Quel sera le visage du journaliste en 2030 ? Simple pourvoyeur de données pour nourrir les algorithmes, architecte des liens au sein de la « relationship economy » chère à Bruno Patino, ou profession en voie de disparition ? Au Festival International du Journalisme de Pérouse, bulle de réflexion nichée dans une cité étrusque ayant […]
En 2026, la vie numérique cesse d’être un espace que l’on « ouvre » ou auquel on se « connecte ». Elle devient un environnement continu, qui nous entoure, négocie à notre place et décide de plus en plus de ce qui parvient jusqu’à notre attention. En sortant des rangées de machines à sous de […]
À Nantes, lors du Festival de l’info locale, une table ronde a invité les médias à s’interroger sur la défiance croissante dont ils font l’objet. Thème central : le ras-le-bol médiatique. Comment y répondre, alors que la lassitude informationnelle s’installe durablement, en France comme à l’international ? Cette fatigue de l’information, largement documentée ces dernières années, affecte […]
L’été 2025 restera peut-être dans les mémoires comme celui du « Brain Rot », selon Business Insider : face à la surabondance de contenus artificiels, aucune chanson marquante, aucun film, aucun événement fédérateur n’a su émerger, confirmant l’érosion d’une culture partagée. Un contraste saisissant avec l’an dernier, où Jeux olympiques et élections avaient offert des […]
Deux rivaux, une même grammaire visuelle : autrefois perçus comme les pôles opposés des usages sociaux numériques, TikTok et Instagram tendent désormais à se confondre. Pour les médias de service public, cette convergence soulève une question stratégique : comment continuer à toucher les jeunes publics, sans dupliquer les efforts ? Décryptage d’une évolution accélérée des […]
Que vous soyez à la mer, à la montagne ou en ville, l’été reste un moment propice pour penser autrement. Voici la deuxième partie de notre sélection : des ouvrages et des podcasts pour interroger les mutations en cours dans les médias, la tech et la société. Le Double, Voyage dans le Monde miroir – […]
Les frontières entre réalité et illusion s’effacent sous l’effet des intelligences artificielles et une prédiction formulée dès les années 1990 par Nicholas Negroponte dans son ouvrage Being Digital semble s’accomplir : la dématérialisation croissante des interactions humaines. Jamais l’accès au savoir n’a paru aussi vaste, jamais la science n’a été aussi performante, et pourtant jamais […]
Et si votre principal public n’était plus humain ? Alors que les assistants intelligents lisent, filtrent et synthétisent l’information à la place de leurs utilisateurs, une nouvelle chaîne s’impose : B2A2C – de l’entreprise à l’agent IA, puis au consommateur. Dans ce paysage en mutation, concevoir des contenus ne signifie plus seulement capter l’attention humaine, […]
…et Comment y garder les pieds sur terre Après la post-vérité — élue mot de l’année 2016 par le Oxford Dictionary, en pleine ascension de Trump et du Brexit — nous voilà propulsés dans l’ère de la post-réalité. Agents créatifs dopés à l’IA, recruteurs virtuels qui ne jurent que par les soft skills synthétiques, compagnons […]
Entre Noël et le jour de l’an, je profite des vacances hivernales. Alors que je promène avec ma fille, je reçois un mail d’une collègue de Reporters sans frontières (RSF) : « Bonjour à tous, J’espère que vous allez bien et que les fêtes de fin d’année se sont bien passées. Je suis tombée sur une […]
🤖 Les représentants de la presse américaine, venus à Copenhague cette semaine, l’ont tous répété : en matière d’IA dans les rédactions, les Scandinaves ont plusieurs années d’avance*. De la puissance des changements aux peurs d’être à nouveau désintermédiés, des contenus liquides aux agents IA, en passant par l’hyper-personnalisation, voici ce que j’ai retenu de […]
Ce n’est pas la première fois que les médias affrontent une révolution technologique. Mais cette fois, le cœur même du métier est en jeu. L’essor de l’intelligence artificielle générative bouscule la production, la hiérarchisation, la distribution et même la légitimité de l’information. Derrière les expérimentations techniques menées dans les rédactions européennes, un changement de paradigme […]
Face à la double menace des dictatures dystopiques et des intelligences artificielles incontrôlables, le journalisme vacille. Le soleil indulgent de l’Ombrie adoucit les tensions et rend les conversations plus perméables, mais chacun s’interroge sur la survie d’un métier malmené qui doit plus que jamais affirmer sa mission. Par Kati Bremme, rédactrice en chef Méta-Media, Alexandra […]
Sarah Wynn-Williams, ex-directrice de la politique publique de Meta, vient de livrer cette semaine un témoignage édifiant au Sénat américain, suite aux révélations de son livre Careless People. Elle y explique comment le groupe a délibérément exploité la détresse émotionnelle de ses utilisateurs adolescents à des fins publicitaires : Meta pouvait détecter qu’un adolescent se […]
2025, toujours plus immersif, toujours plus IA, et pourtant… presque trop lisse. Cette édition du festival SXSW aurait pu être le théâtre d’une dystopie en direct, mais non : pas de révolte contre les tech bros et leur nouveau Líder Máximo au teint orange, pas même une allusion « au nom qui ne doit pas être […]
Après le supercycle technologique de 2024, nous voilà arrivés dans l’ère de la « Living Intelligence », une fusion des avancées de l’IA et de la biotechnologie. Amy Webb, figure incontournable du South by Southwest depuis près de vingt ans, où elle dévoile chaque année plusieurs centaines de tendances devant un public de fans conquis, […]
C’est au retour d’un périple en Afrique qu’Albert Londres eut cette formule en ouverture de son livre ‘Terre d’ébène’ : « Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie. » La formule est restée célèbre. Le reporter répondait ainsi aux violentes attaques […]
« It gets physical », et pas seulement parce que la physique quantique figure parmi les thèmes (marketing) mis en avant lors du CES 2025, avec une demi-journée de conférences dédiée. L’« IA physique » – un concept clé issu de la keynote spectaculaire de Jensen Huang, PDG de Nvidia – illustre une tendance majeure. […]
Slush, cet événement lancé par des étudiants de l’Université Aalto, a connu une croissance exponentielle pour devenir l’une des plateformes les plus influentes au monde en s’imposant comme le plus grand rassemblement mondial en termes d’investisseurs présents et de capitaux en jeu. Cette année, il a bien porté son nom : sous une alternance de pluie et de neige, les visiteurs ont bravé les éléments pour y participer, alors que le pays s’apprête à revêtir son manteau blanc hivernal. L’atmosphère était d’autant plus particulière qu’à Rovaniemi, les préparatifs dans la maison du Père Noël se déroulaient à quelques pas du plus grand exercice de l’OTAN jamais organisé dans l’Arctique.
Par Kati Bremme, directrice de l’Innovation et Rédactrice en chef Méta-Media
Résultat de la prise d’envergure de Slush : un habitué de Yle a lâché avec un sourire en coin « Cette année, c’est très adulte. » Et effectivement, même si l’ambiance boîte de nuit au pôle Nord reste intacte, les costumes (sans cravate, tout de même) se multiplient, et les stands adoptent un style plus « CES version Halloween », sans tomber dans l’excès du salon automobile végasien – ici, seule la suédoise Polestar représente la voiture de l’avenir.
Sur scène, les sujets attendus ont dominé : l’IA, Donald Trump et le concept d’ »EU Inc« , cette idée ambitieuse d’une entité paneuropéenne qui favoriserait l’émergence de véritables géants technologiques. Mais en coulisses, les échanges ont pris une tout autre tournure : quelles entreprises européennes d’IA disparaîtront en premier ou seront rachetées par un géant américain ? Pourquoi la nourriture est-elle entièrement végane ? Et pourquoi OpenAI a-t-il brillé par son absence au petit-déjeuner sur la régulation avec le président finlandais Alexander Stubb et plusieurs eurodéputés ?
La fin du rêve d’un Internet global ?
Alexander Stubb a justement inauguré ces deux journées de conférences et de rencontres en posant une question fondamentale : allons-nous construire une démocratie numérique ou basculer dans une dictature digitale ? Devons-nous fragmenter Internet au gré des opinions, ou continuer à aspirer à un espace qui rassemble ? Et, plus largement, notre travail est-il guidé par l’espoir ou par la haine ? Il a offert trois pistes de réflexion marquantes au public : réfléchissez à ce que la technologie vous apporte, mais aussi à ce qu’elle vous prend ; demandez-vous si votre entreprise technologique contribue réellement au bien commun ; et gardez à l’esprit que nous atteignons un point d’inflexion critique pour l’humanité.
Alors que notre autonomie est potentiellement menacée, il a souligné l’urgence de mettre en place des règles globales pour garantir que nous restions maîtres de notre destin collectif.
