aux problèmes de classification, notamment parce que cela les affectait directement. La solution pourtant ne consiste pas à refuser le classement, mais à nous interroger sur la manière dont les systèmes de classification sont construits, sur la manière dont ils encodent les valeurs et jugements, sur comment ils sont construits et dans quel but, comme l’expliquent Geoffrey Bowker et Susan Leigh Star dans Sorting Things Out (MIT Press, 2000, non traduit). Le problème consiste toujours à savoir s’il vaut mieux être compté ou pas. C’est le paradoxe de l’exposition ou de la classification. Pour un sans papier par exemple, être dénombré peut-être problématique selon ce qui est fait de ce dénombrement. Du point de vue du féminisme de données, la question est toujours de savoir si ce sont les catégories qui sont inadaptées ou le système de classification. A quoi sert-il par exemple que les scanners corporels des aéroports distinguent les hommes des femmes et s’affolent dès qu’une personne ne correspond pas à cette normativité réductrice ?

L’Association médicale américaine qualifie désormais le genre de spectre, plutôt que sur un mode binaire. L’organisme de santé publique britannique a lui développé un questionnaire inclusif et sensible qui permet d’ouvrir la question des catégories de genre en proposant des modalités de non divulgation. En fait, soulignent les chercheuses, selon les circonstances, l’institution qui collecte, et le but de ces collectes, les décisions éthiques peuvent varier. Pour le dire plus simplement, l’éthique ne peut être bornée : chaque comptage nécessite de reposer les questions de contexte et de pouvoir : faut-il compter selon le genre ? Quand et comment ? Même constat du côté de la couleur de peau… Mais la réponse à ces questions n’est possible qu’en répondant à la question à qui et à quoi servent ces comptages et plus encore en assurant que leur utilité reste circonscrite à l’objectif formulé – ce qui est plus difficile à assurer, notamment dans le monde des données, où un comptage, par nature, peut-être réutilisé à d’autres fins. Enfin, soulignent les chercheuses, la question du consentement à ces différents types de comptages est essentielle, pour les groupes minoritaires et notamment du fait des préjudices potentiels qu’il y a à distinguer les gens selon leurs identités fait peser sur eux. Respecter les gens qui sont derrière les données peut sembler tenir de l’évidence. C’est pourtant si rarement le cas qu’il faut bien le rappeler (signalons d’ailleurs sur ce sujet, le travail stimulant du Manifeste pour des technologies pleinement consenties, qui propose des principes pour des technologies de « plein consentement » : sans pression, réversibles, informées, enthousiastes et spécifiques) !

Historiquement, compter a toujours été utilisé pour dominer, discipliner et exclure. C’est pour cela qu’il est nécessaire d’interroger notre infrastructure de classification. Les chiffres ne sont pas toujours des outils d’oppression, mais ils doivent être travaillés pour rééquilibrer la répartition inégale du pouvoir.

Notre besoin de diversité est impossible à rassasier

Pour le féminisme de données, la connaissance la plus complète provient de la synthèse de perspectives multiples, et notamment les plus locales, les plus expérientielles… Sur le site Anti Eviction Map qui lutte contre les expulsions à San Francisco on trouve une centaine de cartes différentes. Beaucoup ont été produites en collaboration avec des organisations différentes afin de documenter le phénomène de l’expulsion dans sa plus complète diversité. L’une des cartes par exemple, montre que la concentration des expulsions recoupe celle des arrêts des Bus qui viennent chercher les employés des grandes entreprises de la tech. Toutes les cartes ne sont pas aussi lisibles, mais l’objectif reste de documenter ce qu’il se passe de multiples façons. Plutôt que de raconter une seule histoire « vraie » ou consensuelle, l’enjeu est aussi de reconnaître les versions multiples voire contradictoires de la réalité, explique l’architecte Katie Lloyd Thomas (@ktlloydt), fondatrice du collectif féministe Taking Place. Pour le féminisme de données, l’enjeu est d’adopter le pluralisme, de valoriser les voix, les points de vue, de la collecte à la communication… Pour se faire, il faut se défaire de la façon dont les méthodes de la science des données ont tendance à supprimer les voix, au profit de la clarté, de la propriété ou du contrôle.

