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    Dans Technologie du coup d’Etat, les programmeurs de l’Apocalypse (Lux éditeur), le journaliste Thibault Prévost (qui avait déjà signé en 2024, Les prophètes de l’IA – voir notre lecture) dissèque le putsch numérique qui a eu lieu depuis le début du second mandat de Donald Trump, comme une recette, désormais disponible à qui voudra transformer à jamais d’autres régimes politiques. Pour tout comprendre au technofascisme à l’œuvre, ce qu’il transforme, il faut dévorer ce petit livre. On vous en p

Programmer la prise de pouvoir

2 octobre 2026 à 07:00

Dans Technologie du coup d’Etat, les programmeurs de l’Apocalypse (Lux éditeur), le journaliste Thibault Prévost (qui avait déjà signé en 2024, Les prophètes de l’IA – voir notre lecture) dissèque le putsch numérique qui a eu lieu depuis le début du second mandat de Donald Trump, comme une recette, désormais disponible à qui voudra transformer à jamais d’autres régimes politiques. Pour tout comprendre au technofascisme à l’œuvre, ce qu’il transforme, il faut dévorer ce petit livre. On vous en propose l’introduction. Pour lire les pages suivantes, il faudra vous rendre jusqu’à une librairie. Vous ne le regretterez pas. 

Le problème du coup d’État moderne est un problème d’ordre technique.
L’insurrection est une machine […] : il faut des techniciens pour la mettre en mouvement,
et seuls des techniciens peuvent l’arrêter.
Curzio Malaparte, Technique du coup d’État

Six janvier 2021, Washington, D.C. Près de 30 000 personnes sont rassemblées sur la pelouse du parc de l’Ellipse, face à la Maison-Blanche. La foule est là, scande-t-elle, pour « sauver l’Amérique » – comme l’y a exhorté Donald Trump en choisissant d’appeler ce meeting « Save America ». Il est 10 heures du matin, la masse trépigne, sent que quelque chose va se jouer. Depuis la victoire de Joe Biden, annoncée tardivement le 7 novembre, Trump prétend que l’élection a été truquée et que le président légitime, c’est lui. Pour que « cesse le braquage » (« Stop the Steal », un autre slogan), il a rassemblé sa base dans la capitale. L’objectif : faire pression sur le vice-président Mike Pence et le Congrès afin qu’ils invalident la victoire de Joe Biden. C’est sa dernière chance de révoquer le scrutin.

L’atmosphère politique du pays est irrespirable. Depuis plusieurs semaines, les têtes de gondole de l’alt-right – l’animateur complotiste Alex Jones et le militant néonazi Nick Fuentes, pour ne nommer qu’eux – entretiennent le délire trumpiste d’une élection volée et galvanisent les soutiens du président sortant. Le 5 janvier, on a trouvé deux bombes devant les sièges des partis démocrate et républicain. Le matin du 6, les omniprésentes casquettes rouge pompier siglées MAGA (« Make America Great Again ») côtoient les équipements tactiques des milices d’extrême droite Proud Boys et Oath Keepers, dont les états-majors ont annoncé qu’ils viendraient armés au rassemblement, avec l’intention d’en découdre.

Quelques minutes avant midi, Trump prend la parole, protégé par une vitre pare-balles. Il multiplie les appels à se « battre » et à « marcher vers le Capitole », prévient que « si nous ne nous battons pas comme des chiens, nous n’aurons plus de pays »1. À 13 h 12, après quatre-vingt-quatre minutes de discours, la foule d’Ellipse Park scande « prenons le Capitole ». Son voeu est en train d’être exaucé : à quelques encablures de la Maison-Blanche, 200 à 300 membres des Proud Boys viennent de franchir les barrières de police qui protégeaient l’entrée ouest du siège du Congrès. L’attaque est préméditée : on apprendra plus tard qu’un document intitulé « 1776 Returns » et appelant entre autres à « prendre d’assaut le palais d’Hiver », curieuse référence à la Révolution bolchevique de 1917, avait été distribué dès le 30 décembre dans les rangs de la milice.

À 14 heures, les premiers émeutiers pénètrent dans un bâtiment presque vide. Alors que les derniers députés se retranchent sous la protection des services secrets, 2 000 à 2 500 personnes pillent l’aile nord qui abrite le Sénat et retransmettent l’émeute en direct sur les réseaux sociaux. À 17 heures, le « crime le plus filmé de l’histoire des États-Unis » a été commis. Bilan : 174 blessés dans les rangs de la police, et 5 morts.

Pour la presse états-unienne, le pays vient de vivre une « insurrection », une « émeute », un « soulèvement ». En 2023, le FBI parlera « d’acte de terrorisme intérieur ». Mais, s’il y avait une formule à retenir, ce serait celle de Steve Bannon, qui claironnait dès le 4 janvier son intention d’organiser un « coup d’État sans effusion de sang ». Double échec : le sang a coulé, et le coup d’État a échoué.

La doctrine politique de Steve Bannon, le Raspoutine du premier mandat de Trump, est fortement influencée par ses années passées dans le monde du jeu vidéo et les communautés en ligne. Cet univers repose sur un principe fondateur : politics is downstream from culture – la politique découle de la culture, et particulièrement de la culture web. Et sur une méthode simple : flood the zone with shit – saturez l’espace de contenus viraux, pour entretenir la confusion, arracher de ses gonds la fenêtre d’Overton et sidérer les gardiens habituels de l’acceptabilité politique.

En réalité, Bannon n’a pas inventé la roue. Il s’est contenté de réaffecter à l’extrême droite deux tactiques issues du marxisme – la « bataille culturelle » d’Antonio Gramsci et la « révolution permanente » de Léon Trotski. Sa seule innovation aura été de les adapter à l’ère de la mémétique, en faisant le pari que les extrémistes anonymes et organisés du forum 4chan parviendraient, à force de troller à tout vent, à imposer le régime postdémocratique qu’il appelait de ses vœux.

Mais, en 2020, le monde physique n’est pas encore contraint de refléter le monde numérique. La mascarade finale, gueularde, désordonnée et brutale du premier mandat de Trump en est la preuve. Le chaos, même entretenu, ne fait pas le poids face aux institutions du plus puissant appareil d’État occidental. On ne renverse pas le gouvernement des États-Unis avec des mèmes, un clown venu de la téléréalité et une jacquerie complotiste. À l’agitation et aux effets de manches postmodernes faisaient encore défaut un art du coup d’État. On ne perdait rien pour attendre.

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Vingt janvier 2025, Washington D.C.

L’investiture de Trump II s’ouvre sur un paysage politique radicalement différent de celui de 2021. Les rues, cette fois-ci, sont parfaitement calmes. Les milliardaires de la Silicon Valley, qui avaient préféré garder le silence pendant la campagne, sont venus docilement, en ligne, prêter allégeance au nouveau président. Ils ont renoncé à la stratégie de résistance performative qu’ils avaient suivie lors du premier mandat Trump et qui avait culminé, juste après l’assaut du Capitole, avec la désactivation de plusieurs comptes de réseaux sociaux du président déchu. Ayant retourné leur veste moins d’un an plus tard, les chefs du cartel de la tech, ouvertement favorables au projet autoritaire trumpiste, annoncent qu’ils mettront désormais leurs infrastructures numériques au service du nouveau régime, avec zèle et jubilation. Elon Musk, l’homme le plus riche du monde, a investi pas loin de 300 millions de dollars dans la campagne de Trump, s’achetant ainsi un poste de bras droit du président. Ce mariage incongru entre les paléolibertariens du monde MAGA et les transhumanistes mystiques de la Silicon Valley a désormais un nom : le technofascisme2.

Steve Bannon et son idéal insurrectionnel, celui d’un petit peuple radicalisé prenant les institutions par les armes, sont dès lors ringardisés. Le populisme et l’autoritarisme ont appris de leurs insuccès. Cette fois-ci, l’objectif est de changer le système de l’intérieur. Et la méthode est nettement mieux aiguisée.

Le changement de régime se fait immédiatement sentir. Dès le premier jour de son mandat, le 47e président des États-Unis signe 26 décrets présidentiels, dont certains particulièrement symboliques. Abolition du droit du sol. Fin du télétravail pour les fonctionnaires. Retrait des États-Unis de l’Accord de Paris sur le climat et de l’Organisation mondiale de la Santé. Annulation des programmes « Égalité, diversité, inclusion » (EDI) mis en place par l’administration Biden. Sursis et peines commuées pour les émeutiers du 6 janvier 20213. Création du Department of Government Efficiency, le ministère de l’Efficacité gouvernementale, en réalité une sorte de ministère de la démolition, réclamé et dirigé par Elon Musk. Son acronyme, DOGE, n’évoque que par hasard la figure de l’autocrate de la cité-État vénitienne : dans le pur style muskien, il est plutôt censé rappeler le dogecoin, une cryptomonnaie dérivée d’une photo de chien devenue un mème.

Le ton est donné : le Donald Trump ahuri de 2016 et ses bouffons d’extrême droite ont cédé la place à une machine de guerre qui a eu quatre ans pour se préparer à prendre, exercer, et surtout garder le pouvoir. Dans les cercles MAGA, on parle désormais ouvertement de la théorie de l’exécutif unitaire – un fantasme autoritaire et soi-disant antibureaucratique de l’ère Reagan qui s’inspire d’une interprétation maximaliste de l’article 2 de la Constitution pour prétendre que le pouvoir exécutif peut être exercé intégralement et exclusivement par le chef de l’État. Ce pouvoir présidentiel serait ainsi hors de portée de l’« État administratif » honni par le parti Républicain, et très au-dessus du pouvoir législatif. Pour son second mandat, Trump, on le sait maintenant, a adopté d’emblée ce mode opératoire : en janvier 2026, après un an de règne jour pour jour, il avait signé 229 décrets exécutifs – soit 9 de plus que durant les quatre années qu’a duré son premier mandat4.

Pour Trump et sa nouvelle équipe, hors de question de répéter les erreurs du précédent mandat. Il s’agit, en premier lieu, de ne pas laisser la machinerie fédérale et ses plus de deux millions de fonctionnaires les freiner5. Cette fois-ci, il y a un plan. Son nom : Project 2025, une « Mag(n)a carta » contre-révolutionnaire mitonnée par les cerveaux néoconservateurs du lobby Heritage Foundation, un organe « ouvertement autoritariste6 », selon la spécialiste du fascisme Ruth Ben-Ghiat. Son président, Kevin Roberts, considère que le premier mandat de Trump, « malgré de bonnes intentions, a démarré trop lentement, tout simplement7 ». Le document principal du Project 2025, Mandate for Leadership, explique en plus de 900 pages et 320 objectifs comment « démanteler l’État administratif » pour ensuite « décentraliser et privatiser autant que possible »8 ses fonctions, avant d’utiliser les agences restantes pour institutionnaliser le trumpisme.