Alexander Stubb, Président de la Finlande
A la recherche du géant de la tech européen perdu
Le thème de Slush cette année, « Métamorphose », reflète les transformations que les entrepreneurs en pleine croissance et les investisseurs peuvent accomplir ensemble grâce aux nouvelles technologies. Un mot d’ordre qui semble avoir trouvé écho : Slush 2024 a attiré plus de 5 500 startups et opérateurs, ainsi que 3 300 investisseurs, établissant un nouveau record. Avec plus de 4 000 milliards d’euros d’actifs sous gestion représentés, l’événement s’impose comme le plus grand rassemblement d’investisseurs au monde, selon sa présidente, Elin Dölker.
Index, l’une des plus grandes sociétés de capital-risque en Europe, a par ailleurs salué un événement de deux jours marqué par « un climat d’optimisme » pour la tech européenne, porté notamment par les investissements dans l’IA. Une tendance déjà observée l’année dernière s’est confirmée : les investisseurs sont devenus plus exigeants, privilégiant des start-ups capables de démontrer une rentabilité rapide. Toutefois, cette quête de garanties s’avère parfois laborieuse, surtout lorsqu’il s’agit d’obtenir des réponses claires de la part des fondateurs. Parfois, il faut dix minutes pour comprendre si le produit existe réellement, s’il a dépassé la phase de preuve de concept (PoC) ou s’il n’est encore qu’une idée vague griffonnée sur un PowerPoint on un Figma.
Sana,une entreprise d’IA suédoise qui développe la prochaine génération d’outils de gestion des connaissances
Les financements pour les entreprises technologiques émergentes devraient connaître en 2024 une baisse pour la troisième année consécutive. Cependant, une nouvelle fenêtre s’ouvre pour les introductions en bourse, souligne la société de capital-risque Atomico dans son rapport sectoriel publié mardi. Parmi les entreprises en lice figurent les fintechs britanniques Revolut et Zopa, ainsi que Bolt, la société estonienne de VTC.
Les discussions à Slush autour de la préservation de la compétitivité technologique européenne ont mis en lumière le projet EU Inc. : une initiative visant à unifier l’écosystème fragmenté des startups européennes au sein d’un marché unique paneuropéen. L’une des premières étapes envisagées serait la création d’une entité juridique harmonisée, un projet encore au stade d’une pétition soutenue par 600 fonds de capital-risque, 9 000 startups et 20 associations. Ursula von der Leyen a apporté son appui à cette initiative en déclarant : « Je propose un nouveau statut juridique à l’échelle de l’UE pour aider les entreprises innovantes à se développer. Il prendra la forme d’un « 28e régime », permettant aux entreprises de bénéficier de règles simplifiées et harmonisées dans certains domaines. »
L’Europe se trouve dans une position privilégiée pour devenir leader de l’innovation en intelligence artificielle, particulièrement dans la « couche applicative » : celle où l’IA s’attaque à des défis concrets dans des secteurs clés comme la santé, l’énergie, les transports …et les médias.
IA : la bataille de l’Open Source versus les modèles fermés, LLMs versus SLMs
L’Open Source peut-il sauver le monde de l’IA générale et de ses dérives potentielles ? Pour Thomas Wolf, cofondateur de Hugging Face, la réponse est claire : il faut démocratiser l’IA grâce à l’open source. En rendant les modèles et datasets largement accessibles, Hugging Face permet aux startups comme aux grandes entreprises d’innover à moindre coût. Selon lui, l’open source offre des avantages indéniables : réduction des dépenses, accélération du développement, collaboration mondiale continue et flexibilité pour personnaliser les outils selon les besoins spécifiques des utilisateurs.
Mais l’open source, selon Wolf, va au-delà d’une simple tendance technologique. Il ouvre la voie à des avancées révolutionnaires dans des secteurs comme la biomédecine, où l’innovation progresse à un rythme effréné et où la meilleure combinaison serait un modèle Open Source avec un jeu de données fermé. Cette logique s’impose si l’on considère l’IA comme une technologie fondamentale, au même titre qu’Internet. De plus, en plaçant la barre haut en matière de transparence et de collaboration, l’open source exerce une pression croissante sur les modèles propriétaires, les incitant (peut-être) à plus d’éthique et d’ouverture.
Ambiance au Messukeskus Helsinki
L’époque où la puissance d’un modèle d’IA se mesurait uniquement à sa taille semble révolue. Sakana.ai, un DeepMind japonais, en est l’exemple parfait. Aspirant à créer une « IA inspirée par la nature« , la startup affirme que son modèle peut être entraîné avec seulement 8 GPU. Une prouesse significative dans un environnement contraint en ressources comme le Japon, où il est difficile de rivaliser avec les modèles de fondation gigantesques développés par des laboratoires privés américains, tels que Facebook FAIR ou Google DeepMind. Le travail de Sakana AI sur des modèles plus compacts s’avère particulièrement pertinent pour des applications sur des dispositifs en périphérie, comme dans les secteurs industriels ou militaires.
Dans cette course à l’intelligence artificielle, ce qui distingue l’Europe n’est pas non plus une quête de puissance brute en matière de calcul – domaine où elle ne peut rivaliser avec les États-Unis ou la Chine. Ce qui fait sa force, c’est son focus et sa finalité. Les innovateurs européens se démarquent par leur capacité à concevoir des solutions ciblées, capables d’apporter un impact concret dans des secteurs complexes et réglementés. Le leadership européen dans la « couche applicative » repose sur plusieurs piliers : un accès privilégié à des ensembles de données uniques et de haute qualité, comme les dossiers médicaux ou les données énergétiques ; une approche fondée sur des valeurs essentielles, intégrant confiance, éthique et durabilité ; et enfin, des pôles d’innovation en IA dans des villes comme Helsinki, Paris et Munich, qui favorisent l’émergence de talents et la collaboration. Ici, la précision et l’impact l’emportent sur la course à la taille.
Les success stories les plus emblématiques
Cette année, les scènes de Slush ont vu défiler des fondateurs à succès, venus partager les clés de leur réussite. Chris Malachowsky, cofondateur de Nvidia, a confié : « Notre premier produit était un échec. Nous avons dû pivoter rapidement. » Leur succès repose sur des choix stratégiques clairs : se concentrer sur les besoins des clients plutôt que sur les tendances technologiques, privilégier les gains à long terme même au prix de sacrifices à court terme, et bâtir une équipe soudée autour de valeurs communes comme la culture, la collaboration et l’engagement.
Le journaliste Tom Mackenzie de Bloomberg, Mati Staniszewski (fondateur ElevenLabs), Bryan Kim (Andreessen Horwitz)
ElevenLabs, célèbre pour ses voix IA ultra-réalistes, révolutionne l’univers de l’audio. Mati Staniszewski, son fondateur, a partagé l’origine de son succès, née d’un simple besoin utilisateur : en Pologne, les films étrangers sont doublés par les mêmes voix pour hommes et femmes, une expérience insupportable pour le jeune entrepreneur. Frustré, il a exploité le meilleur des technologies d’intelligence artificielle pour concevoir un outil de clonage vocal ultraperformant, qui s’est rapidement imposé comme leader du marché.
Bryan Kim, partner chez Andreessen Horowitz, a immédiatement reconnu le talent unique de Staniszewski, qu’il classe parmi les « gummy bear founders » (une référence à l’idée de glisser de la vitamine C dans des oursons en gélatine) : des créateurs capables de combiner une compréhension fine de leur produit et des besoins de leurs utilisateurs, soutenue par une solide expertise scientifique. Tandis que des géants comme OpenAI, Gemini ou Anthropic misent sur des modèles multimodaux, ElevenLabs, lui, se consacre à l’excellence dans le domaine de la voix.
Mais la vision d’ElevenLabs ne se limite pas à la génération vocale. La startup innove avec des contenus interactifs pour le gaming et l’e-learning, développe une marketplace mondiale mettant à l’honneur la diversité des accents et explore des récits audio multidimensionnels mêlant sons, musique et narration. Leur ambition est limpide : construire un écosystème qui redéfinisse notre rapport au son. Comme le résume Staniszewski : « L’audio est bien plus profond que ce que vous imaginez. »
May Habib, fondatrice de Writer AI,a également commencé son parcours IA par la traduction avant de développer un produit qui a suivi chaque génération de modèles transformeurs. Aujourd’hui, son IA générative s’intègre dans n’importe quel processus métier et compte parmi ses clients 40 entreprises du Fortune 500, dont Accenture, Goldman Sachs, Johnson & Johnson, ou encore Nvidia.