Trop souvent, l’un des principaux aspects du travail du data scientist consiste à nettoyer les données pour mieux les structurer, un travail d’entretien à la fois patient et minutieux, et également un travail d’organisation glorifiant visant à dompter le chaos des chiffres. Le problème, c’est que ces processus contribuent à faire disparaitre des perspectives et à en imposer d’autres. Nettoyer les données consiste aussi à les contrôler. « Cette croyance selon laquelle les données doivent toujours être propres et contrôlées a des racines historiques douteuses ». Trop souvent, le nettoyage est « une astuce pour réduire la diversité », comme l’ont expliqué Katie Rawson (@katie_rawson) et Trevor Munoz (@trevormunoz) dans leur article « Contre le nettoyage ». Le désordre des données est riche d’informations sur les circonstances de leur collecte. Trop souvent, leur nettoyage permet qu’elles soient plus accessibles à d’autres qu’à ceux qui les ont collectés. En fait, expliquent Klein et D’Ignazio, ce nettoyage des données élargit surtout leur disponibilité et notamment leur disponibilité à un plus large niveau, les coupant du contexte de leur production. Ce nettoyage bénéficie également aux data scientists, à ces génies solitaires, souvent blancs et masculins, dont la maîtrise individuelle et l’expertise technique semblent sans bornes. L’un de ces génies est Matthew Desmond (@just_shelter), directeur de Laboratoire de l’expulsion (@evictionlab) à l’université de Princeton et auteur d’Avis d’expulsion, enquête sur l’exploitation de la pauvreté urbaine (Lux éditeur, 2019). La difficulté pour le laboratoire a longtemps consisté à trouver sur quelles données baser ses recherches. Faut-il privilégier des données plus propres et à grandes échelles, faciles à traiter et à acheter où des données plus précises, à l’échelle locale, comme celles produites par Anti Eviction Map mais qui nécessitent d’établir une relation de confiance afin qu’elles ne soient pas utilisées n’importe comment ? Comme nombre d’acteurs dans le domaine des données, le laboratoire a donné la priorité à la rapidité sur la précision. A l’inverse, si l’Anti Eviction Map a privilégié la diversité, leur décision a aussi contribué, de manière tout à fait intentionnelle, à renforcer les capacités techniques et relationnelles des acteurs locaux. L’enjeu était bien de construire une solidarité entre participants afin qu’ils s’entraident dans la lutte contre les expulsions, qu’ils apprennent les uns des autres. La multiplicité permet d’obtenir une image plus complète d’un problème et en renforce les collectifs. Encore faut-il parvenir à reconnaître la partialité de sa compréhension. Cela suppose, bien souvent, de donner accès aux données utilisées et de décrire les méthodes employées. Mais également de compléter ces informations en précisant qui a travaillé sur ces données, quels étaient les points de tensions…

« La prise en compte de la valeur des perspectives multiples ne doit pas se limiter à la transparence et à la réflexivité. Il s’agit également d’inviter activement et délibérément d’autres points de vue dans le processus d’analyse et de narration des données – plus précisément, ceux des personnes les plus marginalisées dans un contexte donné. » Pour l’Anti Eviction Map cela signifie centrer ses données sur les voix et les expériences de ceux qui ont été expulsés, à l’image de la proposition du réseau de Design Justice qui souhaite centrer son travail sur ceux les plus touchés par les données. Pour Klein et D’Ignazio, l’enjeu est bien ici de concevoir des projets de co-libération plutôt que des « données pour le bien » (ce qu’on appelle le mouvement « Data for good », un réseau de réseaux international qui promeut l’usage de la donnée pour l’intérêt général). Si le mouvement Data for good décrit des projets de science des données socialement engagés, que signifie faire le bien ? De quel bien parlons-nous ? Au profit de qui ? Pour la spécialiste en machine learning chez Google Brain et fondatrice de Delta Analytics, Sara Hooker (@sarahookr), ce concept manque de précision, notamment parce que l’engagement ne suffit pas à qualifier l’objectif – l’ingénieur Ben Green faisait une critique assez proche (.pdf) (dont nous avions rendu compte), soulignant les limites à renforcer le bien social sans interroger l’engagement. A l’inverse, la co-libération repose sur la dénonciation et la résolution des relations de pouvoir asymétriques. La co-libération présuppose une lutte qui qualifie l’enjeu… et augmente l’engagement d’objectifs, que ce soit le transfert de connaissance ou la création d’une infrastructure sociale dédiée, que ce soit pour la prise de conscience ou pour armer la lutte sociale. Elle implique des échanges à double sens pour renforcer les capacités techniques de la communauté et un renforcement de la solidarité, par exemple en allouant des ressources à l’infrastructure communautaire et pas seulement une aide technique. « Dans le modèle de co-libération, les projets de science des données deviennent des projets de science communautaire. Ils se déroulent simultanément dans la base de données et dans l’espace public. » L’enjeu est de construire une compréhension partagée autour d’une question et de mobiliser autour de cette compréhension pour en décliner des actions. Les données sont un moyen de générer une prise de conscience et de l’activer. En cela, la co-libération devient une « technologie de rassemblement », où « les informations sont échangées, la cohésion sociale est renforcée et les actions futures sont co-conspirées », une forme de « feu de camp » pour réactiver la participation politique, expliquent Kein et D’Ignazio – une forme de nouvelle cartographie d’alliances.