L’un de ses leviers les plus médiatisés et critiqués est la classification professionnelle Schedule F, mise en place par Trump en 2020, immédiatement annulée par Joe Biden en 2021 puis réinstaurée dès les premiers jours du mandat Trump II. Elle permet de remplacer jusqu’à 50 000 fonctionnaires de carrière par une armée de bureaucrates-activistes loyaux au régime, formés à la guerre contre le deep state (l’État profond) dans une « académie » de Heritage Foundation9. Selon des documents internes révélés fin novembre 2025 par le collectif de lanceurs d’alerte DDoSecrets, près de 13 000 candidats avaient suivi la formation10 pour s’enrôler comme fantassins d’un véritable putsch administratif. La consigne est claire : frapper vite, fort, partout à la fois, from day one, et faire passer un maximum de réformes durant la lune de miel des cent premiers jours.

Message reçu. Les premiers mois du nouveau régime ont fait l’effet d’une effroyable tempête. Chaque jour, pendant que Trump multipliait les décrets et les appels à la haine, de nouvelles agences fédérales étaient pillées par Musk et ses « gardes rouges » du DOGE. D’entières bases de données ont été mises à sac, les employés limogés en masse. La vitesse et l’ampleur de la destruction étaient sidérantes. Un an après le début de l’exercice, 50 % des objectifs du Project 2025 ont été atteints11. Aux yeux des observateurs internationaux, les États-Unis ne sont plus une démocratie fonctionnelle12.

La presse états-unienne, désorientée, utilise le langage de Wall Street pour décrire une « OPA hostile »13 du pays par le duo Trump/Musk. D’autres, plus malicieux, parlent d’un « désassemblage rapide et imprévu14 » de l’État fédéral – reprenant l’euphémisme utilisé par SpaceX, l’entreprise aérospatiale de Musk, lorsqu’une fusée explose en vol.

Un an pile après le retour de Donald Trump au Bureauovale, tout est en ruines – y compris la Maison-Blanche, dont l’aile est a été rasée en octobre 2025 pour être remplacée par une monstrueuse salle de bal dorée à 400 millions de dollars, largement financée par l’industrie de la tech et des cryptomonnaies. Une allégorie architecturale du nouveau régime : brutal, oligarchique, grotesque, mégalomane15.

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« L’histoire enseigne, a dit Antonio Gramsci, mais elle n’a pas d’élèves. »

Ce que nous prenons pour un phénomène inédit – la désintégration programmée de l’administration fédérale des États-Unis par son propre gouvernement et l’installation d’un nouveau type de régime autoritaire à partir d’une élection démocratique – n’est peut-être en réalité que la réitération d’un événement historique pas si lointain. Pour comprendre le présent, il est souvent nécessaire de regarder par-dessus son épaule. Dans ce cas-ci, on gagne à se pencher sur un court et brillant essai de Curzio Malaparte, publié en France en 1931 et intitulé Technique du coup d’État. Preuve de sa justesse, le livre sera honni par trois de ses protagonistes : censuré par Hitler et brûlé en place publique dans l’Allemagne nazie, condamné par Trotski et banni en URSS, il vaudra aussi à Malaparte d’être confiné sur l’île de Lipari par Mussolini. Qu’a bien pu faire l’intellectuel italien pour mériter un tel traitement ? Rien de moins que de révéler, à travers l’analyse de huit coups d’État modernes, ce que l’on pourrait appeler aujourd’hui le code source du pouvoir au xxe siècle – et, par extension, la méthode pour renverser les dictateurs de l’époque.

La bonne vieille insurrection armée qui prenait d’assaut les écrins traditionnels du pouvoir (palais présidentiel, parlement, palais de justice) et s’appuyait sur la puissance d’une foule galvanisée est déjà désuète en 1931. Cette tactique, écrit Malaparte, « ôte tout caractère révolutionnaire aux séditions militaires. La police défend l’État comme si c’était une ville ; les militaires attaquent l’État comme si c’était une forteresse16 ». Il s’agit d’un type de soulèvement largement performatif et violent, et surtout, qui s’adapte mal à la réalité du pouvoir dans les sociétés industrielles.

De la même façon, les images comme celles de « QAnon Shaman » dans la salle du Congrès, torse nu, avec sa coiffe de fourrure surmontée de cornes de bison, et son visage bariolé d’un drapeau des États-Unis, peinent à dépasser le saugrenu parce qu’elles montrent un assaut du symbolique. Le 6 janvier 2021, tout n’était que spectacle, mais c’était une performance. « Il s’agissait avant tout de faire acte de présence et de se faire remarquer. […] Les véritables trophées de la journée furent les selfies », résume le professeur d’histoire Nicolas Guilhot17. Les victimes de cette attaque, en revanche, étaient bien réelles.

Ce jour-là, Trump n’a été qu’un Lénine de bas étage sans son Trotski. On peut imaginer qu’il ait voulu être « le stratège, l’idéologue, l’animateur, le deus ex machina de la révolution »18, comme l’écrit Malaparte au sujet de Lénine, mais il lui manquait un véritable « créateur de la technique du coup d’État bolchevique ».

Dans les sociétés modernes, imposer un régime et le maintenir, nous dit Malaparte, n’est pas une affaire de circonstances ou d’agitation idéologique. C’est une affaire de méthode. Il faut trouver les moyens appropriés aux conditions du moment. Ainsi, la tactique du 18 Brumaire, le putsch mené par Napoléon Bonaparte, n’est pas celle d’une sédition militaire. Le futur empereur apporte un élément nouveau : « la préoccupation de rester dans la légalité », et le 18 Brumaire représente « le premier coup d’État où l’on voit se poser les problèmes de la tactique révolutionnaire moderne »19. Mais ce n’est qu’avec la révolution d’octobre 1917 que se révèle la technique moderne du coup d’État.

Le coup de génie de Trotski est simple : ne pas viser le lieu du pouvoir ou les symboles de sa majesté, mais s’emparer de son infrastructure stratégique. Pour la première fois, la sédition n’attaque pas le pouvoir directement chez lui, mais sabote la tuyauterie qui le maintient en place. En amont de son insurrection, raconte Malaparte, Trotski « est parvenu à se procurer le plan des services techniques de la ville » de Petrograd. Ses gardes rouges « étudient sur place la disposition des conduites souterraines d’eau et de gaz, des câbles d’énergie électrique, de téléphone et de télégraphe. Deux d’entre eux ont exploré les égouts qui passent sous la résidence de l’État-major général. […] Il faut être en mesure d’isoler un quartier ou même un simple groupe de maisons en quelques minutes ; Trotski partage donc la ville en secteurs, fixe les points stratégiques, distribue les tâches »20.

Un millier d’hommes, répartis en équipes « d’ouvriers spécialisés, mécaniciens, électriciens, radiotélégraphistes, aux ordres d’ingénieurs, de techniciens connaissant le fonctionnement technique de l’État », infiltrent patiemment « les corridors des centraux téléphoniques et télégraphiques, de l’Hôtel des Postes, des Ministères, de l’État-major général, pour observer la distribution des bureaux, l’installation de la lumière électrique et du téléphone, garder dans les yeux et la mémoire le plan des édifices, et […] chercher dans l’organisation défensive de la machine technique, bureaucratique et militaire de l’État les lieux de moindre résistance, les côtés faibles, les points vulnérables ». Ils « tâtent les rouages de l’organisation technique, provoquent de temps en temps la paralysie partielle des organes les plus délicats ». Selon Malaparte, ce sont « les escarmouches préliminaires de l’insurrection »21.

Puis vient l’offensive. Dans la nuit du 6 au 7 novembre, les discrètes troupes d’assaut de Trotski s’emparent des centres névralgiques sans se voir opposer la moindre résistance. Les opérations, écrit Malaparte, « se sont déroulées avec une rapidité et une régularité surprenantes ». Petrograd continue de fonctionner normalement. Les tramways circulent, les magasins restent ouverts, chacun vaque à ses occupations. L’un des événements politiques les plus décisifs du xxe siècle s’est produit dans une indifférence quasi totale.

Qu’en déduit Malaparte ? Plusieurs observations contre-intuitives, mais terriblement justes sur la nature du pouvoir au xxe siècle et la manière la plus efficace de s’en emparer. Contrairement à la vision romantique répandue encore à ce jour, on ne prend pas le pouvoir grâce au soutien populaire ni grâce au charisme surnaturel d’un Grand Homme guidant le peuple. L’écrivain italien affirme que « le problème du coup d’État moderne est un problème d’ordre technique. L’insurrection est une machine […] : il faut des techniciens pour la mettre en mouvement, et seuls des techniciens peuvent l’arrêter ». Il assure que « l’insurrection ne se fait pas avec des masses, mais avec une poignée d’hommes prêts à tout, entraînés à la tactique insurrectionnelle, exercés à frapper rapidement, durement, les centres vitaux et l’organisation technique de l’État ». Qu’elle frappe loin des palais, car « la clef de l’État, ce n’est pas l’organisation bureaucratique et politique […] mais l’organisation technique, c’est-à-dire les centrales électriques, les chemins de fer, les téléphones, les télégraphes, les ports, les gazomètres, les aqueducs ». Enfin, qu’elle est reproductible puisqu’elle « ne dépend pas des conditions politiques, sociales, économiques du pays »22.

Infiltration de l’appareil technique de l’État, occupation des centres névralgiques de communication, sabotage des institutions récalcitrantes par des brigades d’ingénieurs spécialisés : les parallèles avec l’actualité deviennent difficiles à ignorer.

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Plus de cent ans après le coup d’État bolchevique, Trump et ses nouveaux stratèges font une mise à jour de la technique malapartienne à l’ère de la numérisation et de l’algorithmie : une technologie du coup d’État parfaitement adaptée à la dématérialisation du pouvoir contemporain dans l’éther de la donnée. Mais alors que Malaparte mettait en scène des

insurgés-techniciens, le modèle Trump II a ceci d’inédit qu’il prône une insurrection programmée par l’exécutif lui-même. Une contre-élite, élue démocratiquement, qui démolit brutalement et méthodiquement les institutions qui lui confèrent sa légitimité. L’éphémère DOGE, aboli après six mois d’(hyper)activité, en est évidemment la manifestation la plus agressive et la plus transparente. Véritable matérialisation technique des préceptes du Project 2025, il a parfaitement rempli sa mission – choquer, démolir, paralyser. Tel un ver informatique, les voilà encodés, lui et ses principes, au plus profond de la nouvelle administration. Fin du premier chapitre du coup d’État technologique.