Sa devise : plus les modèles deviennent performants – ou plutôt, plus la combinaison de plusieurs modèles s’améliore –, plus il devient possible de transformer des flux de travail humains en actions autonomes. Toujours en phase avec l’évolution technologique ultra-rapide, elle impose une culture d’adaptation permanente, y compris dans son équipe commerciale, qu’elle avertit : « Que Dieu vous vienne en aide si vous êtes surpris en train d’utiliser des slides datant de janvier. »
Mesbaul Anindo (Slush) avec Justin Kan
Être à l’écoute de ses utilisateurs, c’est bien-sûr aussi la clé du succès de Justin Kan, fondateur de Twitch, véritable rock star et DJ à ses heures perdues à Slush. Kan a commencé comme premier utilisateur de sa propre plateforme, avec son célèbre stream 24/7 « Justin.tv ». Depuis, il a su élargir sa vision : à côté du modèle B2C de Twitch, il se concentre désormais sur le B2B avec Stash, une plateforme visant à réduire les commissions prélevées par les app stores sur les jeux des développeurs.
Lors de son intervention, Kan a insisté sur une idée centrale : comprendre la différence entre la « zone de compétence », qui draine votre énergie, et la « zone de génie », qui rayonne et la diffuse autour de vous. Conclusion : Le succès ne réside pas dans le fait d’avoir toutes les réponses, mais dans la capacité à poser les bonnes questions. Et : La stratégie IA est la nouvelle stratégie mobile de 2024, selon Javier Olivan, COO de Meta.
Slush 2024, la Méta-Morphose des fondateurs et investisseurs
Alors, ‘AI eats the world?’
“Graphical computer interfaces are the future,” disait Bill Gates en 1980. En 2024, cette vision trouve un écho avec ChatGPT et les LLMs, des modèles de langage qui fascinent autant qu’ils interrogent. Mais comme le constate Benedict Evans dans sa présentation annuelle à Slush, après l’excitation initiale, la réalité est différente : la majorité des utilisateurs n’ont essayé ChatGPT qu’une seule fois. Alors, jusqu’où cette technologie peut-elle vraiment aller ?
Benedict Evansprésente, comme chaque année, un condensé de vision en quelques minutes
La question clé, selon Evans, est celle de l’échelle. Les LLMs continueront-ils à grossir pour remplacer des systèmes entiers, ou vont-ils réduire leur envergure pour devenir de simples briques logicielles ? Déjà, des stratégies divergentes émergent : Meta distribue ses modèles open source gratuitement, tandis qu’Apple applique sa recette éprouvée – produire des outils « mieux, plus rapides, moins chers », comme elle l’a toujours fait dans l’univers informatique.
En 2013, le machine learning a prouvé son utilité en identifiant des motifs, par exemple reconnaître un chien sur une photo. Mais en 2024, l’IA générative pose une nouvelle question : à quoi sert-elle vraiment ? Evans rappelle une limite cruciale : les LLMs ne sont pas des bases de données. L’exemple d’Air Canada, condamné à verser des dommages et intérêts après que son chatbot a menti à un passager en deuil, illustre bien ce problème. Comment gérer les erreurs dans un système probabiliste et non déterministe ? Peut-elle remplacer Google ? Rien n’est moins sûr. En revanche, leur potentiel réside (toujours) dans leur capacité à devenir des « stagiaires infinis » (en rappelant sa formule de l’année dernière), automatisant les tâches répétitives pour libérer du temps pour des projets stratégiques.
Evans va plus loin et compare les LLMs à des fonctionnalités invisibles, comme le correcteur orthographique, qui s’intègrent dans des outils existants sans que l’utilisateur ait à y penser. Mais il insiste : pour réussir, les LLMs ne doivent pas forcer les utilisateurs à inventer leurs propres cas d’usage. « Les utilisateurs ne savent pas ce qu’ils veulent, » disait Steve Jobs. L’IA doit s’adapter, pas l’inverse. Selon lui, les LLMs doivent devenir une commodité, un peu comme les composants des ordinateurs.
Cette transformation, selon Evans, rappelle celle de VisiCalc, le premier tableur des années 1970, qui a rendu l’informatique indispensable pour les entreprises. Et comme VisiCalc, les LLMs ne remplaceront peut-être pas tout, mais ils transformeront profondément tout ce qu’ils toucheront, redéfinissant à la fois les outils et la manière dont nous travaillons.
Et pendant ce temps, « Software eats Media » …
Conclusion : Make Europe great again
Slush 2024 a montré que l’IA est à un tournant décisif : entre visions grandioses et pragmatisme nécessaire, le jackpot est encore à décrocher. Qui dominera cette révolution ? L’Europe avec ses valeurs et son focus sur l’impact concret ? Les États-Unis et leurs mastodontes technologiques ? Ou ces startups agiles qui transforment des limitations en opportunités ?
Une chose est sûre : la Finlande est définitivement plus cool que ce qu’on imagine (clin d’œil à un vieux slogan publicitaire). Et comme le rappelle le motto de cette année : les grandes histoires commencent par un chat, pas par un prompt…
ContentRadar– Une plateforme conçue pour automatiser la création, la planification et l’analyse des publications sur les réseaux sociaux et maximiser l’efficacité et l’impact des campagnes. Le siège de ContentRadar est basé à Londres, au Royaume-Uni, avec un hub opérationnel à Berlin.
Pyrpose – Une startup suisse qui promeut les initiatives de responsabilité sociale des entreprises grâce à une plateforme qui gère des projets durables et éthiques.
Transjt – une start-up ukrainienne qui comble le fossé entre créativité et technologie grâce à l’élimination de la barrière du codage pour les designers, permettant l’exportation fluide de designs originaux vers des expériences web comme HubSpot, Shopify, Contentful, or WordPress
Workki– une startup finlandaise qui aide à contrer les fausses informations avec une solution qui vérifie les sources et les références, garantissant ainsi la publication d’informations précises. La plateforme facilite la création de contenu en résumant rapidement des articles et des études, assurant un flux constant d’informations fiables.
Nous y sommes ! Les réseaux sociaux d’HugoDécrypte cumulent plus de 14 millions de followers, surpassant ainsi Le Monde, et MrBeast compte plus d’abonnés que Netflix. Selon le dernier Digital News Report du Reuters, les jeunes, pour s’informer, citent davantage les créateurs de contenu que les marques média traditionnelles. Le journalisme n’est plus l’apanage des médias depuis la révolution des réseaux sociaux, qui a transformé chacun en potentiel journaliste, influenceur ou plutôt créateur de contenu, comme ces derniers préfèrent être appelés. L’époque du carpet bombing et du gatekeeping est bel et bien révolue pour les médias, même si, dans les paradis artificiels de l’IA générative et en pleine "super-année électorale", on ressent de nouveau le besoin d’une référence identifiée, voire d’une source unique de l’information labellisée, watermarkée et triplement vérifiée.
Par Kati Bremme, Directrice de l'Innovation et rédactrice en chef Méta-Media
Face à cette réalité, les médias traditionnels doivent relever un défi majeur : évoluer pour séduire un public jeune, indispensable à la démocratie, ou risquer de perdre cette audience au profit d'influenceurs charismatiques qui captivent une génération souvent en proie au doute et à l'inquiétude avec des formats divertissants. Faut-il les imiter, les intégrer ou les défier ? On cherchera la réponse dans ce nouveau cahier de tendances Méta-Media, qui réunit « anciens » et « modernes », y compris des journalistes en l’herbe encore en école, autour de témoignages, décryptages et solutions.
Au siècle dernier, le journaliste jouait inévitablement le rôle d’influenceur, étant, par l’intermédiaire du média qui l'employait, la seule et unique source d’information pour la plus grande partie de la population. Aujourd'hui, depuis le miracle de l’Hudson River rapporté sur feu Twitter, tout le monde peut être journaliste, influenceur ou plutôt créateur de contenu, comme ces derniers préfèrent être appelés, qu’ils soient macro, micro ou nano...
Autrefois, le métier d'influenceur fut réservé à l'élite médiatique. Aujourd'hui, il est à la portée de tous grâce aux outils numériques. Contrairement aux rédactions traditionnelles, les créateurs adoptent rapidement les innovations de l'IA pour amplifier leur impact. Ils n'ont plus besoin de presse à imprimer ou de stations de radiodiffusion pour atteindre de larges audiences. Avec des moyens de création, de diffusion et de personnalisation automatisés, ils peuvent désormais toucher un public vaste et diversifié, révolutionnant ainsi le paysage médiatique.