L’enjeu n’est pas pourtant de rester petit ou local. Les données peuvent aussi permettre d’atteindre d’autres échelles de co-libération, expliquent les chercheuses en évoquant le projet d’Atlas mondial de la justice environnementale, initié par Leah Temper et Joan Martinez-Alier qui collecte des informations sur les conflits écologiques depuis les luttes mêmes de ces acteurs. Certes, l’approche est plus pluraliste, participative et itérative que les approches extractivistes et quantitatives du Big data traditionnel, mais en fin de compte, même si cela prend plus de temps, les données, les relations et les capacités des communautés produites sont d’une bien meilleure qualité.

Les chiffres ne parlent pas d’eux-mêmes

Le féminisme des données affirme que les données ne sont ni neutres ni objectives. Elles sont le produit des inégalités et, sans contexte, elles ne disent rien : ne sont ni précises ni éthiques.

En 2014, le célèbre blog FiveThirtyEight a publié un article montrant que l’enlèvement de jeunes femmes au Nigeria était un problème qui empirait. Mais l’article a dû rapidement être rétracté. Le site avait utilisé une base de données mondiale spécialisée sur les conflits, le GDELT. Le problème est que cette base collecte des articles de presse en démultipliant les faits depuis les sources. FiveThirtyEight avait compté chaque article comme un événement alors que beaucoup d’articles de presse relayés décrivaient le même événement. L’histoire raconte la difficulté à agréger des données dont on ne sait pas grand-chose, à notre tendance à surestimer l’exhaustivité sur l’exactitude. Certains chercheurs parlent de « Big Dick Data » pour qualifier des projets qui fétichisent la taille, exagèrent leurs capacités scientifiques ou techniques et ignorent le contexte. Nous sommes de plus en plus cernés par des portails de données qui permettent de télécharger ou d’échanger de vastes ensembles de données, dans un modèle d’accès illimité à l’information que nous considérons trop souvent comme un bien inhérent.

L’un des principes centraux de la pensée féministe est que toute connaissance est située, nécessitant de relier les données au contexte de leur production pour mieux comprendre leurs limites fonctionnelles, les obligations éthiques associées et la manière dont le pouvoir a contribué à leur élaboration. Trop souvent, pourtant, rappellent les chercheuses, les jeux de données sont fournis sans contexte ni métadonnées, c’est-à-dire sans informations sur leur provenance et sans dictionnaires pour les décrire. Klein et D’Ignazio donnent l’exemple simple et courant d’un jeu de données sur les dépenses de la ville de Sao Paulo au Brésil. Le jeu de données n’est pas difficile à comprendre en tant que tel, mais le processus qui l’a produit est bien moins clair. Comment la ville gère-t-elle ses appels d’offres ? Comment décide-t-elle de leur attribution ? Les offres publiées correspondent-elles à toutes les offres ou seulement à celles qui ont passé un contrat avec la ville ? Qu’est-ce qui explique les variations de numérotation ?… Or sans réponses, il semble difficile d’explorer, analyser ou traiter ces données. Comme l’explique Christine Borgman (@scitechprof) dans son livre Big Data, Little Data, No Data (MIT Press, 2015, non traduit) : une infrastructure de connaissances est « une écologie de personnes, de pratiques, de technologies, d’institutions, d’objets matériels et de relations ».