Une fois l’ancien régime fédéral renversé, place à la consolidation de son successeur. En l’an 2 du trumpisme, la révolution (permanente) est avant tout l’oeuvre de deux proches collaborateurs de Trump. Ce sont eux qui définissent le mode opératoire du régime. Eux qui tracent le double horizon idéologique – la mort de l’État social et la « régénération » raciale des États-Unis – pour un exécutif qui, sans cela, ne serait que pure action. En effet, loin d’être un idéologue cohérent, Trump agit comme un générateur, un soleil noir auprès duquel ses lieutenants plus capables viennent s’alimenter en énergie. En arbitrant au minimum les disputes lorsque la situation l’exige, il assure un semblant de cohésion entre les multiples factions concurrentes de la coalition MAGA, aux objectifs politiques parfois incompatibles. Le reste du temps, il entretient le chaos d’une outrance, d’une insulte ou d’une pulsion.

Le technicien en chef, que Trump et son équipe ont affublé du sobriquet de « Grim Reaper » (grande faucheuse), s’appelle en vérité Russell Vought. Responsable, pour la seconde fois sous Trump, du Bureau de la gestion et du budget, c’est lui qui répartit aux quatre coins de l’État fédéral l’argent alloué par le Congrès. Bureaucrate discret, vétéran de Washington mû par une haine tenace de l’« État profond », il est à l’origine d’une partie des propositions de Project 2025. 

Alors que Vought agit comme président de l’ombre, l’omniprésent et hyperactif Stephen Miller est perçu comme son premier ministre officieux. Chef de cabinet adjoint chargé des politiques, il assure le déploiement de l’industrie technopolicière de surveillance, ordonne les enlèvements de masse, accélère perpétuellement la concentration et la déportation des étrangers. Agent commercial de la xénophobie trumpiste au crâne toujours impeccablement rasé, il n’hésite pas à s’afficher en tenant du suprémacisme blanc comme en septembre 2025, lorsqu’il a affirmé ce qui suit lors de l’oraison funèbre du défunt Charlie Kirk : « Notre lignée, notre héritage remonte à Athènes, à Rome, à Philadelphie, à Monticello. […] Vous n’avez pas idée à quel point nous sommes déterminés à sauver cette civilisation, sauver l’Occident, et sauver cette république23. » En fait, une idée, on peut s’en faire une, sur la base de quelques statistiques éloquentes : sous ses ordres, l’agence fédérale ICE (Immigration and Customs Enforcement, soit le Service de l’immigration et des douanes), est devenue le bras armé du régime. Les 350 000 personnes déportées en un an et les 70 000 personnes détenues dans les camps de concentration (administrés, en grande majorité, par des entreprises privées comme GEO Group ou CoreCivic) ne suffisent pas : Miller et Trump visent un million de déportations par an. Sans se soucier une seconde de l’État de droit.

Ce qui relie entre elles les diverses et parfois contradictoires manifestations du trumpisme, c’est la technologie matricielle qui a permis le coup d’État technofasciste, oeuvre de la Silicon Valley devenue de facto le système nerveux central des États-Unis et d’autres gouvernements autoritaires ou en passe de le devenir. On peut observer le régime de Trump sous toutes ses coutures, on trouve partout la patte de la Silicon Valley. Ce sont ses entreprises, des béhémoths comme Alphabet, Meta ou Amazon, et les nouvelles (et déjà gigantesques) startups faiseuses d’IA comme OpenAI, Palantir ou Anduril, qui fournissent les technologies de calcul, d’analyse, de prédiction et de contrôle, indispensables à la reconfiguration organisationnelle du pays. Ce sont ses patrons mystiques – le trio sud-africain de la « PayPal Mafia » formé par Elon Musk, Peter Thiel et David Sacks, ou les nouvelles figures du complexe « militaro-industriel numérique » comme Alex Karp ou Palmer Luckey –, conscrits dans une administration Trump avec qui ils forment une « broligarchie » (l’oligarchie version tech bros), qui font le lien entre l’exécutif et l’infrastructure technofasciste sur le terrain24.

Le trumpisme du second mandat n’aurait jamais pu exister sans l’architecture logicielle et matérielle d’une industrie numérique dont l’appétit expansionniste et le mépris des normes démocratiques laissaient déjà craindre, en 2024, un « coup d’État permanent »25. Les fantassins de Trump n’auraient jamais pu neutraliser les agences fédérales, pas plus qu’ils n’auraient pu traquer les fonctionnaires récalcitrants, ficher les « ennemis de l’intérieur » toujours plus nombreux, maintenir le panoptique technopolicier et la machine à déportation ou anéantir l’unité fédérale pour satisfaire les désirs sécessionnistes de cette contre-élite et de son projet d’« accélération réactionnaire »26. Et la clé de voûte technologique de ce régime est indéniablement ce que l’on appelle désormais « intelligence artificielle » : des systèmes de calcul « construits pour fonctionner de manière à dégrader et potentiellement détruire les institutions civiques indispensables27 » comme l’État de droit, la presse ou l’université. Des machines à asphyxier le corps social, en l’amputant de ses mécanismes de délibération et de production de connaissances.

En 2026, les États-Unis et la Chine sont deux itérations d’un même système d’exploitation, que la chercheuse Jennifer Lind nomme « smart authoritarianism28 » (autoritarisme intelligent) : des régimes antidémocratiques qui, consolidés par les technologies de répression numériques du capitalisme de surveillance, peuvent désormais se permettre de maintenir une apparence parlementaire tout en exerçant une oppression constante et réticulaire sur leur population. La Silicon Valley, bassin de l’industrie la plus puissante de la planète, est le socle du nouveau fascisme états-unien. Ses multinationales, ses PDG, ses logiciels, son ethos, son matériel et ses fonds d’investissement sont intégrés à l’appareil d’État trumpiste qui réécrit les lois et réaffecte l’argent public en faveur de ces champions du « patriotisme technologique ». L’alliance est rentable pour les deux parties, qui fonctionnent comme un duopole immuable. Pouvoir, argent et infrastructures se concentrent toujours plus entre les mêmes mains.

L’économiste italienne Francesca Bria a récemment cartographié ce réseau de collaborations mutuellement bénéfiques, de contrats publics et de capture réglementaire. Empruntant au vocabulaire des réseaux informatiques, elle décrit le résultat de cette intégration réciproque entre puissance publique et technocapital comme une « stack autoritaire »29 – une pile cohérente d’entités techniques, juridiques, financières et politiques, qui n’oeuvre plus qu’à la consolidation de son propre monopole. Une oligarchie de droit technologique dont le maillage se resserre à chaque nouveau contrat public, et qui pourrait devenir, à l’instar de Palantir, totalement indélogeable, quand bien même Trump et ses « gardes rouges » seraient éjectés du pouvoir par les urnes. Là où Trotski et ses hommes se contentaient de prendre le contrôle des infrastructures, les technofascistes et leurs soutiens MAGA deviennent l’État. Entrés par effraction puis progressivement métastasés dans l’organisme public, ils deviennent impossibles à extraire.

Ou, pour reprendre les mots d’un Donald Trump ahuri, qui philosophait durant les premiers jours de son second mandat, assis au volant d’une Tesla rouge devant la Maison-Blanche : everything’s computer (tout est ordinateur)30.

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Comment lutter contre une technologie du coup d’État qui forme simultanément un coup d’État technologique ? Quelles stratégies, quelles technologies mobiliser en retour pour freiner la propagation de l’infection trumpiste aux autres pays néolibéraux, notamment européens, dont les appareils d’État sont déjà affaiblis par leur dépendance structurelle aux logiciels de la Silicon Valley ? Comment empêcher le coup d’État lorsque les administrations contemporaines barbotent dans l’environnement logiciel fourni par Microsoft, lorsque leurs données dorment sur des serveurs Amazon, lorsque leurs employés communiquent grâce à Gmail, Teams et WhatsApp, et lorsque les ministères communiquent en priorité sur X ?

Pour nos nations vassalisées, repenser les structures de gouvernance au xxie siècle n’est plus seulement une question de souveraineté, mais de survie. Car les parasites des extrêmes droites européennes ont bien compris une chose : dans un pouvoir informatisé, le coup d’État prend lui-même la forme d’un logiciel, un algorithme – au sens générique du mot, un « ensemble de règles opératoires dont l’application permet de résoudre un problème énoncé au moyen d’un nombre fini d’opérations » – c’est ce que l’on constatera dans l’analyse méthodique de la « méthode DOGE », théorisée bien avant l’arrivée d’Elon Musk sous le chapiteau trumpiste. L’exemple MAGA leur a fourni un tutoriel pas à pas, exportable et potentiellement transposable à toute situation et toute entité politique – puisque, rappelons-nous Malaparte, le coup d’État ne dépend ni de conditions politiques et sociales préalables ni du charisme d’un idéologue particulier. En conséquence, avec l’appui logistique de son fournisseur états-unien, une internationale réactionnaire planétaire, allant de l’Argentin Javier Milei jusqu’à l’Italienne Giorgia Meloni, reprend, affine et met à jour la recette insurrectionnelle contemporaine, à l’intention des prochains qui passeront devant les urnes.

L’algorithme s’exporte, se partage, se télécharge. D’autres autocrates en puissance, souvent députés de la nation, trépignent dans leurs starting-blocks ; au Royaume-Uni, en France, au Canada et ailleurs. À leur tour, ils planifient, cartographient, testent les vulnérabilités. Comme ces puissants groupes de hackers invisibles, que le monde de la cybersécurité appelle génériquement un APT (advanced persistent threat, menace persistante avancée), qui s’infiltrent durant des années dans des systèmes informatiques massifs, sans déclencher d’alerte, jusqu’à en posséder virtuellement le contrôle. Partout en Europe, le technofascisme se veut l’APT tapi dans les serveurs de la démocratie numérisée.

Ce livre, pensé comme une mise à jour de l’essai de Malaparte, propose une analyse des dix-huit premiers mois du coup d’État trumpiste. Son auteur n’est pas historien, mais journaliste technocritique. L’ambition de cet essai : dévoiler,  sous la cacophonie virale du trumpisme, cette nouvelle technique du coup d’État devenue une technologie – un ensemble d’outils numériques de calcul et de prédiction, mis au service d’un projet de reconfiguration radicale de la puissance publique –, dont le mode opératoire rompt avec notre perception historique de l’autoritarisme. Malaparte a été condamné à l’exil et son livre brûlé parce que, en dévoilant la manière optimale de prendre le pouvoir sans passer par les urnes ou prendre d’assaut les lieux visibles du pouvoir, il a simultanément dévoilé la meilleure manière de protéger l’État… et de renverser un pouvoir autocratique. Ce qui a provoqué l’ire de Hitler et Mussolini, c’est que Malaparte laissait entendre que n’importe quel groupe un tant soit peu organisé pouvait renverser le Duce et le Troisième Reich. C’était vrai hier, et ce l’est encore aujourd’hui.

