Vue normale

Il y a de nouveaux articles disponibles, cliquez pour rafraîchir la page.
À partir d’avant-hierIA

L’IA sait tout produire… mais pas encore juger : pourquoi nous devenons des opérateurs de l’abondance

Et si on ne posait pas la bonne question quand on s’inquiète de l’impact des intelligences artificielles sur l’emploi ? Au-delà des emplois potentiellement détruits ou créés, que restera-t-il, et que doit-il rester, à l’humain ? Loin de remplacer tous les cols blancs, les IA vont modifier le rôle dévolu à chacun, ce qui devrait mobiliser l’enseignement pour apprendre aux plus jeunes à devenir des opérateurs d’abondance.


Le 10 mars 2026, le PDG de Nvidia Jensen Huang publiait un essai déclarant que l’IA crée plus d’emplois qu’elle n’en détruit. Quelques jours plus tôt, les économistes d’Anthropic publiaient des données empiriques racontant une histoire bien plus nuancée. Entre ces deux lectures, une question demeure entière : dans un monde où la machine produit instantanément, abondamment, et souvent convenablement, qu’est-ce que l’humain doit impérativement conserver comme capacité propre ?

Il y a quelque chose de troublant dans le débat actuel sur l’intelligence artificielle et le travail. Ce n’est pas qu’il soit faux, c’est qu’il pose systématiquement la mauvaise question. On se demande si l’IA va détruire des emplois, si les cols blancs sont les nouvelles victimes du progrès technique, s’ils vont connaître à leur tour « une sorte de désindustrialisation ». Ce débat est légitime.

Mais il écarte une interrogation autrement plus profonde qui consiste à s’interroger sur ce que doit conserver l’humain comme capacité propre dans un monde où la machine produit instantanément, abondamment, et souvent convenablement ? Pour répondre à cette question, le concept d’opérateur de l’abondance apporte un éclairage à maints égards pertinent.


À lire aussi : L'IA générative ne détruira pas votre emploi mais elle va changer profondément votre métier


L’abondance n’est pas la valeur

Jensen Huang utilise une formule a priori séduisante selon laquelle l’IA génère des réponses en temps réel, contextualisées et d’une plausibilité souvent confondante. En quelques secondes, elle produit un projet de conclusions judiciaires, une synthèse bibliographique, une analyse de risques, un plan de cours. C’est techniquement exact. Mais cette exactitude masque une ambiguïté fondamentale : produire ne signifie pas valoir.

La vraie question n’est pas « Est-ce que ce contenu est bon ? », mais pour qui est-il bon ? Dans quel contexte ? Avec quelles conséquences si l’on se trompe ? Et à cette question, le modèle ne répond pas, parce qu’elle exige une forme de connaissance que le philosophe Michael Polanyi qualifiait de tacite dans ses travaux sur les fondements du savoir scientifique « We can know more than we can tell », y écrit-il), un savoir qui vit dans la mémoire des situations, dans l’expérience accumulée des erreurs, dans la lecture des rapports de force d’une organisation, dans la sensibilité aux attentes implicites d’une juridiction ou d’un comité. Ce savoir-là ne se met pas dans un prompt, parce qu’il n’est pas de l’ordre de ce qui peut être intégralement formulé, et qu’il résiste, par nature, à toute tentative de formalisation complète.

Miroir amplificateur

C’est ici que les données empiriques publiées en janvier 2026 par les économistes d’Anthropic fournissent un éclairage décisif. Parmi les millions d’interactions analysées avec Claude, 52 % relèvent de modes augmentatifs. Autrement dit, l’humain itère, ajuste, réoriente. Il ne délègue pas, il collabore. Et surtout, les auteurs constatent une corrélation quasi parfaite entre la sophistication de la question posée et la qualité de la réponse obtenue.

Le modèle est un miroir amplificateur, il ne produit de valeur cognitive que dans la mesure où celui qui l’interroge est capable de formuler ce qu’il cherche. L’abondance que génère l’IA n’est donc pas une ressource libre d’accès. Elle est conditionnée par la compétence de celui qui la sollicite. Ce n’est pas une loi technique, c’est une loi cognitive.