Klein et D’Ignazio rappellent rapidement l’histoire du mouvement pour l’ouverture des données publiques, né au milieu des années 2000 d’une conjonction d’acteurs (gouvernements, associations, individus et militants) pour favoriser l’accès aux données, ces nouveaux types de documents publics. Sous prétexte de promouvoir le développement économique par la création de services les utilisant, d’accélérer le partage de connaissance et la science, et d’améliorer la transparence démocratique, nombre d’États, de villes et régions ont peu à peu ouvert des portails de données. Mais, comme elles le rappellent encore, le financement limité a conduit à prioriser l’ouverture de certaines données sur d’autres et surtout a rarement permis de documenter les jeux de données. Pour le spécialiste de l’ouverture des données britannique, Tim Davies (@timdavies), on s’est parfois retrouvé face à des « décharges de données brutes », incapables d’assurer l’engagement ou la responsabilité. Nombre de jeux de données demeurent peu utilisés, attendant que « les utilisateurs entreprennent le travail intensif de déchiffrer les arcanes bureaucratiques qui obscurcissent leur signification ». On parle aussi de données zombies pour désigner des ensembles de données publiés sans objectifs ou cas d’utilisation. Qu’importe ! Finalement, comme l’affirmait Chris Anderson de Wired en 2008, toute théorie devenait inutile, les données parleraient d’elles-mêmes ! Mais la corrélation sans contexte est clairement insuffisante, comme le montrait Safya Umoja Noble (@safiyanoble) dans son livre Algorithms of Oppression (NYU Press, 2018, non traduit), en démontrant que les résultats de Google Search ne sont pas seulement racistes et sexistes à l’image de nos sociétés, mais entretiennent le sexisme et le racisme en renvoyant vers ces contenus sous prétexte de les classer en fonction des liens et de leur audience, encourageant finalement leur audience dans une boucle de circulation perpétuelle.

Depuis 1990, suite au meurtre de Jeanne Clery, une loi visant à améliorer la collecte de données relatives aux crimes commis sur les campus américains a été votée, imposant de mettre à la disposition du public ces statistiques. En 2016, trois étudiants en journalisme de données ont téléchargé ces données collectées par le Clery Center (@CleryCenter) pour comprendre ce qu’il en était de la culture du viol sur les campus. Ils se sont rendu compte qu’un petit établissement rural du Massachusetts semblait connaître bien plus d’agressions sexuelles que la prestigieuse université de Boston. En enquêtant, ils se sont rendu compte que certains établissements publiaient leurs chiffres et que d’autres avaient les ressources institutionnelles nécessaires pour les minimiser, notamment en accompagnant les victimes pour minimiser les plaintes. Les chiffres ne parlent pas d’eux-mêmes à nouveau, les données sont bien souvent « cuites et recuites » que brutes, c’est-à-dire toujours obtenues, toujours travaillées et retravaillées, sensibles à nombre de facteurs externes qui président aux multiples étapes de leur production. Bien souvent, les données tiennent plus d’indicateurs culturels qu’elles ne décrivent une réalité. Pour les chercheuses, nous avons besoin de bien plus de théorie et de bien plus de contexte pour saisir les enjeux de pouvoir des données. Les chercheuses prennent l’exemple des travaux qu’a mené Desmond Patton (@DrDesmondPatton) du SafeLab afin d’utiliser l’IA pour comprendre le rapport à la violence des jeunes de Chicago. Mais pour mieux comprendre un jeu de données de tweets, il a utilisé certains de ces jeunes pour mieux classer les données. Il a ainsi remarqué que des tweets utilisant des termes agressifs, comme le terme « tuer » ne visait pas tant à menacer d’autres personnes qu’à faire souvent référence à des paroles de chansons et donc à partager des symboles culturels. Pour les deux chercheuses, cet exemple souligne combien il ne peut y avoir de sciences des données sans le nécessaire travail social qui en éclaire le sens et l’action.

Communiquer en contexte nécessite non pas de chercher à être neutre, mais à regarder ce que les données produisent effectivement, expliquent les chercheuses en montrant deux graphiques représentant exactement les mêmes données, le plus exact pouvant être taxé de partialité alors que le second, semblant plus neutre se révèle bien plus manipulateur et plus ouvert à une mauvaise interprétation. La justice nécessite aussi de reconnaître et nommer les formes d’oppression que ce soit le racisme, le sexisme, l’homophobie… pas de les neutraliser, expliquent-elles.