Tout en tirant les leçons de l’histoire, l’antifascisme doit adapter ses tactiques aux mutations de l’ennemi, le poursuivre et l’affronter sur son nouvel espace de lutte qu’est l’infrastructure numérique. Les stratégies sont variées. Qu’il s’agisse d’une action comme Occupy Bureaucracy31, une armée de fonctionnaires « rouges » désobéissant et sabotant leur propre engin de travail, d’une suite logicielle pirate, étanche aux control freaks de la Silicon Valley, d’une caste d’ingénieurs choisissant la désertion32, l’archipel des résistances ne peut pas se contenter d’être le sable dans la machine de l’oppression : il doit à son tour déployer un algorithme. Devenir le bug, le ver informatique qui anéantira la monstrueuse entreprise du fascisme contemporain technicisé.

L’analyse à froid de la technologie du coup d’État trumpiste et de ses programmeurs nous fournit, en creux, l’antidote au poison de l’autoritarisme, aux États-Unis et dans le reste des démocraties occidentales malades du néolibéralisme. Le phénomène technofasciste n’est pas une rupture, mais une culmination. Trump, Milei et les autres ne sont pas implacables ; Musk, Thiel et les techno-oligarques ne détiennent pas les clés du futur. Leur hégémonie actuelle est artificielle, bâtie sur trente ans de dérégulation et d’impunité légale manufacturées par une classe politique complice. Pour mettre fin à leur règne, il est donc impératif d’observer leur mode opératoire et d’en identifier les vulnérabilités.

Thibault Prévost
Technologie du coup d’Etat, Lux, 2026. 

Couverture du livre de Thibault Prévost, Technologie du Coup d’Etat.

NOTES

1 Tom Dreisbach et Barbara Van Woerkom, « “This Is Not a Peaceful Protest!” », NPR, 4 janvier 2026.
2 Sur cette question, lire Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet, Apocalypse Nerds. Comment les technofascistes ont pris le pouvoir, Quimperlé, Divergences, 2025.
3 « Here Are the Executive Actions and Orders Trump Signed on Day 1 », The Washington Post, 20 janvier 2025.
4 Gerhard Peters et John T. Woolley (dir.), « Executive Orders: Washington – Trump II », The American Presidency Project, 20 mai 2026.
5 « Workforce Size & Composition », U.S. Office of Personnel Management, mars 2026.
6 Ruth Ben-Ghiat, « The Permanent Counterrevolution », The New Republic, 16 mai 2024.
7 Lulu Garcia-Navarro, « Inside the Heritage Foundation’s Plans for “Institutionalizing Trumpism” », The New York Times, 21 janvier 2024.
8 Paul Dans et Steven Groves (dir.), Mandate for Leadership: The Conservative Promise. Project 2025, Washington, The Heritage Foundation, 2023, p. 3 et 83.
9 Andy Kroll et Nick Surgey, « Watch: 14 Hours of Never-Before-Published Videos from Project 2025’s Presidential Administration Academy », ProPublica, 10 août 2024.
10 Jason Wilson, « Leaked Files Show Far-Right Influences Among Project 2025 Applicants », The Guardian, 28 novembre 2025.
11 Voir le site web Project 2025 Tracker, s. d.
12 Lauren Gambino, « American Democracy on the Brink a Year After Trump’s Inauguration, Experts Say », The Guardian, 21 janvier 2026.
13 Thomas B. Edsall, « Elon Musk Is Leading a “Hostile Takeover of the Federal Government” », The New York Times, 18 février 2025.
14 Charlie Warzel, « The “Rapid Unscheduled Disassembly” of the United States Government », The Atlantic, 3 février 2025.
15 Luke Broadwater et Zach Montague, « Fine Arts Panel, Remade by Trump, Indicates Support for His Ballroom Plan », The New York Times, 22 janvier 2026.
16 Curzio Malaparte, Technique du coup d’État, Paris, Grasset, coll. « Les Cahiers rouges », 2022 [1931], p. 84.
17 Nicolas Guilhot, « D’un chaman à l’autre : théories du complot et impasses du debunking », AOC, 9 novembre 2021.
18 Malaparte, Technique du coup d’État, op. cit., p. 27.
19 Ibid., p. 90.
20 Ibid., p. 40-41.
21 Ibid., p. 40, 56 et 62.
22 Ibid., p. 42 et 56.
23 Robert McCoy, « Stephen Miller’s Charlie Kirk Tribute Was as Sinister as It Gets », The New Republic, 22 septembre 2025.
24 Carole Cadwalladr, « How to Survive the Broligarchy: The Trump- Musk Crackdown Is Coming. Here’s 20 Lessons in How to Survive It », How to Survive the Broligarchy, 17 novembre 2024.
25 Marietje Schaake, « Le coup d’État permanent de la Silicon Valley » dans Giuliano Da Empoli (dir.), L’empire de l’ombre. Guerre et terre au temps de l’IA, Paris, Gallimard, 2025.
26 Lorenzo Castellani, « L’ère de l’accélération réactionnaire », Le Grand Continent, 8 novembre 2024.
27 Woodrow Hartzog et Jessica M. Silbey, « How AI Destroys Institutions », UC Law Journal, vol. 77, no 4, mai 2026, p. 727-770.
28 Justin Hendrix, « Unpacking the Rise of “Smart Authoritarianism” in China », Tech Policy Press, 25 janvier 2026.
29 Francesca Bria, The Authoritarian Stack, site web, 2025.
30 wirelyss, sakshi et Zach, « Everything Is Computer », Know Your Meme, 12 mars 2025.
31 Ned Resnikoff, « The Left Needs Bureaucrats », Dissent, 2026.
32 Jeanne Mermet, Désertons, Paris/Marseille, Les Liens qui Libèrent/Wildproject, 2025.

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    Si le département de l’Efficacité Gouvernementale (DOGE) a disparu de l’actualité, ce n’est pas le cas de ses actions ni du modèle initié, au contraire. Aux États-Unis, des dizaines de d’État ont mis en place des « missions d’efficacité », inspirées du Doge. Un point commun à nombre de ces initiatives est « l’objectif affiché d’identifier et d’éliminer les inefficacités des administrations publiques grâce à l’intelligence artificielle (IA) » et de promouvoir « un accès élargi aux systèmes de don

Après le Doge, les Doges !

15 octobre 2025 à 07:00

Si le département de l’Efficacité Gouvernementale (DOGE) a disparu de l’actualité, ce n’est pas le cas de ses actions ni du modèle initié, au contraire. Aux États-Unis, des dizaines de d’État ont mis en place des « missions d’efficacité », inspirées du Doge. Un point commun à nombre de ces initiatives est « l’objectif affiché d’identifier et d’éliminer les inefficacités des administrations publiques grâce à l’intelligence artificielle (IA) » et de promouvoir « un accès élargi aux systèmes de données étatiques existants », selon une analyse récente de Maddy Dwyer, analyste politique au Centre pour la démocratie et la technologie.

Sur Tech Policy Press, Justin Hendrix en discute justement avec Maddy Dwyer et l’ingénieur Ben Green, dont on a souvent évoqué le travail sur InternetActu et dont on avait lu The smart enough city (MIT Press, 2019, non traduit, voir notre article “Vers des villes politiquement intelligentes”) et qui travaille à un nouveau livre, Algorithmic Realism: Data Science Practices to Promote Social Justice.

Dans son analyse, Maddy Dwyer parle d’une « dogification des administrations américaines » et des gouvernements d’Etats. 29 États américains ont mis en place des initiatives en ce sens, avec des succès pour l’instant mitigés, et un certain nombre (11) ont particulièrement mobilisé les données et l’IA pour se faire. Certains l’ont mobilisé pour simplifier les processus réglementaires, réduire les effectifs et évaluer les financements. Dwyer a établi 5 signaux d’alertes permettant de montrer que ces dogifications pouvaient être problématiques. 

La première concerne le manque de transparence. Du Doge fédéral à ses déclinaisons locales, dans beaucoup de situations nous ne savons pas qui compose la structure, quel est son rôle, quelles sont ses attributions légales, de quels accès aux systèmes dispose-t-il ? 

Le second point d’alerte concerne les violations des règles sur la protection de la vie privée, notamment lorsque le Doge a eu accès à des données sensibles et protégées. Cela rappelle aux Etats qu’ils ont l’obligation de veiller à ce que leurs initiatives d’efficacité soient conformes aux lois sur la confidentialité et la cybersécurité.

Le troisième point d’alerte concerne les failles de sécurité et notamment l’absence de contrôle d’accès, voir l’usurpation d’identité. L’efficacité ne peut se faire au détriment de la sécurité des systèmes. 

Le quatrième signal d’alarme concerne l’instrumentalisation des données gouvernementales, notamment en accélérant les échanges de données entre agences, à des fins non prévues initialement et au risque de saper la confiance des administrés. 

Enfin, un ultime signal d’alarme consiste à utiliser des outils IA sans avoir démontré leur efficacité pour prendre des décisions à haut risque. Les administrations et États locaux devraient donc s’assurer que les outils utilisés sont bien adaptés aux tâches à accomplir. 

Pour Ben Green, ces programmes sont d’abord des programmes austéritaires. Le Doge nous a surtout montré qu’intégrer la technologie dans l’administration peut considérablement échouer. Certes l’IA peut produire du code, mais une grande partie du travail d’ingénieur logiciel ne consiste pas à l’écrire, il consiste à l’intégrer dans un système logiciel complexe, de suivre des protocoles de sécurité appropriés, de concevoir un logiciel capable d’être maintenu dans le temps. Autant de choses que les outils de codage automatisés savent peu faire, rappelle l’ingénieur. Ensuite, ce n’est pas parce qu’un outil d’IA a des capacités ou semble utile qu’il est réellement utile aux travailleurs d’un domaine très spécifique. Déployer un chatbot pour les agents fédéraux ne leur est pas très utile, comme l’expliquait Wired. Un outil d’IA ne sait pas s’intégrer dans un contexte de règles, de réglementations, de processus ni vraiment avec d’autres équipes avec lesquelles les administrations se coordonnent. En vérité, rappelle Green, « il est extrêmement difficile de faire collaborer efficacement les gens et l’IA ». Pour lui, le succès de l’IA s’explique parce qu’elle « rend la mise en œuvre des mesures d’austérité plus rapides ». L’IA est un prétexte, comme le disait Eryk Salvaggio. Elle n’améliore pas l’efficacité du gouvernement. Quand l’IA a été mobilisée au sein de l’Agence des anciens combattants pour réduire les contrats, le code pour distinguer les contrats acceptables des autres a été écrit en une seule journée. Pour Green, le Doge ne s’est jamais soucié de bien faire les choses, ni de garantir le bon fonctionnement des systèmes, mais simplement de rapidité. Sans compter, rappelle Maddy Dwyer, que les administrations subissent désormais une forte pression à avoir recours à l’IA. 