De gauche à droite, captures des comptes de : Dylan Page, UnderTheDeskNews et Salomé Saqué
Arianna Huffington fut parmi les premières à se lancer sur Internet sous forme de blog (la version web 1.0 de l’influence). Elle a été suivie par des journalistes comme Samuel Etienne, qui faisait vivre la presse sur Twitch pendant la pandémie en incarnant le rôle du « boomer » parlant aux jeunes façon web 2.0. Quelle est la recette du succès de HugoDécrypte, Taylor Lorenz, Rana Ayyub, Squeezie, Fang Fang, Maria Ressa, Kara Swisher & Co ? Comment les médias traditionnels peuvent-ils rester pertinents alors que les audiences se tournent de plus en plus vers les 50 millions de créateurs de contenu dans le monde, dont 150 000 en France, partageant leurs intérêts et compétences en ligne ?
Nouvelle relation, nouvelle définition
Des millions de jeunes préfèrent déjà les influenceurs et créateurs comme sources d'information de confiance. Cette confiance des consommateurs n'est pas nécessairement basée sur la qualité du reportage ou le prestige d’une marque, mais sur de solides relations parasociales. Elle n’a pas besoin de l’intermédiaire d’un journaliste : les jeunes internautes plongent volontairement dans les sujets d’actualité qui les intéressent en utilisant la barre de recherche de TikTok pour construire leur avis, souvent influencés par des figures populaires en ligne.
Le Larousse décrit toujours le journaliste comme une « personne qui a pour occupation principale, régulière et rétribuée, l'exercice du journalisme dans un ou plusieurs organes de presse écrite ou audiovisuelle ». Mais le métier lui-même est en train de glisser vers de nouveaux horizons. Qu'est-ce qui définit un journaliste aujourd'hui ? La carte de presse ou son travail ? Travailler pour un média donné, qu’il soit public ou privé, signifie déjà une certaine réduction de l'indépendance, le journaliste devant se plier à une ligne éditoriale plus ou moins orientée. Les journalistes présentateurs télé, par leur rôle incarné, ont d’ailleurs peut-être toujours été un peu plus « influenceur » que leurs homologues de la presse écrite, à l’instar de Bernard Pivot, capable de propulser les ventes d’un livre présenté dans son émission emblématique. Aujourd'hui, l'information télévisuelle tend davantage vers le divertissement à coup de technologies immersives, une évolution fortement influencée par les tendances des chaînes télévisées américaines.
Bernard Pivot, l’un des premiers « journalistes-influenceurs » culture, INA
Quand le rapport de force des rédactions avec leurs publics n’a pas changé depuis des siècles, les relations des influenceurs avec leurs followers sont plus bilatérales : ils sont à l’écoute, interagissent, suivent les conseils de leur communauté, et parfois même les incluent dans leurs contenus. Ils expriment souvent une perspective subjective et intime sur des sujets personnels et peuvent discuter de questions banales ou personnelles, équilibrant autopromotion et authenticité. Certains « influenceurs-blogueurs » ont plus tard su capitaliser sur leur rapport privilégié et leur compréhension des besoins des audiences, à l’instar d’Ezra Klein qui a commencé par un « web log », et qui fut parmi les premiers blogueurs à avoir obtenu une accréditation presse pour un événement politique en 2004, en fondant en 2014, Vox Media.
L’Information-Divertissement
La notion du journalisme comme institution visant à éduquer, informer, et élever est aujourd'hui ébranlée par la pression commerciale qui l'oriente vers le divertissement. À contre-courant, un nouveau journalisme citoyen s'est développé sur les réseaux sociaux et Internet. Avec l'IA générative, nous assistons déjà à l’essor d’influenceurs virtuels, et il sera facile demain de transformer un texte en podcast ou en vidéo, abolissant les frontières entre les formats classiques de l’information, au service d’une production de masse, ou de qualité, selon les impératifs économiques et les volontés éditoriales des uns et des autres.
Je me souviens encore des réactions dans les rédactions quand on leur présentait la chaîne HugoDécrypte, du jeune Hugo Travers qui s'était lancé dans des formats d'information sur YouTube en 2015. « Ce n'est pas du journalisme ». Pas assez sérieux. Pas assez formaté. Trop incarné. Trop divertissant. Trop clivant. « Mais ça plaît aux jeunes ».
Hugo Travers crée en 2015 sa chaîne YouTube, HugoDécrypte Grâce à leur approche pédagogique et leur forte présence sur les réseaux sociaux, les créateurs de contenu rendent l'actualité accessible à un public souvent détaché des médias traditionnels. Des journalistes influenceurs comme le YouTubeur américain Philip DeFranco ou la journaliste indienne Faye D'Souza utilisent leurs plateformes pour présenter l'actualité de manière directe et engageante. Ces professionnels réussissent à combler le fossé entre le journalisme traditionnel et les attentes d'un public connecté, avide d'immédiateté et de transparence. L’information devient davantage communication, et ceci dans les deux sens.Contrairement aux discours répandus, les jeunes générations font bien une différence entre journalistes et influenceurs, comme nous l’explique Anne Cordier : les adolescents distinguent nettement les créateurs de contenu – qu’ils appellent alors souvent « influenceurs » – qui diffusent du divertissement et du témoignage (comme Squeezie, cité comme référence à propos des jeux vidéo, ou Léna Situations, que les jeunes filles apprécient pour ses publications sur la mode) – et ceux qui produisent du contenu informationnel plus sérieux à leurs yeux (comme Mister Géopolitix ou Jemenbatsleclito, compte de la créatrice féministe Camille Aumont Carnel).
Et ils préfèrent ces formats pour s’informer, au même moment où certains managers de rédactions historiques crient encore au loup quand on veut faire entrer TikTok dans le modèle de distribution de l’information. Le paysage des influenceurs est un espace vaste et en constante évolution. Avant de dénoncer l’abêtissement placide du lecteur ou sa manipulation par les tenants du nouveau discours médiatique, il faudra écouter la journaliste américaine Kara Swisher, qui remarque que les médias devraient réellement s’inquiéter : chaque jour, la qualité des contenus de la blogosphère augmente tandis que celle des rédactions print baisse.
De nouvelles marques d'influence émergent en intégrant les nouveaux usages des jeunes générations (et de plus en plus ceux des plus anciennes). Brut a été parmi les premières plateformes qui utilisent des vidéos courtes et percutantes pour diffuser l'actualité. Leur approche visuelle et narrative (non incarnée à leurs débuts, incarnée aujourd’hui) a permis de répondre aux usages d’un large public. Comme le prédisent nos collègues de Yle, bientôt, il faudra diffuser l’information sur Roblox, si l’on veut encore toucher la génération Alpha qui s’identifie désormais plus à leur avatar qu'à leur propre reflet dans un miroir.
De l’intention d’influer
Que fait alors un journaliste influenceur ? A-t-il l'intention d'influencer l'opinion publique ? L’amalgame entre influenceurs et journalistes nuit certainement à la compréhension des jeunes de ce qu’est l’information.En septembre 2023, Taylor Swift a appelé ses 280 millions d’abonnés sur Instagram à s’enregistrer sur les listes électorales, provoquant un afflux immédiat de 35 000 jeunes, et Léo Nora, plus de 17 000 abonnés sur son compte TikTok, a publié une vidéo en anglais visionnée près d'un million de fois depuis novembre dernier. « Ne venez pas à Paris pour les Jeux olympiques ». De la rumeur à l’info vérifiée, sur les réseaux sociaux il n’y a aucune hiérarchie, aucun rédacteur en chef. Question d'actualité : Un influenceur peut-il être payé pour faire la promotion d’un parti politique ?
Déjà en 2004, le Boston Chronicle soulignait la nature particulière des blogueurs d'information de l’époque, dont l'écriture se caractérisait par un style subjectif, à une époque où la vidéo sur smartphone n'existait pas encore : « Quiconque possède un ordinateur et un logiciel de publication à domicile peut se qualifier comme il le souhaite. Si c'est un couple de retraités qui décide simplement qu'ils ont une opinion, cela ne fait pas d'eux un organe de presse. Cela fait juste d'eux un couple de retraités avec une opinion et un site web. » En tant que médias d’information, les influenceurs naviguent souvent dans cet espace flou entre le journalisme et le plaidoyer, n’hésitant pas à orienter leurs audiences vers des collectes de fonds pour des partis et des candidats dans cette « super-année électorale ».
TikTok a toujours revendiqué une volonté de divertissement, mais les usages ont évolué vers des fonctionnalités de moteur de recherche et de consultation d'information (avec la guerre en Ukraine, le feuilleton judiciaire entre Johnny Depp et Amber Heard et la guerre israélo-palestinienne). Sa croissance rapide a attiré des messages politiques partisans, de la désinformation et des théories du complot. La surveillance et l'enquête sur la propagation de ces messages sont compliquées par l'absence d'une API (interface de programmation d'application) approuvée pour accéder au flux de données générées sur la plateforme chinoise.
« Depuis 2016, la tendance est que les messagers les plus puissants en politique sont des gens réels, des gens de la communauté qui ressemblent à vos voisins », a déclaré Bradley Beychok, président du comité d'action politique American Bridge 21st Century. Les politiques s’appuient de façon croissante sur des micro-influenceurs dans leur campagne.