L’opérateur de l’abondance

Il conviendrait d’appeler « opérateur de l’abondance » la figure professionnelle que l’économie de l’IA requiert, et que nos systèmes de formation ne produisent pas encore. Ce n’est ni le programmeur de modèles ni l’utilisateur passif. C’est quelqu’un qui sait formuler un problème en termes exploitables par un modèle, évaluer la pertinence et la fiabilité d’un output, injecter le contexte que la machine ne peut pas avoir et assumer la responsabilité d’une décision fondée en partie sur des suggestions qu’il n’a pas lui-même générées.

Cette compétence n’est pas technique au sens étroit. Elle est profondément intellectuelle. Elle suppose d’avoir été formée à la pensée critique, à l’argumentation, à l’identification des biais. Elle suppose d’avoir fait l’expérience de se tromper et d’avoir appris à détecter pourquoi. En un mot, elle suppose d’avoir été exposé à la difficulté des tâches que l’on délègue désormais, avant de les déléguer.

Le risque silencieux de la délégation aveugle

C’est là que le rapport publié le 5 mars 2026 par les économistes d’Anthropic Maxim Massenkoff et Peter McCrory introduit une distinction cruciale, à savoir la différence entre l’exposition théorique à l’IA, ce que le modèle pourrait techniquement faire dans un métier, et l’exposition observée, ce qu’il fait effectivement. La première dépasse 90 % dans les professions juridiques, financières et managériales. La seconde est bien inférieure, pour des raisons légales, organisationnelles, institutionnelles. Mais l’écart se réduit.

Et le signe avant-coureur le plus inquiétant n’est pas le chômage. C’est le ralentissement du recrutement des jeunes diplômés (22-25 ans) dans les professions les plus exposées. Les entreprises n’embauchent plus autant de juniors pour des tâches que l’IA fait désormais plus vite et moins cher. Ce n’est pas que l’IA supprime des postes, elle contracte plutôt les flux d’entrée dans les professions qualifiées, privant une génération de ce que l’économiste Kenneth Arrow appelait le learning by doing, ce processus lent et irremplaçable par lequel on devient capable de superviser ce qu’on n’a pas encore tout à fait compris.

La déqualification cognitive, c’est précisément cela. Non pas perdre son emploi, mais perdre progressivement la capacité de superviser ce qu’on délègue. On délègue la rédaction sans avoir appris à rédiger. On valide des outputs sans avoir développé la compétence critique qui permettrait de détecter ce que l’IA fait mal, ses angles morts, sa tendance à produire du plausible, là où il faudrait du vrai. Cette « délégation aveugle » n’est pas une fatalité technologique. Elle est le produit d’une augmentation passive, une délégation sans réinvestissement dans des compétences de niveau supérieur.

Quand la boucle se ferme sans nous

Ce raisonnement prend encore plus de force avec l’IA agentique, cette nouvelle génération de systèmes qui n’attendent pas une validation humaine à chaque étape, mais agissent. Ils naviguent, rédigent, exécutent du code, orchestrent d’autres agents, prennent des décisions intermédiaires dans des chaînes d’action qui s’étalent sur des heures sans intervention humaine. Jensen Huang l’a annoncé au GTC 2026 en déclarant que dans dix ans, chaque employé humain travaillera aux côtés de cent agents IA. Le chiffre est peut-être exagéré mais la direction ne l’est pas.

Avec l’IA générative, la boucle revenait toujours à l’humain. Il évaluait un output et décidait. Avec l’IA agentique, cette boucle peut se fermer en interne. L’opérateur de l’abondance doit alors devenir ce qu’on pourrait appeler un « architecte d’objectifs » ; non plus « est-ce que ce texte est bon ? » mais « cet agent a-t-il bien compris ce que je voulais, et ses cinquante actions intermédiaires étaient-elles toutes légitimes ? »

France 24, 2026.

Or, les données Anthropic montrent que le taux de succès des modèles décroît significativement à mesure que la complexité de la tâche augmente, précisément là où les agents déploient le plus d’autonomie. La surveillance humaine est donc la plus nécessaire là où elle est la plus difficile à exercer. Et elle est impossible pour qui n’a jamais eu à faire ce qu’il supervise.

Urgence d’une politique de formation

La thèse de Jensen Huang n’est pas fausse, elle est incomplète. Oui, le déploiement de l’IA génère de l’emploi dans les secteurs de l’infrastructure physique. Mais, comme les réseaux électriques du début du XXe siècle, une infrastructure ne s’irrigue pas équitablement par la seule vertu du marché. Et surtout, elle ne dit rien des effets sur les trajectoires d’apprentissage des professions intellectuelles.