Pour Justin Hendrix, nous sommes aujourd’hui dans un cycle technologique et politique d’expansion de l’IA. Mais ce cycle risque demain de passer. Pourra-t-on utiliser l’IA autrement ? Il est probable que administrations fédérales, étatiques ou locales, se rendent compte que l’IA ne leur apporte pas grande chose et génère surtout des erreurs et de l’opacité, tout comme les entreprises elles-mêmes commencent à déchanter. C’était d’ailleurs l’un des constats du rapport sur l’état du business des l’IA générative publiée par le MIT, qu’évoquait Fortune fin août : « 95% des projets pilotes d’IA générative dans les entreprises échouent ». L’intégration d’outils IA dans les entreprises se révèle particulièrement ardue, et les projets sont souvent peu pertinents, bien moins que les outils des grands acteurs de l’IA. Le rapport soulignait également un décalage dans l’allocation des ressources : plus de la moitié des budgets dédiés à l’IA génératives sont orientés vers le marketing et la vente plutôt que vers l’automatisation des processus métiers. Dans le New York Times, Steve Lohr résumait autrement la situation. « Selon une étude récente de McKinsey & Company, près de huit entreprises sur dix déclarent utiliser l’IA générative, mais tout aussi nombreuses sont celles qui n’ont signalé aucun impact significatif sur leurs résultats financiers. » Malgré l’espoir d’une révolution dans tous les domaines, de la comptabilité back-office au service client, les bénéfices des entreprises à adopter l’IA peinent à émerger. C’est « le paradoxe de l’IA générative », comme dit McKinsey. Et il ressemble furieusement au paradoxe de la productivité de l’introduction des premiers ordinateurs personnels dans les entreprises : malgré les investissements massifs des entreprises dans l’équipement et les nouvelles technologies, les économistes voyaient peu de gains de productivité chez les employés. Selon une enquête de S&P Global, 42% des entreprises qui avaient un projet pilote d’AI l’ont abandonné en 2024, contre 17% l’année précédente. Pour le Gartner, qui analyse depuis des années les cycles de battage médiatique technologiques, l’IA est en train de glisser vers le creux de la désillusion, tout en promettant que c’est l’étape avant qu’une technologie ne devienne un outil à la productivité éprouvé (oubliant de rappeler pourtant, que nombre de technologies mise en avant par cette étude annuelle controversée et fort peu sérieuse, ne sont jamais revenues du creux de la désillusion). Pour l’instant, rappelle Lohr, les seuls gagnants de la course à l’IA ont été les fournisseurs de technologies et de conseils en IA, même si le journaliste tente de nous convaincre du contraire en nous parlant du déploiement de systèmes d’IA chez deux acteurs mondiaux, sans qu’ils soient encore capables de mesurer leurs effets. « Il n’est pas surprenant que les premiers efforts en matière d’IA échouent », clamait Andrew McAfee, codirecteur de l’Initiative sur l’économie numérique du Massachusetts Institute of Technology et fondateur de Workhelix, une société de conseil en IA : « L’innovation est un processus d’échec assez régulier. » 

Reste qu’il est difficile de changer de cap pour ceux qui l’adoptent, rappelle Green, alors que ces bascules favorisent une approche très solutionniste de la technologie. Dans les technologies liées à la ville intelligente, l’adoption rapide de technologies a été déceptive et a conduit à l’abandon de nombre de projets, parce que les équipes, face aux critiques, sont souvent désarmées. Pour lui, l’idée d’une IA indispensable risque surtout de rendre le réveil difficile. « Pour beaucoup de personnes travaillant dans le domaine de la technologie et du gouvernement, la technologie devient la finalité, et on perd de vue ce que nous cherchons réellement à accomplir. On se laisse alors happer par des idées très étroites d’efficacité », au détriment de l’amélioration du gouvernement. Notre navigation à courte vue entre des programmes très pro-techno et leur reflux, conduit à bien plus de stagnation que d’avancées.

Pour Maddy Dwyer tout l’enjeu vise à évaluer s’il existe des alternatives à l’IA plus adaptées pour résoudre nos problèmes, en favorisant la transparence des solutions. Pour Ben Green, nous devrions chercher à mieux comprendre pourquoi l’IA suscite un tel engouement et comment il se propage.

L’engouement pour les solutions technologiques ne date pas de l’IA, comme le montre les nombreuses vagues que nous avons connues. Pour Green, l’enjeu ne consiste pas seulement à expliquer pourquoi l’IA est défaillante, mais à comprendre pourquoi « notre façon de concevoir la technologie est défaillante ». Nous devrions réfléchir à « la façon dont l’information sur la technologie est transmise et partagée à des personnes qui souhaitent simplement améliorer le gouvernement et croient que toutes ces technologies sont efficaces pour y parvenir ». Enfin, dans les discours actuels sur l’efficacité, il faut prendre en compte l’austérité bien sûr, mais plus encore mieux mesurer la profonde méfiance qui s’exprime à l’égard des fonctionnaires. Pourquoi « ne fait-on pas confiance aux bureaucrates pour prendre des décisions à notre place » ? Si l’efficacité est importante, la gauche devrait aussi porter un discours sur l’intérêt général, la dignité, le bien être. L’efficacité est un piège qu’il faut à la fois répondre et dépasser. 

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    A l’heure où, aux Etats-Unis, le FBI, les services d’immigration et de police se mettent à poursuivre les ressortissants étrangers pour les reconduire aux frontières, sur Tech Policy Press, l’activiste Dia Kayyali rappelle que les Etats-Unis ont une longue histoire de chasse aux opposants politiques et aux étrangers. Du MacCarthysme au 11 septembre, les crises politiques ont toujours renforcé la surveillance des citoyens et plus encore des ressortissants d’origine étrangère. Le Brennan Center fo

Doge : la fin du cloisonnement des données

13 mai 2025 à 07:00

A l’heure où, aux Etats-Unis, le FBI, les services d’immigration et de police se mettent à poursuivre les ressortissants étrangers pour les reconduire aux frontières, sur Tech Policy Press, l’activiste Dia Kayyali rappelle que les Etats-Unis ont une longue histoire de chasse aux opposants politiques et aux étrangers. Du MacCarthysme au 11 septembre, les crises politiques ont toujours renforcé la surveillance des citoyens et plus encore des ressortissants d’origine étrangère. Le Brennan Center for Justice a publié en 2022 un rapport sur la montée de l’utilisation des réseaux sociaux dans ces activités de surveillance et rappelle que ceux-ci sont massivement mobilisés pour la surveillance des opposants politiques, notamment depuis Occupy et depuis 2014 pour le contrôle des demandes d’immigration et les contrôles aux frontières, rappelle The Verge. 

Le premier projet de loi du second mandat de Donald Trump était un texte concernant l’immigration clandestine, nous rappelle Le Monde. C’est un texte qui propose la détention automatique par les forces de l’ordre fédérales de migrants en situation irrégulière qui ont été accusés, condamnés ou inculpés pour certains délits, mêmes mineurs, comme le vol à l’étalage. 

La lutte contre l’immigration est au cœur de la politique du président américain, qui dénonce une “invasion” et annonce vouloir déporter 11 millions d’immigrants illégaux, au risque que le tissu social des Etats-Unis, nation d’immigrants, se déchire, rappelait The Guardian. Dès janvier, l’administration Trump a mis fin à l’application CBP One, seule voie pour les demandeurs d’asile désirant entrer légalement sur le territoire des Etats-Unis pour prendre rendez-vous avec l’administration douanière américaine et régulariser leur situation. La suppression unilatérale de l’application a laissé tous les demandeurs d’asile en attente d’un rendez-vous sans recours, rapportait Le Monde. 

Une opération de fusion des informations sans précédent

Cette politique est en train de s’accélérer, notamment en mobilisant toutes les données numériques à sa disposition, rapporte Wired. Le Doge est en train de construire une base de données dédiée aux étrangers, collectant les données de plusieurs administrations, afin de créer un outil de surveillance d’une portée sans précédent. L’enjeu est de recouper toutes les données disponibles, non seulement pour mieux caractériser les situations des étrangers en situation régulière comme irrégulière, mais également les géolocaliser afin d’aider les services de police chargés des arrestations et de la déportation, d’opérer. 

Jusqu’à présent, il existait d’innombrables bases de données disparates entre les différentes agences et au sein des agences. Si certaines pouvaient être partagées, à des fins policières, celles-ci n’ont jamais été regroupées par défaut, parce qu’elles sont souvent utilisées à des fins spécifiques. Le service de l’immigration et des douanes (ICE, Immigration and Customs Enforcement) et le département d’investigation de la sécurité intérieure (HSI, Homeland Security Investigations), par exemple, sont des organismes chargés de l’application de la loi et ont parfois besoin d’ordonnances du tribunal pour accéder aux informations sur un individu dans le cadre d’enquêtes criminelles, tandis que le service de citoyenneté et d’immigration des États-Unis (USCIS, United States Citizenship and Immigration Services) des États-Unis collecte des informations sensibles dans le cadre de la délivrance régulière de visas et de cartes vertes. 

Des agents du Doge ont obtenu l’accès aux systèmes de l’USCIS. Ces bases de données  contiennent des informations sur les réfugiés et les demandeurs d’asile, des données sur les titulaires de cartes vertes, les citoyens américains naturalisés et les bénéficiaires du programme d’action différée pour les arrivées d’enfants. Le Doge souhaite également télécharger des informations depuis les bases de données de myUSCIS, le portail en ligne où les immigrants peuvent déposer des demandes, communiquer avec l’USCIS, consulter l’historique de leurs demandes et répondre aux demandes de preuves à l’appui de leur dossier. Associées aux informations d’adresse IP des personnes qui consultent leurs données, elles pourraient servir à géolocaliser les immigrants. 

Le département de sécurité intérieur (DHS, Department of Homeland Security) dont dépendent certaines de ces agences a toujours été très prudent en matière de partage de données. Ce n’est plus le cas. Le 20 mars, le président Trump a d’ailleurs signé un décret exigeant que toutes les agences fédérales facilitent « le partage intra- et inter-agences et la consolidation des dossiers non classifiés des agences », afin d’entériner la politique de récupération de données tout azimut du Doge. Jusqu’à présent, il était historiquement « extrêmement difficile » d’accéder aux données que le DHS possédait déjà dans ses différents départements. L’agrégation de toutes les données disponibles « représenterait une rupture significative dans les normes et les politiques en matière de données », rappelle un expert. Les agents du Doge ont eu accès à d’innombrables bases, comme à Save, un système de l’USCIS permettant aux administrations locales et étatiques, ainsi qu’au gouvernement fédéral, de vérifier le statut d’immigration d’une personne. Le Doge a également eu accès à des données de la sécurité sociale et des impôts pour recouper toutes les informations disponibles. 

Le problème, c’est que la surveillance et la protection des données est également rendue plus difficile. Les coupes budgétaires et les licenciements ont affecté trois services clés qui constituaient des garde-fous importants contre l’utilisation abusive des données par les services fédéraux, à savoir le Bureau des droits civils et des libertés civiles (CRCL, Office for Civil Rights and Civil Liberties), le Bureau du médiateur chargé de la détention des immigrants et le Bureau du médiateur des services de citoyenneté et d’immigration. Le CRCL, qui enquête sur d’éventuelles violations des droits de l’homme par le DHS et dont la création a été mandatée par le Congrès est depuis longtemps dans le collimateur du Doge. 