Le journalisme numérique converge avec la culture de l'influence. Les médias traditionnels mettent en avant les biographies des journalistes, et de plus en plus de sujets vidéos sont incarnés. Devons-nous tous devenir influenceurs ? La rédaction du New York Times adopte une politique restrictive à ce sujet. Pourtant, le comité chargé d'examiner les projets extérieurs des journalistes a approuvé plus de 90 % des 200 projets proposés par des journalistes désireux de développer leur propre marque. D'autres médias intègrent directement des influenceurs dans leurs équipes rédactionnelles.
L'authenticité performative
En utilisant la métaphore d'une pièce de théâtre théorique, le sociologue Erving Goffman a décrit le concept de la représentation de soi en tant qu'« acteur ». Une interprétation transposable dans l’histoire plus récente, où les influenceurs investissent dans la gestion des impressions. Ils utilisent des techniques de storytelling, des filtres, des montages, et des collaborations stratégiques pour façonner une image cohérente et attrayante. Leur succès dépend souvent de leur capacité à contrôler et à diriger les perceptions de leur audience.
La dynamique entre les influenceurs et leur audience est interactive. Les commentaires, likes et partages servent de feedback, guidant les performances futures, la ligne éditoriale et les thématiques choisies. Cette interaction crée un cycle de rétroaction où l'audience influence les contenus et vice versa. Les influenceurs ajustent leur contenu en fonction des réactions, optimisant constamment leur impact et leur reach, ce qui peut poser problème pour des contenus d’information. Un paradoxe clé est la quête d'authenticité dans des performances stylisées : ils doivent sembler authentiques tout en étant performatifs. Cette tension, centrale à leur succès et crédibilité, est souvent gérée par la divulgation contrôlée de vulnérabilités ou de moments « réels », créant un lien émotionnel tout en gardant un contrôle narratif.
D’un autre côté, la dissimulation de la subjectivité est rendue d’autant plus facile que les techniques de reproduction mécanique gomment la singularité de l’original (« l’aura » de Walter Benjamin). Désincarnation perverse puisque, loin de supprimer entièrement l’émotion, elle en déplace plutôt l’objet vers la satisfaction d’une sorte de spectacularisation vaine de la vie. Dans les médias historiques, où il y avait auparavant des départements de ventes pour gérer la distribution optimisée des journaux, ce sont aujourd’hui davantage les journalistes eux-mêmes qui doivent marketer l’information sur les réseaux sociaux. Ils ont alors développé une relation d’amour-haine avec les plateformes. La « schizophrénie numérique » nous laisse perpétuellement tiraillés entre la fascination et la peur des nouvelles technologies.
Équilibres économiques fragiles
Nathan Myhrvold, ex-CTO de Microsoft, a décrit le dilemme des rédactions au 21ème siècle : « Qui paiera pour l'information ? » On se souvient des opérations de séduction des dirigeants des réseaux sociaux auprès de médias historiques pour alimenter leurs plateformes de contenus de qualité aux débuts de la révolution numérique. Rapidement, ces premiers se sont aperçus qu'ils pouvaient générer une meilleure rétention (indicateur important pour la publicité) avec le divertissement et les vidéos drôles plutôt qu'avec des analyses approfondies et des reportages d'information vérifiés, mettant ainsi en danger des médias entiers qui avaient construit leur économie sur un canal de diffusion contrôlé par les GAFAM.Les récentes modifications de l'algorithme d'Instagram pour limiter la visibilité du contenu politique ont entraîné une baisse de l'engagement de 70 grands comptes d'actualités, diminuant de 26 % leurs interactions, quand ce n’est pas Meta qui met simplement fin à l'accès aux informations sur Facebook et Instagram de tous les utilisateurs au Canada.
Malgré un statut de journaliste entrepreneur fragile et dépendant des plateformes, beaucoup de jeunes journalistes, pour qui le carcan d’une rédaction historique paraît trop restrictif, se rêvent en influenceur, en « enfants les plus cool du quartier », incités à accroître leur audience et, en retour, souvent leur compte en banque. Pour d'autres, ce choix devient une nécessité imposée par le manque d'opportunités disponibles dans les rédactions traditionnelles. Il reste que la combinaison des influenceurs et des algorithmes des médias sociaux est peut-être la forme de publicité la plus puissante jamais inventée.
Mais la lutte solitaire sur les réseaux sociaux est rude, et la pertinence culturelle n’est pas éternelle. C’est un job 24/7, l’algorithme des réseaux sociaux ne pardonne pas la relâche, les GAFAM ne connaissent pas les congés payés. Et chaque réseau social a ses spécificités. TikTok est le meilleur endroit pour rapidement gagner une large audience, YouTube pour la monétiser sur le long cours, et Instagram est historiquement le lieu des deals avec des marques. Pour X, « it’s complicated ». Il est vrai que l’« investissement influence » se pare des plus beaux atours : pour 1 euro investi, le retour s’élève en moyenne, à 9,60 euros.
Pour l’instant, les start-ups de journalisme attirent des audiences importantes et dévouées, mais peinent à convertir cette fidélité en soutien financier. La plupart d'entre elles dépendent de financements philanthropiques, qui restent rares et fragmentés. Dans un double élan d’indépendance à la fois éditoriale et économique, on a pu observer pendant la pandémie mondiale le départ d’un certain nombre de journalistes des grandes rédactions emblématiques pour lancer leur propre newsletter. On les surnommait alors les substackerati, d’après la plateforme qui leur sert d’outil de publication.
Une autre réponse à la quête de modèle économique des influenceurs pour éviter la navigation dans les eaux troubles du mélange de publicité et d’information sont peut-être les technologies du Web3, ce nouvel Internet participatif, dont l’adoption grand public se fait attendre. Un des éléments clés du Web3 est une expérience centrée sur l'utilisateur. Cette expérience n'a pas besoin d'une plateforme centrale, comme X, TikTok ou YouTube, pour médier les interactions de pair à pair. Des sites comme WeAre8 ou Good-Loop récompensent les utilisateurs engagés en partageant un pourcentage de revenus. Le Web3 permet également la « propriété » d'actifs numériques comme l’a expérimenté le magazine TIME. Les principes de ces technologies peuvent être appliquées au journalisme et créer une nouvelle manière de consommer l’information. Le prochain TikTok ne sera peut-être pas une seule plateforme, mais une relation directe avec les publics. Et « le coût par téléportation » dans Roblox sera peut-être le prochain coût par clic.
Formats longs et journalisme investigatif
Les journalistes qui quittent le havre sécurisé d’une rédaction et le contexte ingrat de la « littérature pressée », qualificatif attribué par le poète Matthew Arnold au journalisme, ne datent pas d’hier : le nombre de journalistes devenus écrivains est pléthore (certains diront même que les meilleurs écrivains sont ceux qui ont un background de journaliste). Le livre pour un journaliste de presse papier est un peu ce qu’est le documentaire pour un journaliste télé. Le nombre de tirages d’un livre n’est-il pas un peu l’équivalent d’un nombre de likes ? Face à des rédactions qui réduisent leurs moyens à peau de chagrin, ferment leurs bureaux à l’étranger et ont privilégié pendant des années la course après l’actu chaude, souvent accompagnée d'une gestion superficielle des réseaux sociaux, des journalistes indépendants qui se consacrent à des formats longs et au journalisme d’investigation se démarquent en prenant le temps de développer leurs histoires.
Ce que certains journalistes indépendants peuvent se permettre au prix d’une multitude de tâches allant de la production de contenu à la gestion de leur propre marketing et finances, les rédactions peuvent seulement le mettre en place quand il y a collaboration ou partenariat. Ou changement de priorités. Ou fusion... Michael Moore explique que ses documentaires expriment ses opinions, laissant chaque spectateur se faire la sienne. Des journalistes indépendants peuvent prendre le temps sur une histoire, contrairement à beaucoup de rédactions traditionnelles qui peinent à mettre à jour leurs priorités.
Influenceurs sous influence en Asie
Les influenceurs en Asie jouent un rôle crucial dans la formation de l'opinion publique et la diffusion des tendances, d’autant plus dans des États à la marge de la démocratie. Alors que leur popularité continue de croître, une méfiance croissante envers les médias d'État et les tentatives des gouvernements de reprendre le contrôle de la présence des influenceurs en ligne remettent en question un modèle de liberté émergent. En Chine, le journaliste Luo Changping utilise les réseaux sociaux pour critiquer les politiques gouvernementales, souvent au risque de représailles. L’influenceur Chen Qiushi a gagné en notoriété pendant l'épidémie de Covid-19 en partageant des témoignages directs de Wuhan, mettant en évidence les écarts dans les rapports officiels.