Rendre les méthodes plus robustes et conserver le contexte des données, tel est l’enjeu de Cuidando do Meu Bairro (Prendre soin de mon quartier), une initiative à destination des habitants de Sao Paulo qui vise justement à ajouter du contexte et des éclaircissements aux données locales. Heather Krause, fondatrice de Datassist et We all count (@datassist), un projet pour développer l’équité en data science, a développé nombre d’outils pour favoriser l’équité et notamment le concept de biographie des données, consistant à demander à leurs producteurs de répondre à des questions de base : « d’où vient le jeu de données ? Qui l’a collecté ? Quand ? Comment ? Pourquoi ? ». C’est exactement l’enjeu du « datasheets for datasets » développé par Timnit Gebru pour Microsoft (voir notre article Utiliser l’IA pour détecter ses propres biais ? »). Les guides d’utilisation de données sont une piste essentielle, insistent Klein et D’Ignazio ! Les deux chercheuses signalent ainsi l’exemple de Woman Stats initié par le géographe Chad Emmett (@emmett_chad) et la professeure de sciences politiques Valerie Hudson, une vaste base de données sur les violences faites aux femmes qui distingue des variables de pratiques et de droit selon les conditions juridiques des pays d’où proviennent les données. Une façon de souligner l’incomplétude de leurs données. Ainsi les statistiques sur le viol soulignent que les modalités d’enregistrements sont peu comparables d’un pays à l’autre.

Reste à savoir qui doit éclaircir les données. Bien souvent, les journalistes et les ONG font un bon travail de nettoyage et de contextualisation, pour autant qu’ils bénéficient de financements durables, d’expertises et de normes. Le problème, trop souvent, c’est que gérer les données nécessite de l’investissement au risque de garder durablement des ressources de qualité médiocres, voire dangereuses. Sans argent, la production de contexte risque de rester l’exception plus que la norme.

Rendre le travail visible

L’ultime principe du féminisme de données consiste à rendre le travail visible. Une étude sur Github, cette plateforme collaborative de travail sur le code source, montrait que les utilisatrices avaient moins de chances de voir leurs contributions acceptées si elles s’identifiaient comme femmes. Pourtant, en permettant de voir les contributions à chaque projet, Github a participé à changer le regard sur la réalité du travail du code, montrant combien il relève d’abord et avant tout d’une collaboration patiente. Mais contrairement à Github, la production de données et de visualisations s’inscrit dans de longues chaînes de collaborations qui tendent à écraser les contributions plutôt qu’à les mettre en avant. La formidable cartographie des navires qui naviguent à travers le monde est le résultat d’un long travail d’innombrables contributeurs. Comme l’explique Miriam Posner, les chaînes d’approvisionnements elles-mêmes, ont trop souvent intérêt à écraser et transformer les contributions. Et on constate la même chose dans le monde de la production de données.

La dénonciation des formes de travail invisibles est ancienne et s’est cristallisée longtemps sur le travail domestique non rémunéré des femmes. Elle s’est considérablement élargie depuis, notamment à celui des utilisateurs des plateformes. Reste que la science des données prospère largement sur cette invisibilisation en mobilisant largement des plateformes de crowdsourcing que ce soit pour étiqueter des films, des documents, corriger des fautes… comme l’ont montré nombre d’études sur la sous-classe mondiale de la modération, allant de Ghost Work (Mariner Books, 2019, non traduit) de Mary Gray et Siddharth Suri, à Derrière les écrans (La découverte, 2020) de Sarah T. Roberts (@ubiquity75) en passant par En attendant les robots (Seuil, 2019) d’Antonio Casilli (@antoniocasilli). Derrière les hiérarchies actuelles du travail des données se répètent d’anciennes hiérarchies technologiques fondées sur le sexe, la classe sociale et la race, explique Lilly Irani (@gleemie), comme celles de la première génération d’informaticiennes, ces Figures de l’ombre (Harper Collins France, 2017) qu’évoquait Margot Lee Shetterly (@margotshetterly). En 2008, d’ailleurs, Irani avait lancé le Turkopticon pour permettre aux utilisateurs du Mechanical Turk d’Amazon de signaler les conditions de travail que les commanditaires de la plateforme leur imposaient. Mais après 10 ans de service, le service, entièrement bénévole, a fermé sous l’épuisement. L’exploitation d’une main d’œuvre précaire trouve son origine bien sûr dans la longue histoire coloniale et esclavagiste, qui ne cesse de prolonger ce même schéma d’exploitation.