Le 5 avril, le DHS a conclu un accord avec les services fiscaux (IRS) pour utiliser les données fiscales. Plus de sept millions de migrants travaillent et vivent aux États-Unis. L’ICE a également récemment versé des millions de dollars à l’entreprise privée Palantir pour mettre à jour et modifier une base de données de l’ICE destinée à traquer les immigrants, a rapporté 404 Media. Le Washington Post a rapporté également que des représentants de Doge au sein d’agences gouvernementales – du Département du Logement et du Développement urbain à l’Administration de la Sécurité sociale – utilisent des données habituellement confidentielles pour identifier les immigrants sans papiers. Selon Wired, au Département du Travail, le Doge a obtenu l’accès à des données sensibles sur les immigrants et les ouvriers agricoles. La fusion de toutes les données entre elles pour permettre un accès panoptique aux informations est depuis l’origine le projet même du ministère de l’efficacité américain, qui espère que l’IA va lui permettre de rendre le traitement omniscient. 

Le changement de finalités de la collecte de données, moteur d’une défiance généralisée

L’administration des impôts a donc accepté un accord de partage d’information et de données avec les services d’immigration, rapporte la NPR, permettant aux agents de l’immigration de demander des informations sur les immigrants faisant l’objet d’une ordonnance d’expulsion. Derrière ce qui paraît comme un simple accès à des données, il faut voir un changement majeur dans l’utilisation des dossiers fiscaux. Les modalités de ce partage d’information ne sont pas claires puisque la communication du cadre de partage a été expurgée de très nombreuses informations. Pour Murad Awawdeh, responsable de la New York Immigration Coalition, ce partage risque d’instaurer un haut niveau de défiance à respecter ses obligations fiscales, alors que les immigrants paient des impôts comme les autres et que les services fiscaux assuraient jusqu’à présent aux contribuables sans papiers la confidentialité de leurs informations et la sécurité de leur déclaration de revenus.

La NPR revient également sur un autre changement de finalité, particulièrement problématique : celle de l’application CBP One. Cette application lancée en 2020 par l’administration Biden visait à permettre aux immigrants de faire une demande d’asile avant de pénétrer aux Etats-Unis. Avec l’arrivée de l’administration Trump, les immigrants qui ont candidaté à une demande d’asile ont reçu une notification les enjoignants à quitter les Etats-Unis et les données de l’application ont été partagées avec les services de police pour localiser les demandeurs d’asile et les arrêter pour les reconduire aux frontières. Pour le dire simplement : une application de demande d’asile est désormais utilisée par les services de police pour identifier ces mêmes demandeurs et les expulser. Les finalités sociales sont transformées en finalités policières. La confidentialité même des données est détruite.

CBP One n’est pas la seule application dont la finalité a été modifiée. Une belle enquête du New York Times évoque une application administrée par Geo Group, l’un des principaux gestionnaires privés de centres pénitentiaires et d’établissements psychiatriques aux Etats-Unis. Une application que des étrangers doivent utiliser pour se localiser et s’identifier régulièrement, à la manière d’un bracelet électronique. Récemment, des utilisateurs de cette application ont été convoqués à un centre d’immigration pour mise à jour de l’application. En fait, ils ont été arrêtés. 

Geo Group a développé une activité lucrative d’applications et de bracelets électroniques pour surveiller les immigrants pour le compte du gouvernement fédéral qui ont tous été mis au service des procédures d’expulsion lancées par l’administration Trump, constatent nombre d’associations d’aides aux étrangers. “Alors même que M. Trump réduit les dépenses du gouvernement fédéral, ses agences ont attribué à Geo Group de nouveaux contrats fédéraux pour héberger des immigrants sans papiers. Le DHS envisage également de renouveler un contrat de longue date avec l’entreprise – d’une valeur d’environ 350 millions de dollars l’an dernier – pour suivre les quelque 180 000 personnes actuellement sous surveillance”. Ce programme “d’alternative à la détention en centre de rétention » que Noor Zafar, avocate principale à l’American Civil Liberties Union, estime relever plutôt d’une “extension à la détention”, consiste en des applications et bracelets électroniques. Les programmes de Geo Group, coûteux, n’ont pas été ouverts à la concurrence, rapporte le New York Times, qui explique également que ses programmes sont en plein boom. Ces applications permettent aux employés de Geo Group de savoir en temps réel où se trouvent leurs porteurs, leur permettent de délimiter des zones dont ils ne peuvent pas sortir sans déclencher des alertes. 

Une confiance impossible !

Ces exemples américains de changement de finalités sont emblématiques et profondément problématiques. Ils ne se posent pourtant pas que de l’autre côté de l’Atlantique. Utiliser des données produites dans un contexte pour d’autres enjeux et d’autres contextes est au cœur des fonctionnements des systèmes numériques, comme nous l’avions vu à l’époque du Covid. Les finalités des traitements des services numériques qu’on utilise sont rarement claires, notamment parce qu’elles peuvent être mises à jour unilatéralement et ce, sans garantie. Et le changement de finalité peut intervenir à tout moment, quelque soit l’application que vous utilisez. Remplir un simple questionnaire d’évaluation peut finalement, demain, être utilisé par le service qui le conçoit ou d’autres pour une toute autre finalité, et notamment pour réduire les droits des utilisateurs qui y ont répondu. Répondre à un questionnaire de satisfaction de votre banque ou d’un service public, qui semble anodin, peut divulguer des données qui seront utilisées pour d’autres enjeux. Sans renforcer la protection absolue des données, le risque est que ces exemples démultiplient la méfiance voire le rejet des citoyens et des administrés. A quoi va être utilisé le questionnaire qu’on me propose ? Pourra-t-il être utilisé contre moi ? Qu’est-ce qui me garantie qu’il ne le sera pas ? 

La confiance dans l’utilisation qui est faite des données par les services, est en train d’être profondément remise en question par l’exemple américain et pourrait avoir des répercussions sur tous les services numériques, bien au-delà des Etats-Unis. La spécialiste de la sécurité informatique, Susan Landau, nous l’avait pourtant rappelé quand elle avait étudié les défaillances des applications de suivi de contact durant la pandémie : la confidentialité est toujours critique. Elle parlait bien sûr des données de santé des gens, mais on comprend qu’assurer la confidentialité des données personnelles que les autorités détiennent sur les gens est tout aussi critique. Les défaillances de confidentialité sapent la confiance des autorités qui sont censées pourtant être les premières garantes des données personnelles des citoyens. 

Aurait-on oublié pourquoi les données sont cloisonnées ?

« Ces systèmes sont cloisonnés pour une raison », rappelle Victoria Noble, avocate à l’Electronic Frontier Foundation. « Lorsque vous centralisez toutes les données d’une agence dans un référentiel central accessible à tous les membres de l’agence, voire à d’autres agences, vous augmentez considérablement le risque que ces informations soient consultées par des personnes qui n’en ont pas besoin et qui les utilisent à des fins inappropriées ou répressives, pour les instrumentaliser, les utiliser contre des personnes qu’elles détestent, des dissidents, surveiller des immigrants ou d’autres groupes. »

« La principale inquiétude désormais est la création d’une base de données fédérale unique contenant tout ce que le gouvernement sait sur chaque personne de ce pays », estime Cody Venzke de l’Union américaine pour les libertés civiles (ACLU). « Ce que nous voyons est probablement la première étape vers la création d’un dossier centralisé sur chaque habitant.» Wired rapporte d’ailleurs que l’ACLU a déposé plainte contre l’Administration de la Sécurité Sociale (SSA) et le Département des Anciens Combattants (VA) qui ont ouvert des accès de données sensibles au Doge en violation de la loi sur la liberté d’information, après en avoir déjà déposé une en février contre le Trésor américain pour les mêmes raisons (alors que ce n’est pas nécessairement la seule manière de procéder. Confronté aux demandes du Doge, le régulateur des marchés financiers américains, rapporte Reuters, a pour l’instant pu créer une équipe de liaison spécifique pour répondre aux demandes d’information du Doge, afin que ses équipes n’aient pas accès aux données de l’autorité des marchés financiers). 

En déposant plainte, l’ACLU cherche notamment à obtenir des documents pour saisir exactement ce à quoi a accès le Doge. “Les Américains méritent de savoir qui a accès à leurs numéros de sécurité sociale, à leurs informations bancaires et à leurs dossiers médicaux”, explique une avocate de l’ACLU. 

Le cloisonnement des données, des bases, selon leurs finalités et les agences qui les administrent, est un moyen non seulement d’en préserver l’intégrité, mais également d’en assurer la sécurité et la confidentialité. Ce sont ces verrous qui sont en train de sauter dans toutes les administrations sous la pression du Doge, posant des questions de sécurité inédites, comme nous nous en inquiétons avec Jean Cattan dans une lettre du Conseil national du numérique. Ce sont les mesures de protection d’une démocratie numérique qui sont en train de voler en éclat. 

Pour Wired, Brian Barrett estime que les données qu’agrège le Doge ne sont pas tant un outil pour produire une hypothétique efficacité, qu’une arme au service des autorités. La question de l’immigration n’est qu’un terrain d’application parmi d’autres. La brutalité qui s’abat sur les étrangers, les plus vulnérables, les plus démunis, est bien souvent une préfiguration de son extension à toutes les autres populations, nous disait le philosophe Achille Mbembe dans Brutalisme. 

Et maintenant que les croisements de données sont opérationnels, que les données ont été récupérées par les équipes du Doge, l’enjeu va être de les faire parler, de les mettre en pratique. 

Finalement, le départ annoncé ou probable de Musk de son poste en première ligne du Doge ne signe certainement pas la fin de cette politique, toute impopulaire qu’elle soit (enfin, Musk est bien plus impopulaire que les économies dans les services publics qu’il propose), mais au contraire, le passage à une autre phase. Le Doge a pris le contrôle, et il s’agit désormais de rendre les données productives. L’efficacité n’est plus de réduire les dépenses publiques de 2 000 milliards de dollars, comme le promettait Musk à son arrivée. Il a lui-même reconnu qu’il ne visait plus que 150 milliards de dollars de coupe en 2025, soit 15 % de l’objectif initial, comme le soulignait Le Monde. Mais le débat sur les coupes et l’efficacité, sont d’abord un quolifichet qu’on agite pour détourner l’attention de ce qui se déroule vraiment, à savoir la fin de la vie privée aux Etats-Unis. En fait, la politique initiée par le Doge ne s’arrêtera pas avec le retrait probable de Musk. IL n’en a été que le catalyseur.