Ce double rôle de reportage et d'influence leur permet de façonner le discours public tout en marchant sur une corde raide de régulations gouvernementales. En Inde, des journalistes comme Faye D'Souza utilisent les médias sociaux pour fournir des analyses critiques et des reportages indépendants. En Corée du Sud, des figures comme Joo-Jin Woo, journaliste d'investigation, sont populaires pour leurs enquêtes approfondies sur la corruption et les abus de pouvoir. Au Japon, des journalistes comme Shiori Ito, y abordent des questions de justice sociale et de politiques publiques (notamment autour de l’égalité des sexes), et jouent un rôle essentiel pendant les élections en partageant des informations critiques et des perspectives alternatives, influant les débats publics et les choix électoraux.
Mais très vite, les gouvernements ont mis en place des mesures qui visent à encadrer l'influence des célébrités numériques et à s'assurer que leurs messages restent conformes aux directives officielles. Le phénomène des journalistes influenceurs sur les plateformes de médias sociaux chinois en particulier reflète l'interaction unique entre le journalisme, les médias sociaux et le contrôle de l'État. La direction centrale du Parti a adopté une fonction de surveillance médiatique pour renforcer son contrôle sur une administration défaillante et pour mettre en lumière les aspects du capitalisme bureaucratique devenus si implacables qu’ils compromettaient la survie même du système.
Un nouveau journalisme de surveillance, incarné par des influenceurs y compris étrangers, promet de renforcer l'hégémonie du Parti en lissant les aspérités de la transformation chinoise en cours et en surveillant les frontières politiques, économiques et numériques d'une société de marché autoritaire émergente.
L’incarnation de la communauté
Pour certains, le journalisme en dehors des rédactions est aussi le seul moyen de s’affirmer. Taylor Lorenz, journaliste au Washington Post et spécialiste de la culture numérique, a exploré l'histoire des créateurs de contenu sur Internet et observe que « les premiers influenceurs étaient des femmes parce que les médias ne s'intéressaient pas à leurs centres d'intérêt ». Les influenceurs utilisent les plateformes sociales pour aborder des sujets souvent sous-représentés dans les médias traditionnels, offrant ainsi une diversité de perspectives et enrichissant le débat public, en prenant en charge une partie du travail d’un service public.
Même si des efforts sont en cours dans la plupart des médias, construire et renforcer son audience demain passera forcément par l'intégration des minorités dans la production de contenu pour établir un lien authentique avec des publics plus jeunes, et pour contrer une époque fragmentée, où les masses sont difficiles à atteindre. The Vice Guide to Culture 2023 avait déjà souligné que les jeunes générations « se tournent vers leurs pairs et leurs communautés de confiance avant de choisir de faire confiance à des experts extérieurs. En outre, ils boycottent collectivement les organisations en lesquelles ils ne croient pas ».
Dylan Page (10M), jeune créateur de contenu d'information du Royaume-Uni, compte plus de followers et de vidéos vues que la BBC (2,6 M) et le New York Times (570K) réunis, même sur des sujets d’actualité comme Gaza. Les reporters de guerre traditionnels n'ayant pas pu se rendre à Gaza, bon nombre des témoignages les plus convaincants ont été racontés par des habitants, y compris par une nouvelle génération présente sur les réseaux sociaux.
Plestia Alaqad est une habitante de Gaza dont la documentation sur les difficultés de la vie quotidienne a apporté une touche personnelle absente des médias grand public. Face à ces enjeux, WhatsApp prend de l'importance pour l'information. Avec le lancement de Threads et de Bluesky, le travail des équipes chargées de l'engagement du public est devenu plus exigeant que jamais. Les grands médias cherchent de plus en plus à élargir l'éventail des voix qui couvrent les sujets.
Les attentes des consommateurs en matière de représentation des communautés minoritaires sont de plus en plus sophistiquées, en commençant par la personne, et non l'identifiant tel que le genre, la sexualité ou la race. Les communautés minoritaires réécrivent les règles d'engagement avec les marques, recherchant des récits et des partenariats qui compliquent la représentation au lieu de la simplifier. Veiller à ce que l'information soit accessible à tous n'est pas seulement une question de responsabilité éthique, mais aussi une obligation légale dans l'Union européenne.
Régulation du Far West
Le Conseil européen a approuvé des conclusions pour soutenir les influenceurs en tant que créateurs de contenu en ligne dans l'UE. Il incite les États membres à dialoguer avec les influenceurs et leurs organisations pour clarifier leur rôle et la législation applicable. Par ailleurs, il demande à la Commission d'explorer des moyens de soutien au niveau européen, y compris l'éducation aux médias, la promotion de la responsabilité en ligne, et l'utilisation des fonds et programmes de l'UE.
L’Europe n’est pas la seule région au monde à se pencher sur l’encadrement des influenceurs de plus en plus influents : en Chine, la loi sur la cybersécurité impose des restrictions sévères sur les contenus en ligne, avec des sanctions importantes pour les infractions. En Inde, les législations récentes exigent des plateformes de réseaux sociaux qu'elles surveillent et régulent les contenus publiés par les influenceurs. Au Japon, le code d'éthique pour les influenceurs impose des règles claires sur la divulgation des relations commerciales. Les créateurs doivent également respecter des normes élevées de conduite en ligne en Corée du Sud, où les lois sur la protection des consommateurs exigent une transparence renforcée au sujet des contenus sponsorisés.
Et le phénomène est en train de s’auto-réguler un peu : la tendance du « désinfluence » (ou « deinfluencing ») est une réaction (plus ou moins sincère) aux pratiques traditionnelles des influenceurs sur les réseaux sociaux. Au lieu de promouvoir constamment des produits et d'encourager la consommation, les « désinfluenceurs » incitent leur public à être plus sélectif et réfléchi dans leurs achats. Cette tendance critique les recommandations souvent exagérées des influenceurs et se concentre sur la réduction de la surconsommation, ce qui a des avantages pour l'environnement et le bien-être personnel, …et l’écosystème informationnel.
Quand il y a quelques années encore, les réseaux sociaux des débuts faisaient office de nouvelle machine à café où l'on s'échangeait nos expériences (de visionnage des programmes télés en direct) dans une sorte d'Agora, nous vivons aujourd'hui dans un monde fragmenté où il est plus facile que jamais d'ignorer totalement ce que les autres consomment. Il est également plus facile que jamais d'accorder une importance démesurée à des informations ou à des tendances qui peuvent sembler populaires mais qui sont en réalité très confinées. Dans ce nouveau monde, où les algorithmes de recommandation l'emportent sur l'ancien modèle des followers, les seuls géants de la Tech sont les gatekeeper de la connaissance sur la façon dont l'information circule sur leurs plateformes, d'autant plus s'ils détiennent en même temps le Saint Graal de l'IA générative.
Journalistes artificiels et désinformation
Avec l'arrivée de l’IA dans les rédactions, l'avenir du journalisme soulève de nombreuses questions. Julian Assange exhorte les journalistes à adopter une approche scientifique, en s'appuyant sur des sources vérifiables. Dans ce nouveau monde mi-réel mi-artificiel, on assiste à l'apparition de présentateurs-influenceurs malgré eux : Nota Bene et Cyprien ont vu leur image utilisée sans leur consentement par l’IA, tandis que Julien Bugier et Anne-Claire Coudray se sont retrouvés à promouvoir des produits dans des publicités à leur insu. Notre cahier 2023 était consacré à l'IA dans les rédactions, un phénomène accéléré par le lancement de ChatGPT. Nous ne traiterons donc de ce sujet qu'en marge ici. Maisface à une profession qui est constamment remise en question ces dernières années, l’émergence de plumes automatiques ajoute encore quelques interrogations dans une série déjà longue de défis.
Image extraite d'une des deepfakes montrant Anne-Claire Coudray et Maître Gims, Vrai ou Faux
Après la transformation numérique, nous vivons désormais une transformation virtuelle. Les outils basés sur l'IA qui modifient le langage de l'information afin d'améliorer la pertinence et la compréhension pour des publics particuliers seront de plus en plus présents dans le paysage de l'information dans les années à venir. Les chatbots, les applications et les extensions de navigateur répandront de plus en plus leur influence. Les leaders d'opinion clés chinois (KOL), en particulier dans l'industrie du commerce électronique, se tournent déjà vers des clones numériques pour générer du contenu 24 heures sur 24.
Selon le MIT Technology Review, l’entreprise Silicon Intelligence, basée à Nanjing, peut créer un clone IA simple pour seulement 8 000 yuans (environ 1 000 euros), prix qui peut augmenter pour une programmation plus complexe. La société n'a besoin que d'une minute de séquences vidéo d'un être humain pour former un vidéaste virtuel. Dernièrement, les « Pleureurs Virtuels » sont devenus une tendance sur les réseaux sociaux. Dans le monde des influenceurs où chacun cherche à se démarquer, jusqu'où peut-on aller trop loin ?