Pour répondre à ces invisibilisations, nous devons améliorer les études sur la production de données, estiment Klein et D’Ignazio, comme le propose Anatomy of an AI System de Kate Crawford (@katecrawford) et Vladlan Joler (@TheCreaturesLab). Montrer le travail invisible est un moyen de résister au storytelling de l’innovation dominante. Documenter qui y participe, comme y invite la Charte des droits des collaborateurs, également. Documenter ce travail permet également de montrer la quantité de travail physique nécessaire à la numérisation, comme l’a pointé la représentation visuelle du catalogage des livres pour la librairie du Congrès imaginé par Ben Schmidt (@benmschmidt). Enfin, bien sûr, c’est un moyen de valoriser également le travail de soin et le travail émotionnel à l’image du projet Atlas of Caregiving, visant à documenter le travail nécessaire autour de malades atteints de maladies chroniques afin d’en souligner sa complexité et sa pluralité.

Les déséquilibres du pouvoir sont partout dans les données… Ce n’est qu’en montrant toute la fragilité de chaque donnée que nous pourrons défier et relever leurs conséquences.

Réinventer notre rapport aux données et aux calculs

La force du livre de Klein et D’Ignazio consiste à nous confronter à nos propres impasses. Elles nous invitent à mettre à jour nos concepts, à renverser nos catégories de pensées et, pour y parvenir, à dépasser, renforcer et politiser plus avant nos exigences. Peut-être est-il plus que jamais nécessaire, comme elles nous y invitent, de modifier notre cadre de réflexion, de changer les concepts avec lesquels nous légitimons les évolutions des calculs… Les limites de l’ouverture et de la transparence dans les systèmes techniques sont dénoncées depuis longtemps. Peut-être que pour les dépasser, faut-il remiser et réinventer les concepts qu’on utilise, en tout cas les mettre à jour ! En nous invitant à passer de l’éthique à la justice, du biais à l’oppression, de la loyauté à l’équité, de la responsabilité à la co-libération, de la transparence à la réflexivité, de la compréhension des algorithmes à la compréhension de l’histoire, de la culture et du contexte… l’enjeu que Klein et D’Ignazio formulent nous invite à sortir de la recherche de solutions technologiques aux problèmes que pose la technologie. Ce n’est pas un petit pas de côté. En nous invitant notamment à dépasser les limites de l’ouverture des données ou du gouvernement ouvert, pour revenir au sens et à l’impact des données elles-mêmes, les deux chercheuses nous montrent une voie d’appropriation et de libération pour résister à l’impact des calculs et des bases de données.

Dans la conclusion de leur ouvrage, Klein et D’Ignazio nous invitent, à l’image des contestations qu’ont connu l’industrie de la technologie, notamment la grève chez Google de 2018 (le Google Walkout for real change), à « occuper en masse les infrastructures numériques », à ralentir les chaînes numériques, à canaliser les solidarités numériques vers les espaces physiques… De la Tech Workers Coalition (@techworkersco) aux plateformes comme Coworker.org (@teamcoworker) ou aux organisations comme Tech Solidarity (@techsolidarity) en passant par l’essor des coopératives technologiques aux manifestes comme ceux de Design Action Collective et bien sûr aux communautés de pratiques elles aussi revendicatrices comme le réseau Design Justice (@design__justice), Data for Black Lives (@data4blacklives) ou l’Algorithmic Justice League (@ajlunited)… sont autant de formes de mobilisation qui visent à faire des données un outil de changement social profond plutôt qu’une arme d’oppression au service du pouvoir financier (voir notre article « Vers un renouveau militant des questions technologiques ?).

La science des données doit désormais dépasser ses présupposés premiers, à savoir ses méthodes uniquement quantitatives reposant sur la seule puissance des données, la force brute des traitements automatisés, sa fausse neutralité, son ouverture sans enjeu… Le féminisme des données ne vise pas à produire de la technologie pour elle-même, mais au contraire, à en libérer les acteurs. Utiliser les données pour mettre fin à l’oppression est un objectif bien plus stimulant que les utiliser pour la perpétuer.

Hubert Guillaud

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