Elizabeth Lopatto pour The Verge explique elle aussi que l’ère du Doge ne fait que commencer. Malgré ses échecs patents et l’explosion des plaintes judiciaires à son encontre (Bloomberg a dénombré plus de 300 actions en justice contre les décisions prises par le président Trump : dans 128 affaires, ils ont suspendu les décisions de l’administration Trump). Pour elle, Musk ne va pas moins s’immiscer dans la politique publique. Son implication risque surtout d’être moins publique et moins visible dans ses ingérences, afin de préserver son égo et surtout son portefeuille. Mais surtout, estime-t-elle, les tribunaux ne sauveront pas les Américains des actions du Doge, notamment parce que dans la plupart des cas, les décisions tardent à être prises et à être effectives. Pourtant, si les tribunaux étaient favorables à « l’élimination de la fraude et des abus », comme le dit Musk – à ce stade, ils devraient surtout œuvrer à “éliminer le Doge” !

Ce n’est malgré tout pas la direction qui est prise, au contraire. Même si Musk s’en retire, l’administration continue à renforcer le pouvoir du Doge qu’à l’éteindre. C’est ainsi qu’il faut lire le récent hackathon aux services fiscaux ou le projet qui s’esquisse avec Palantir. L’ICE, sous la coupe du Doge, vient de demander à Palantir, la sulfureuse entreprise de Thiel, de construire une plateforme dédiée, explique Wired : “ImmigrationOS”, « le système d’exploitation de l’immigration » (sic). Un outil pour “choisir les personnes à expulser”, en accordant une priorité particulière aux personnes dont le visa est dépassé qui doivent, selon la demande de l’administration, prendre leurs dispositions pour “s’expulser elles-mêmes des Etats-Unis”. L’outil qui doit être livré en septembre a pour fonction de cibler et prioriser les mesures d’application, c’est-à-dire d’aider à sélectionner les étrangers en situation irrégulière, les localiser pour les arrêter. Il doit permettre de suivre que les étrangers en situation irrégulière prennent bien leur disposition pour quitter les Etats-Unis, afin de mesurer la réalité des départs, et venir renforcer les efforts des polices locales, bras armées des mesures de déportation, comme le pointait The Markup. 

De ImmigrationOS au panoptique américain : le démantèlement des mesures de protection de la vie privée

Dans un article pour Gizmodo qui donne la parole à nombre d’opposants à la politique de destructions des silos de données, plusieurs rappellent les propos du sénateur démocrate Sam Ervin, auteur de la loi sur la protection des informations personnelles suite au scandale du Watergate, qui redoutait le caractère totalitaire des informations gouvernementales sur les citoyens. Pour Victoria Noble de l’Electronic Frontier Foundation, ce contrôle pourrait conduire les autorités à « exercer des représailles contre les critiques adressées aux représentants du gouvernement, à affaiblir les opposants politiques ou les ennemis personnels perçus, et à cibler les groupes marginalisés. » N’oubliez pas qu’il s’agit du même président qui a qualifié d’« ennemis » les agents électoraux, les journalistes, les juges et, en fait, toute personne en désaccord avec lui. Selon Reuters, le Doge a déjà utilisé l’IA pour détecter les cas de déloyauté parmi les fonctionnaires fédéraux. Pour les défenseurs des libertés et de la confidentialité, il est encore temps de renforcer les protections citoyennes. Et de rappeler que le passage de la sûreté à la sécurité, de la défense contre l’arbitraire à la défense de l’arbitraire, vient de ce que les élus ont passé bien plus d’énergie à légiférer pour la surveillance qu’à établir des garde-fous contre celle-ci, autorisant toujours plus de dérives, comme d’autoriser la surveillance des individus sans mandats de justice.

Pour The Atlantic, Ian Bogost et Charlie Warzel estiment que le Doge est en train de construire le panoptique américain. Ils rappellent que l’administration est l’univers de l’information, composée de constellations de bases de données. Des impôts au travail, toutes les administrations collectent et produisent des données sur les Américains, et notamment des données particulièrement sensibles et personnelles. Jusqu’à présent, de vieilles lois et des normes fragiles ont empêché que les dépôts de données ne soient regroupés. Mais le Doge vient de faire voler cela en éclat, préparant la construction d’un Etat de surveillance centralisé. En mars, le président Trump a publié un décret visant à éliminer les silos de données qui maintiennent les informations séparément. 

Dans leur article, Bogost et Warzel listent d’innombrables bases de données maintenues par des agences administratives : bases de données de revenus, bases de données sur les lanceurs d’alerte, bases de données sur la santé mentale d’anciens militaires… L’IA promet de transformer ces masses de données en outils “consultables, exploitables et rentables”. Mais surtout croisables, interconnectables. Les entreprises bénéficiant de prêts fédéraux et qui ont du mal à rembourser, pourraient désormais être punies au-delà de ce qui est possible, par la révocation de leurs licences, le gel des aides ou de leurs comptes bancaires. Une forme d’application universelle permettant de tout croiser et de tout inter-relier. Elles pourraient permettre de cibler la population en fonction d’attributs spécifiques. L’utilisation actuelle par le gouvernement de ces données pour expulser des étrangers, et son refus de fournir des preuves d’actes répréhensibles reprochées à certaines personnes expulsées, suggère que l’administration a déjà franchi la ligne rouge de l’utilisation des données à des fins politiques. 

Le Doge ne se contente pas de démanteler les mesures de protection de la vie privée, il ignore qu’elles ont été rédigées. Beaucoup de bases ont été conçues sans interconnectivité par conception, pour protéger la vie privée. “Dans les cas où le partage d’informations ou de données est nécessaire, la loi sur la protection de la vie privée de 1974 exige un accord de correspondance informatique (Computer Matching Agreement, CMA), un contrat écrit qui définit les conditions de ce partage et assure la protection des informations personnelles. Un CMA est « un véritable casse-tête », explique un fonctionnaire, et constitue l’un des moyens utilisés par le gouvernement pour décourager l’échange d’informations comme mode de fonctionnement par défaut”. 

La centralisation des données pourrait peut-être permettre d’améliorer l’efficacité gouvernementale, disent bien trop rapidement Bogost et Warzel, alors que rien ne prouve que ces croisements de données produiront autre chose qu’une discrimination toujours plus étendue car parfaitement granulaire. La protection de la vie privée vise à limiter les abus de pouvoir, notamment pour protéger les citoyens de mesures de surveillance illégales du gouvernement. 

Derrière les bases de données, rappellent encore les deux journalistes, les données ne sont pas toujours ce que l’on imagine. Toutes les données de ces bases ne sont pas nécessairement numérisées. Les faire parler et les croiser ne sera pas si simple. Mais le Doge a eu accès à des informations inédites. “Ce que nous ignorons, c’est ce qu’ils ont copié, exfiltré ou emporté avec eux”. 

“Doge constitue l’aboutissement logique du mouvement Big Data” : les données sont un actif. Les collecter et les croiser est un moyen de leur donner de la valeur. Nous sommes en train de passer d’une administration pour servir les citoyens à une administration pour les exploiter, suggèrent certains agents publics. Ce renversement de perspective “correspond parfaitement à l’éthique transactionnelle de Trump”. Ce ne sont plus les intérêts des américains qui sont au centre de l’équation, mais ceux des intérêts commerciaux des services privés, des intérêts des amis et alliés de Trump et Musk.

La menace totalitaire de l’accaparement des données personnelles gouvernementales

C’est la même inquiétude qu’exprime la politiste Allison Stanger dans un article pour The Conversation, qui rappelle que l’accès aux données gouvernementales n’a rien à voir avec les données personnelles que collectent les entreprises privées. Les référentiels gouvernementaux sont des enregistrements vérifiés du comportement humain réel de populations entières. « Les publications sur les réseaux sociaux et les historiques de navigation web révèlent des comportements ciblés ou intentionnels, tandis que les bases de données gouvernementales capturent les décisions réelles et leurs conséquences. Par exemple, les dossiers Medicare révèlent les choix et les résultats en matière de soins de santé. Les données de l’IRS et du Trésor révèlent les décisions financières et leurs impacts à long terme. Les statistiques fédérales sur l’emploi et l’éducation révèlent les parcours scolaires et les trajectoires professionnelles. » Ces données là, capturées pour faire tourner et entraîner des IA sont à la fois longitudinales et fiables. « Chaque versement de la Sécurité sociale, chaque demande de remboursement Medicare et chaque subvention fédérale constituent un point de données vérifié sur les comportements réels. Ces données n’existent nulle part ailleurs aux États-Unis avec une telle ampleur et une telle authenticité. » « Les bases de données gouvernementales suivent des populations entières au fil du temps, et pas seulement les utilisateurs actifs en ligne. Elles incluent les personnes qui n’utilisent jamais les réseaux sociaux, n’achètent pas en ligne ou évitent activement les services numériques. Pour une entreprise d’IA, cela impliquerait de former les systèmes à la diversité réelle de l’expérience humaine, plutôt qu’aux simples reflets numériques que les gens projettent en ligne.«  A terme, explique Stanger, ce n’est pas la même IA à laquelle nous serions confrontés. « Imaginez entraîner un système d’IA non seulement sur les opinions concernant les soins de santé, mais aussi sur les résultats réels des traitements de millions de patients. Imaginez la différence entre tirer des enseignements des discussions sur les réseaux sociaux concernant les politiques économiques et analyser leurs impacts réels sur différentes communautés et groupes démographiques sur des décennies ». Pour une entreprise développant des IA, l’accès à ces données constituerait un avantage quasi insurmontable. « Un modèle d’IA, entraîné à partir de ces données gouvernementales pourrait identifier les schémas thérapeutiques qui réussissent là où d’autres échouent, et ainsi dominer le secteur de la santé. Un tel modèle pourrait comprendre comment différentes interventions affectent différentes populations au fil du temps, en tenant compte de facteurs tels que la localisation géographique, le statut socio-économique et les pathologies concomitantes. » Une entreprise d’IA qui aurait accès aux données fiscales, pourrait « développer des capacités exceptionnelles de prévision économique et de prévision des marchés. Elle pourrait modéliser les effets en cascade des changements réglementaires, prédire les vulnérabilités économiques avant qu’elles ne se transforment en crises et optimiser les stratégies d’investissement avec une précision impossible à atteindre avec les méthodes traditionnelles ». Explique Stanger, en étant peut-être un peu trop dithyrambique sur les potentialités de l’IA, quand rien ne prouve qu’elles puissent faire mieux que nos approches plus classiques. Pour Stanger, la menace de l’accès aux données gouvernementales par une entreprise privée transcende les préoccupations relatives à la vie privée des individus. Nous deviendrons des sujets numériques plutôt que des citoyens, prédit-elle. Les données absolues corrompt absolument, rappelle Stanger. Oubliant peut-être un peu rapidement que ce pouvoir totalitaire est une menace non seulement si une entreprise privée se l’accapare, mais également si un Etat le déploie. La menace d’un Etat totalitaire par le croisement de toutes les données ne réside pas seulement par l’accaparement de cette puissance au profit d’une entreprise, comme celles de Musk, mais également au profit d’un Etat. 