Ce que les données suggèrent avec force, c’est l’urgence d’une politique de formation aux compétences d’exploitation de l’IA, non pas apprendre à coder des modèles, mais apprendre à penser avec eux, à les interroger, à en critiquer les outputs, à maintenir vivante la compétence que l’on délègue. Former des opérateurs de l’abondance. Cette tâche revient en premier lieu aux institutions d’enseignement supérieur, et elle est urgente, parce que la contraction des flux d’entrée des jeunes dans les métiers exposés laisse peu de temps avant que l’apprentissage ne soit structurellement impossible.

Car ce que l’IA ne peut pas faire à notre place, c’est précisément décider que tel output vaut quelque chose, dans ce contexte, pour cette personne, avec ces enjeux. Ce jugement n’est pas une technique. C’est une forme de responsabilité et elle reste irréductiblement humaine.

The Conversation

Bruno Deffains ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

Consommation énergétique des data centers : la France à la croisée des chemins

La France a la volonté d’être une terre d’accueil pour les data centers dans les prochaines décennies. L’Agence de la transition écologique, l’Ademe, a réalisé un travail de prospective à l’horizon 2060 pour évaluer plusieurs scénarios de montée en puissance sur le territoire national de ces infrastructures très gourmandes en énergie et les choix de société qu’ils impliquent. Entretien avec Bruno Lafitte, expert data centers à l’Ademe, qui a coordonné cette étude.


The Conversation : Commençons par l’état des lieux : que sait-on aujourd’hui de la présence des data centers en France, des usages qui en sont faits et de leur consommation électrique totale ?

Bruno Lafitte : Aujourd’hui, l’Ademe recense 352 data centers en activité sur le territoire national. Leur consommation électrique totale représente 10 térawattheurs (TWh) par an, ce qui correspond à l’électricité consommée par environ 10 agglomérations de plus de 100 000 habitants pendant un an.

Cela équivaut à 2,2 % de la consommation annuelle électrique totale du pays. En effet, l’usage du numérique a une matérialité que l’on ne soupçonne pas toujours : des infrastructures énergivores en électricité, en eau pour le refroidissement, sans compter la chaîne de production des serveurs en amont qui charrie également son lot d’impacts environnementaux.


À lire aussi : Les métaux de nos objets connectés, face cachée de l’impact environnemental du numérique


Pourquoi la France souhaite-t-elle être une terre d’accueil pour ces infrastructures ?

B. L. : Il y a aujourd’hui une vraie volonté politique de la France de se placer en leader européen en matière d’accueil de data centers. Cela se traduit déjà par des investissements massifs dans le pays, qui sont facilités par une souplesse administrative. Ce choix repose sur deux grands constats.

L’un tient à l’enjeu crucial de souveraineté numérique : la moitié des usages numériques des Français est actuellement traitée par des data centers situés à l’étranger, et tous les scénarios montrent que cette dépendance augmentera à mesure que les usages s’intensifieront. Au regard des enjeux géopolitiques actuels, relocaliser nos données apparaît crucial.

L’autre est lié à l’avantage majeur dont dispose la France en la matière. Du fait de son mix électrique décarboné et de son électricité largement disponible, mais également de ses normes environnementales, les data centers seront en France mieux encadrés. De ce fait, ils auront des impacts climatiques moindres qu’ailleurs, et en particulier qu’aux États-Unis, où se concentrent aujourd’hui la majorité des data centers dont nous dépendons. (À titre d’exemple, l’intensité carbone de l’électricité française s’élevait, en 2024, à environ 30 gCO₂/kWh, tandis qu’aux États-Unis, celle-ci était en moyenne de 391 gCO₂/kWh en 2019, ndlr.)

Car, en 2050, près de 80 % des usages numériques français feront appel à des data centers basés à l’étranger. Ces usages délocalisés totaliseront 97 % des émissions de gaz à effet de serre liées à l'ensemble des usages français des data centers.

Que sait-on des perspectives de développement des data centers à horizon 2050 et de leur consommation énergétique ?

B. L. : Avec l’accélération de l’intelligence artificielle générative et, à moyen terme, de la blockchain, les besoins en data centers sont appelés à exploser. Leur typologie va évoluer vers de très grands centres dits « hyperscale », abritant des supercalculateurs très énergivores.