Anciens avec modernes
Aujourd'hui, plus de jeunes aspirent à devenir influenceurs que journalistes. Il est tellement séduisant de pouvoir échapper à l'incertitude économique en gagnant les cœurs (et les esprits) de l'Internet, même si l'équilibre économique reste fragile. Si les créateurs de contenu sont la nouvelle industrie médias, que deviennent alors les médias traditionnels ? Ne pourrait-on pas tout simplement réunir le meilleur des deux mondes sous le même toit ?
Cette dynamique pousse les médias à innover et à adapter leurs formats pour rester pertinents. Des collaborations entre médias traditionnels et influenceurs, comme celle de Samuel Etienne sur Twitch avec France Télévisions, de la streameuse Quineapple avec Arte ou encore des créateurs de contenus écologiques qui participent à 2050Now, le nouveau média du groupe les Echos-le Parisien, montrent que l'intégration des techniques des influenceurs peut enrichir l'offre médiatique.
Capture girl_go_green pour 2050Now
La Deutsche Welle Akademie et ses partenaires en Serbie, où les réseaux sociaux regorgent de commentaires haineux non modérés, collaborent avec des influenceurs YouTube pour rendre l'éducation aux médias plus captivante pour les jeunes. Ce projet transforme les idoles des adolescents en éducateurs. Lorsqu'ils parlent de cybersécurité, de discours haineux ou de harcèlement, les YouTubeurs, autorités crédibles, ont plus de poids. Par ailleurs, l'UNESCO facilite des échanges de compétences entre journalistes et influenceurs, affirmant ainsi l'intérêt de valoriser une collaboration entre ces deux sphères plutôt que de les considérer en opposition.
Imaginer la nouvelle cuisine journalistique
Cette nouvelle dynamique avec les audiences marque un tournant pour les médias de service public. Fini le temps où seuls les indicateurs commerciaux comme le nombre d'abonnés ou de visites dictaient leur succès. Aujourd'hui, l'impact se mesure aussi à travers l'interaction et le retour direct des audiences. Les rédactions, traditionnellement orientées vers une transmission d'information descendante, se transforment en de véritables écouteurs du public. Cette approche rappelle celle des journalistes qui, autrefois, allaient à la rencontre de leur public faute de moyens numériques. Une pratique remise au goût du jour par la SVT avec la démarche Fika med SVT, où les journalistes partageaient le goûter avec des citoyens pour mieux saisir et refléter leurs perspectives.Les rédactions deviennent davantage des vases communicants avec leurs audiences, y compris les plus jeunes (évolution vitale pour éviter l’effet « cringe » autour de la question du bon émoji ou des moments embarrassants de « daddy dancing »).
Nos enfants vivent dans un monde numérique différent. L'avenir pourrait bien ressembler à des fragments du présent, où des influenceurs individuels commandent de vastes audiences, et où les réseaux sociaux et les médias textuels passent au second plan au profit de plateformes vidéos dotées d'algorithmes axés sur les recommandations, qui mettent parfois en scène des actualités ultra-violentes.
En attendant, parmi les témoignages que nous avons récoltés auprès d’étudiants en journalisme en France, très peu évoquent les influenceurs. Ils ne choisissent pas en priorité l’option web et réseaux sociaux proposée par les écoles et aspirent toujours à intégrer un média, fait rassurant. Et un certain nombre de personnes (y compris des jeunes) n’ont même pas de présence sur les réseaux sociaux marqués par les influenceurs.
Même si (ou parce que) les jeunes sont les premiers à utiliser les réseaux sociaux pour s’informer, une éducation aux médias et à l’information intégrant les créateurs de contenu est essentielle pour éviter le mélange de genres dans cette nouvelle dynamique influenceurs-journalistes.
Trouver le juste équilibre entre l’attraction des jeunes et le maintien des audiences traditionnelles est essentiel. Au-delà des mots à la mode comme IA, immersion ou gaming, il est important de forger une meilleure relation avec nos publics. « Video didn’t kill the radio », et les influenceurs ne signifient pas la fin du journalisme.
Les créateurs redéfinissent les codes de l'information. Apprenons les uns des autres. Les influenceurs seront un peu plus influencés par les journalistes, et les journalistes deviendront un peu plus influenceurs.*
La dernière décennie a été marquée par une évolution fulgurante des technologies et des médias, transformant radicalement la manière dont les jeunes interagissent avec le monde numérique. L'étude "Children's Media Lives", menée depuis dix ans par Ofcom, a scruté ces changements, offrant un aperçu détaillé de l'impact des médias sur le comportement et le développement des enfants. Cette analyse explore comment les médias numériques, devenus omniprésents, façonnent les expériences de vie des jeunes générations, en mettant l'accent sur les défis (et les opportunités) qu'ils représentent pour leur croissance.
Lancée en 2004, "l'année des selfies", l'étude de l'Ofcom a vu évoluer l'usage des réseaux sociaux. Les enfants âgés de 5 à 7 ans sont de plus en plus présents en ligne - un tiers utilise les médias sociaux sans supervision, et un nombre croissant possède des profils personnels. Un quart des 5-7 ans possède un smartphone, et la moitié des enfants de moins de 13 ans est sur des réseaux sociaux, malgré l'exigence d'âge minimum.
Comparé à l'année dernière, une proportion plus élevée d'enfants de 5 à 7 ans sont en ligne pour envoyer des messages ou passer des appels vocaux/vidéo (de 59 % à 65 %) ou pour regarder du contenu en streaming en direct (de 39 % à 50 %). De même, l'utilisation globale des réseaux sociaux ou des applications parmi tous les enfants de 5 à 7 ans a augmenté d'une année sur l'autre (de 30 % à 38 %), avec WhatsApp (de 29 % à 37 %), TikTok (de 25 % à 30 %), Instagram (de 14 % à 22 %) et Discord (de 2 % à 4 %) enregistrant une croissance particulière chez ce groupe d'âge. Les jeux en ligne chez les enfants de 5 à 7 ans ont également connu une augmentation annuelle significative - 41 %, contre 34 % auparavant - avec plus d'enfants de cet âge jouant à des jeux de tir qu'auparavant (15 %, contre 10 %).
L'ère de TikTok : Vers une consommation média individualisée, omniprésente et de plus en plus rapide
Au lancement de l'étude en 2014, l'accès aux smartphones était considéré comme un passage à l'âge adolescent, généralement autour de 13 ans. Les enfants de cette époque utilisaient principalement leurs téléphones sous des contrats prépayés, limitant ainsi leur accès aux médias numériques. Par contraste, en 2024, TikTok règne en maître sur le paysage médiatique des jeunes, avec une acquisition de smartphones dès l'âge de 9 ou 10 ans. Les enfants passent aujourd'hui entre six à huit heures quotidiennes sur les médias sociaux, un chiffre qui reflète une transition profonde de la consommation média de groupe vers une expérience plus solitaire et individualisée. Les vidéos stimulantes et de courte durée, avec des montages rapides et saccadés, mettant en scène des personnages bruyants, dramatiques et exagérés, captivent de plus en plus l'attention des enfants. Les vidéos en écran divisé - et maintenant en triple écran dans certains cas - restent une caractéristique de leur régime visuel. L'Ofcom a également observé plusieurs enfants utilisant la fonction "avance rapide" de TikTok pour parcourir rapidement les vidéos à double vitesse.
Capture d'écran de la vidéo du créateur de contenu MrBeast, "J'ai donné 1 000 000 $ aux gens mais ils ont seulement 1 minute pour le dépenser...
Professionnalisation et commercialisation du contenu
Une transition vers des médias sociaux de moins en moins interactifs est notable. Si auparavant, les plates-formes étaient des espaces d'échange et de partage, elles sont désormais dominées par des contenus visuels professionnels et commerciaux. Les vidéos, en particulier, ont subi une métamorphose, devenant plus courtes, plus rapides et visuellement plus stimulantes pour capter l'attention des jeunes. Ce phénomène est exacerbé par des algorithmes qui personnalisent l'expérience utilisateur, maximisant l'engagement mais minimisant les interactions réelles. Les enfants âgés de 8 à 17 ans qui utilisent les médias sociaux sont significativement plus susceptibles de le faire passivement en "aimant" ou "suivant" d'autres comptes (44 %), plutôt que d'être des utilisateurs actifs qui partagent, commentent ou publient du contenu (28 %). Les participants à l'étude qualitative qui partageaient du contenu qu'ils avaient créé avaient tendance à le faire de manière stratégique - par exemple, en ne partageant que temporairement des publications dans leurs stories, ou parmi un cercle sélectionné et restreint d'amis sur des comptes de médias sociaux privés.