Nombre de citoyens étaient déjà résignés face à l’accumulation de données du secteur privé, face à leur exploitation sans leur consentement, concluent Bogost et Warzel. L’idée que le gouvernement cède à son tour ses données à des fins privées est scandaleuse, mais est finalement prévisible. La surveillance privée comme publique n’a cessé de se développer et de se renforcer. La rupture du barrage, la levée des barrières morales, limitant la possibilité à recouper l’ensemble des données disponibles, n’était peut-être qu’une question de temps. Certes, le pire est désormais devant nous, car cette rupture de barrière morale en annonce d’autres. Dans la kleptocratie des données qui s’est ouverte, celles-ci pourront être utilisées contre chacun, puisqu’elles permettront désormais de trouver une justification rétroactive voire de l’inventer, puisque l’intégrité des bases de données publiques ne saurait plus être garantie. Bogost et Warzel peuvent imaginer des modalités, en fait, désormais, les systèmes n’ont même pas besoin de corréler vos dons à des associations pro-palestiniennes pour vous refuser une demande de prêt ou de subvention. Il suffit de laisser croire que désormais, le croisement de données le permet. 

Pire encore, “les Américains sont tenus de fournir de nombreuses données sensibles au gouvernement, comme des informations sur le divorce d’une personne pour garantir le versement d’une pension alimentaire, ou des dossiers détaillés sur son handicap pour percevoir les prestations d’assurance invalidité de la Sécurité sociale”, rappelle Sarah Esty, ancienne conseillère principale pour la technologie et la prestation de services au ministère américain de la Santé et des Services sociaux. “Ils ont agi ainsi en étant convaincus que le gouvernement protégerait ces données et que seules les personnes autorisées et absolument nécessaires à la prestation des services y auraient accès. Si ces garanties sont violées, ne serait-ce qu’une seule fois, la population perdra confiance dans le gouvernement, ce qui compromettra à jamais sa capacité à gérer ces services”. C’est exactement là où l’Amérique est plongée. Et le risque, devant nous, est que ce qui se passe aux Etats-Unis devienne un modèle pour saper partout les garanties et la protection des données personnelles. 

Hubert Guillaud

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  • Doge : la privatisation des services publics
    Il reste difficile de suivre ce qui se déroule de l’autre côté de l’Atlantique depuis l’arrivée de Trump au pouvoir, ce démantèlement de l’Amérique, comme nous l’appelions. Nous avons tenté également de faire le point de ce qu’était le Doge, de quelle efficacité il était le nom, à savoir un piratage, un remplacement démocratique, une porte ouverte pour la corruption et l’escroquerie… Depuis, les articles s’accumulent encore. Un son de cloche complémentaire le présente souvent comme une privatisa

Doge : la privatisation des services publics

29 avril 2025 à 07:00

Il reste difficile de suivre ce qui se déroule de l’autre côté de l’Atlantique depuis l’arrivée de Trump au pouvoir, ce démantèlement de l’Amérique, comme nous l’appelions. Nous avons tenté également de faire le point de ce qu’était le Doge, de quelle efficacité il était le nom, à savoir un piratage, un remplacement démocratique, une porte ouverte pour la corruption et l’escroquerie… Depuis, les articles s’accumulent encore. Un son de cloche complémentaire le présente souvent comme une privatisation inédite des services publics. Explorons cette piste. 

Une privatisation inédite : les délégataires aux commandes

Le Doge tient d’une privatisation inédite des services publics, assène Brett Heinz pour The American Prospect, rappelant que si Musk a dépensé 290 millions de dollars pour l’élection de Trump, ses entreprises ont reçu plus de 38 milliards de dollars d’aides gouvernementales au cours des deux dernières décennies. 

En fait, le Doge ne vise pas à accroître l’efficacité gouvernementale, mais bien à démanteler la fonction publique en ciblant les dépenses que Musk et Trump désapprouvent, tout en centralisant le pouvoir décisionnel à la Maison Blanche. Mais surtout, le Doge entérine une nouvelle stratégie : « l’accession de sous-traitants gouvernementaux comme Musk au rang de décideurs politiques ». Ce sont ceux qu’on appellerait en France les délégataires des services publics qui prennent les commandes. 

« La seule classe parasitaire qui profite de l’inefficacité du gouvernement est constituée de sous-traitants gouvernementaux à but lucratif comme Musk, qui s’enrichissent sur l’argent des contribuables en fournissant des services hors de prix pour compenser le manque de capacités de l’État, tout en utilisant leurs milliards pour manipuler le système à leur avantage. Permettre à des sous-traitants comme lui de décider de la façon dont le gouvernement dépense l’argent est à la fois un affront à la démocratie et une invitation ouverte à davantage de corruption », explique Heinz.

« La plupart des Américains ignorent à quel point leur gouvernement a déjà été privatisé. On estimait en 2017 que plus de 40 % des personnes travaillant pour le gouvernement ne sont pas réellement des fonctionnaires. Ce sont des sous-traitants d’entreprises privées, embauchés pour prendre en charge une tâche particulière du secteur public. Dans certains secteurs gouvernementaux, comme l’armée, le recours aux sous-traitants est monnaie courante : en 2019, on comptait 1,5 sous-traitant pour chaque soldat américain en Irak et en Afghanistan. »

Pour le dire autrement, le gouvernement fédéral ne souffre pas d’un effectif pléthorique, au contraire : il y a moins d’employés fédéraux en 2015 qu’en 1984. Par contre, la sous-traitance privée, elle, a explosé. « Entre 2013 et 2023, les dépenses totales consacrées à l’attribution de contrats fédéraux ont augmenté de près de 65 % ». 

La croyance dans l’efficacité de la sous-traitance privée n’a jamais été corroborée par des preuves solides, rappelle Heinz. Reste que, désormais, ces contractants ne veulent pas seulement résoudre pour plus cher les problèmes du secteur public, ils veulent aussi pouvoir décider, pour le gouvernement, de la nature du problème. « Les entrepreneurs ne veulent pas simplement obéir aux ordres du gouvernement, mais fonctionner comme un para-État capable d’influencer les ordres que le gouvernement leur donne. À l’instar du rêve de Musk de construire des voitures autonomes, l’industrie rêve d’un entrepreneur auto-contractant. Et Musk lui-même teste ce concept. » Brett Heinz rappelle que les rafles de données du Doge ont d’abord ciblé des agences fédérales où Musk avait des conflits d’intérêts. « En le qualifiant d’ailleurs d’« employé spécial du gouvernement », la Maison Blanche lui impose des normes éthiques moins strictes que la plupart des fonctionnaires qu’il licencie. » Et Musk n’est pas le seul sous-traitant du gouvernement à y étendre son pouvoir. « On entend souvent dire que le gouvernement devrait être géré « davantage comme une entreprise ». Le cas du Doge nous montre pourtant le contraire. Si nous voulions réellement un gouvernement plus efficace, il faudrait réduire le nombre de sous-traitants et embaucher davantage de fonctionnaires, souvent plus rentables et toujours plus responsables et transparents. Musk fait le contraire, offrant à ses entreprises et alliés davantage d’opportunités d’intervenir et de proposer des travaux surévalués et de qualité douteuse. »

L’effondrement des services publics

Le Washington Post raconte l’effondrement de la Sécurité sociale américaine. L’agence fédérale, qui verse 1 500 milliards de dollars par an en prestations sociales à 73 millions de retraités, à leurs survivants et aux Américains pauvres et handicapés a vu ses effectifs fondre. Son site web est souvent en panne depuis que le Doge a pris les commandes, empêchant de nombreux bénéficiaires de mettre à jour leurs demandes ou d’obtenir des informations sur des aides qui ne viennent plus. 12% des 57 000 employés ont été licenciés. Des milliers d’Américains s’inquiètent auprès de leurs députés ou de l’agence des versements à venir. « La sécurité sociale est la principale source de revenus d’environ 40 % des Américains âgés ». En sous-effectif et en manque de budgets de fonctionnement depuis longtemps, la purge est en train de laminer ce qu’il restait du service. Mais, face aux retraités inquiets, les employés ont peu de réponses à apporter, et ce alors que les escroqueries en ligne se multiplient, profitant de l’aubaine que l’inquiétude génère auprès d’eux. Certains bureaux estiment que les gens pourraient être privés de prestations pendant des mois. 

Wired rapporte que le Doge a décidé de réécrire le code du système de la Sécurité sociale américaine, afin de se débarrasser du langage Cobol avec lequel il a été écrit depuis l’origine et que peu de développeurs maîtrisent. Réécrire ce code en toute sécurité prendrait des années : le Doge souhaite que cela se fasse en quelques mois. Qu’importe si cela bloque les versements d’allocation de millions d’Américains. 

En 2020, pour Logic Mag, Mar Hicks avait exploré les enjeux du langage Cobol depuis lequel nombre d’applications des services publics sont construites (et pas seulement aux Etats-Unis, notamment parce que ces systèmes sont souvent anciens, héritages de formes de calcul précédant l’arrivée d’internet). Mar Hicks rappelait déjà que ce vieux langage de programmation avait été, durant la pandémie, un bouc-émissaire idéal pour expliquer la défaillance de nombre de services publics à répondre à l’accroissement des demandes d’aides des administrés. Pourtant depuis 6 décennies, les programmes écrits en Cobol se sont révélés extrêmement robustes, très transparents et très accessibles. C’est sa grande accessibilité et sa grande lisibilité qui a conduit les informaticiens à le dénigrer d’ailleurs, lui préférant des langages plus complexes, valorisant leurs expertises d’informaticiens. Le problème c’est que ces systèmes nécessitent surtout une maintenance constante. Or, c’est celle-ci qui a fait souvent défaut, notamment du fait des logiques d’austérité qui ont réduit le personnel en charge de la maintenance des programmes. “C’est ce manque d’investissement dans le personnel, dû à l’austérité, plutôt que la fiction répandue selon laquelle les programmeurs aux compétences obsolètes partaient à la retraite, qui a éliminé les programmeurs Cobol des années avant cette récente crise.“ Hicks souligne que nous ne manquons pas de programmeurs Cobol. En fait, explique-t-elle : “la technologie actuelle pourrait bénéficier davantage de la résilience et de l’accessibilité que Cobol a apportées à l’informatique, en particulier pour les systèmes à fort impact”. 

“Les systèmes anciens ont de la valeur, et construire constamment de nouveaux systèmes technologiques pour des profits à court terme au détriment des infrastructures existantes n’est pas un progrès. En réalité, c’est l’une des voies les plus régressives qu’une société puisse emprunter ». “Le bonheur et le malheur d’une bonne infrastructure, c’est que lorsqu’elle fonctionne, elle est invisible : ce qui signifie que trop souvent, nous n’y accordons pas beaucoup d’attention. Jusqu’à ce qu’elle s’effondre”.

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