Pour donner un ordre d’idée, les très gros data centers aujourd’hui présents en France représentent 10 mégawatts (MW) de puissance électrique installée. Demain, ils avoisineront plutôt le gigawatt (GW) pour les plus importants – soit 100 fois plus.

Pour évaluer les perspectives en France, nous avons conçu un modèle prospectif, fondé sur le modèle international le plus fiable à ce jour, que nous avons actualisé, le modèle Masanet, qui tient compte du volume des serveurs et de l’évolution à venir de leur efficacité énergétique selon leur modèle type. Ce modèle ouvert sera mis à disposition du grand public.

Dans le scénario tendanciel, qui poursuivrait la trajectoire actuelle, la consommation d’électricité induite par les usages numériques français pourrait progresser d’un facteur de 3,7 d’ici à 2035 pour les data centers installés en France – et même de 4,4, en tenant compte de la consommation des data centers situés à l’étranger.

Dans cette configuration, les usages numériques français entraîneront, à l’horizon 2050, une consommation de 55 TWh par les data centers français – soit l’émission de 1,8 million de tonnes équivalent CO₂ –, et presque 200 TWh par des data centers situés à l’étranger – ce qui correspond à l’émission de plus de 48 millions de tonnes équivalent CO₂. (À titre de comparaison, la consommation d’électricité totale en France atteignait près de 450 TWh en 2024, ndlr.)


À lire aussi : Un data center près de chez soi, bonne ou mauvaise nouvelle ?


Quels défis et risques cela représente-t-il pour nos infrastructures électriques ?

B. L. : Cette évolution pose de nombreux défis territoriaux, environnementaux et socioéconomiques. Aujourd’hui, la France a accès à de l’électricité décarbonée en grande quantité (94 % de sa production, en 2024, ndlr). De ce fait, elle est relativement épargnée par les tensions engendrées par l’implantation de data centers au regard de certains de ses voisins européens.

Toutefois, elle s’est fixée, dans tous les domaines, des ambitions d’électrification (notamment pour la décarbonation de l’économie, ndlr) qui feront augmenter significativement les besoins et la pression sur le réseau électrique. S’y ajoute désormais le développement de data centers, pour répondre à la fois à l’explosion des usages et à la volonté de relocalisation exprimée par la France.

Nous avons pris en compte, dans notre étude, les progrès à venir en matière d’efficacité énergétique, mais ils ne suffiront pas à compenser l’augmentation du volume de données hébergées.

L’éventualité d’une révolution technologique, par exemple liée à l’informatique quantique, n’est certes pas à exclure, mais elle ne garantit pas des économies d’énergie. On sait, par ailleurs, que les innovations technologiques ont toujours amené l’éclosion de nouveaux services conduisant à l’augmentation des usages plutôt qu’à une baisse des consommations.


À lire aussi : Ordinateur quantique : comment progresse ce chantier titanesque en pratique


Quelles options s’offrent à la France pour répondre à sa volonté de souveraineté numérique en accueillant des data centers, tout en se tenant à son objectif de neutralité carbone à l’horizon 2050 ?

B. L. : Dans ce contexte, il s’agit pour la France de faire des choix de société. L’une des options est celle de la sobriété, avec une priorisation des usages numériques et une prise de distance, plus ou moins forte, avec le tout-numérique. Dans le scénario le plus frugal que nous avons envisagé, la puissance installée pour les data centers sur le territoire peut être limitée à seulement 5,7 TWh en 2050, soit 190 000 tonnes équivalent CO₂.

L’autre chemin consiste à miser sur l’innovation pour réduire les émissions de gaz à effet de serre des autres secteurs d’activité et à optimiser la consommation d’énergie du numérique. Notre modèle estime que la puissance installée pour les data centers en France avoisinerait alors les 64 TWh, soit 11 fois plus qu’en optant pour la sobriété. Cela correspondrait à l’émission de 2,15 millions de tonnes équivalent CO₂, soit 11 fois plus qu'en optant pour des choix de sobriété.

La question centrale ici, qui relève d’un choix citoyen, est celle du rôle que l’on souhaite donner demain au numérique dans notre société sans renoncer à notre objectif de neutralité carbone.

Propos recueillis par Nolwenn Jaumouillé.

The Conversation

Bruno Lafitte ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

❌
❌