Répercussions sur le développement social et personnel, les filles plus exposées
L'influence des médias sociaux sur les interactions sociales est complexe. Bien que des plateformes comme Roblox offrent des opportunités de jeu et d'interaction, elles ne remplacent pas les interactions en personne, essentielles au développement social des enfants. Les formats populaires et intimistes comme les vidéos ASMR (surtout chez les filles) créent une fausse intimité qui apaise temporairement mais ne comble pas véritablement les besoins relationnels. De plus, la consommation isolée de contenu peut contribuer à un sentiment de solitude et d'anxiété parmi les jeunes. La recherche suggère un décalage entre l'exposition des enfants plus âgés à des contenus potentiellement nuisibles en ligne et ce qu'ils partagent avec leurs parents concernant leurs expériences en ligne. Un tiers (32 %) des 8-17 ans déclarent avoir vu quelque chose d'inquiétant ou de désagréable en ligne au cours des 12 derniers mois, mais seulement 20 % des parents de ce groupe d'âge rapportent que leur enfant leur a dit avoir vu quelque chose en ligne qui les a effrayés ou bouleversés dans la même période. Il est important de noter que toutes les filles âgées de 8 à 17 ans sont plus susceptibles que les garçons du même âge de vivre des interactions désagréables ou blessantes en ligne, que ce soit via des messages texte ou des applications de messagerie (20 % contre 14 %) ou via les médias sociaux (18 % contre 13 %).
En quête de vérité et de confiance
Dans un monde saturé d'informations souvent non vérifiées, il est alarmant de constater que les enfants peinent à discerner le vrai du faux. Ils expriment une conscience croissante des biais potentiels des contenus en ligne et commencent à chercher activement des perspectives alternatives. Cependant, cette quête de vérité est entravée par un manque de compétences en littératie médiatique, qui est crucial pour naviguer efficacement dans l'environnement numérique moderne. Selon l'étude, les adolescents plus âgés ont plus de difficulté à distinguer le vrai du faux en ligne. Les enfants âgés de 16 à 17 ans sont moins confiants dans leur capacité à distinguer le vrai du faux en ligne que l'année dernière (75 % contre 82 %).
Les cadres de référence des enfants - comment ils pensent le monde et leur place en son sein - sont de plus en plus influencés par ce qu'ils voient sur les réseaux sociaux. La plupart des enfants ne recherchent pas activement les actualités - bien que certains d'entre eux en voient des extraits de manière incidente. Lorsqu'ils y sont confrontés, cela provient rarement d'une source d'actualités traditionnelle et prend souvent la forme de commentaires. Quand d'autres informations leur parviennent, c'est souvent par le biais d'influenceurs, présentés comme aspirants ou offrant des conseils sur la santé et l'amélioration de soi. Seul un petit nombre d'enfants sont conscients que certaines des informations qu'ils voient peuvent être partiales, mais ils ont du mal à déterminer ce qui est vrai. La plupart d'entre eux ne tiennent pas compte des motivations des créateurs de contenu et de la manière dont celles-ci peuvent façonner ce qu'ils publient...
Conclusion
Ces chiffres sont publiés à un moment où les preuves de l'impact de l'utilisation généralisée des médias sociaux chez les enfants continuent de croître. Le gouvernement américain a averti que les médias sociaux posent un "risque profond" pour la santé mentale et le bien-être des enfants et des adolescents, le nombre d'enfants et d'adolescents souffrant de dépression et d'anxiété ayant augmenté de près de 30 % ces dernières années, un phénomène décrit par l'universitaire américain Jonathan Haidt dans son livre "The Anxious Generation". L'Ofcom s'apprête à rassembler un ensemble de propositions pour compléter l'Online Safety Act, visant à garantir une meilleure protection des enfants en ligne, et prépare une consultation supplémentaire plus tard cette année sur la manière dont les outils automatisés, y compris l'IA, peuvent être utilisés pour détecter de manière proactive le contenu illégal et le contenu le plus nuisible aux enfants. La consultation inclura une proposition visant à interdire la vente de téléphones portables aux moins de 16 ans, une autre pour faciliter la mise en place de contrôles parentaux sur les appareils, et une troisième pour relever l'âge minimum pour les sites de médias sociaux jusqu'à 16 ans. Des démarches plus importantes que jamais, face à l'augmentation significative de l'utilisation des réseaux sociaux chez les plus jeunes. Une bonne nouvelle révélée dans l'étude : trois quarts des parents d'enfants de 5-7 ans échangent avec leurs enfants au sujet de leur sécurité en ligne...
L’IA sous un angle éditorial est rafraîchissante après l'effervescence des célébrations technologiques. NAMS, le Nordic AI in Media Summit, est exceptionnel à plus d’un égard : tout d’abord, parce que c’est un événement qui réunit les utilisateurs aguerris de l’IA dans les rédactions nordiques et les meilleurs experts médias et académiques du monde : On y croise David Caswell, Agnes Stenbom, Ezra Eeman, Natali Helberger, Jeff Jarvis, Nicholas Diakopoulos, Melissa Heikkilä, pour n’en nommer que quelques-uns. Puis c’est un endroit d’échange d’expériences concrètes au sein d’une communauté un peu en avance sur le reste du monde.
Kati Bremme, Directrice Innovation et Rédactrice en chef Méta-Media
Après une année 2023 'Waouh', où il était difficile de distinguer le battage médiatique de la réalité, 2024 marque l'année de l'intégration concrète de l'IA dans les rédactions. La magie s’est quelque peu évaporée et laisse la place au pragmatisme. On passe des expérimentations à la productivité. On pourrait d’ailleurs regretter que l'intégration de l’IA dans la plupart des rédactions soit principalement motivée par la recherche d'efficacité plutôt que par le désir de stimuler la créativité. A l'avenir, nous devrions certainement étendre l'utilisation de l'IA au-delà de la simple efficacité accrue de ce que nous faisons déjà. Mais en attendant, il faut survivre.
D'un assistant de rédaction à l’outil pour proposer des formats pour les jeunes publics, les applications de l’IA dans les rédactions créent déjà de la valeur. Bien que l’ensemble des intervenants reconnaisse la difficulté actuelle de mesurer l'impact économique et le retour sur investissement, Nicholas Diakopoulos met en avant, à travers une enquête récente menée avec l'Associated Press, que 74 % des rédactions interrogées ont intégré l'intelligence artificielle à leurs processus.
Et comme aux débuts de la transformation numérique, c’est la presse écrite qui avance rapidement, en tout cas ici dans le Nord, devant le décor de Pressen, où autrefois au sous-sol résonna le ronronnement des rotatives pour imprimer les journaux papier, disparues depuis. Un petit rappel de la nécessité d’adaptation face au changement. Pendant que les uns se figent en sidération face à l’appétit insatiable des big tech qui ont dévoré sans gêne les contenus produits par les médias pour entraîner leur mémoire, d’autres testent des solutions IA qui peuvent potentiellement sauver les rédactions de leur disparition.
Présentation de David Caswell
Dans les cas d'usage concrets présentés au NAMS certains adoptent une approche holistique, tandis que d'autres répondent à un besoin spécifique (souvent selon les moyens disponibles dans les rédactions).
Les IA super-collaborateurs
Tore Rich, chef de produit pour l'IA générative chez l'éditeur danois JP/Politikens Hus, a présenté MAGNA, un chatbot multitâche fonctionnant sur Microsoft Azure. Développé avec les journalistes de ExtraBladet, MAGNA est une aide précieuse dans les tâches du quotidien avec 3 principaux groupes de fonctionnalités : « Ask the archive », basé sur la recherche sémantique pour proposer des sommaires, des rappels des faits et même faire une première ébauche d’un article ; un outil d’aide à la rédaction pour raccourcir un article, l’améliorer, proposer des contenus similaires ; et un support au Live avec une mise à jour automatique du sommaire et l’identification de sujets dans les commentaires, le tout toujours avec un humain dans la boucle. Les développeurs n’ont pas encore travaillé sur le process d’onboarding des journalistes, mais ont soumis une idée : commencez par quelques utilisateurs heureux qui feront passer l’information...
Un peu dans la même veine, Jody Doherty-Cove de Newsquest AI a présenté une interface qui propose à partir de notes (vérifiées) une première ébauche d’article. 3500 articles assistés par IA seraient publiés de cette façon chaque mois par 12 "journalistes IA" distribués dans tout le Royaume-Uni. Dans son portfolio, il y a le Berrow’s Worcester Journal, l’un des plus anciens journaux du monde, qui, en intégrant l’IA dans ses process, a réussi à dégager du temps que les journalistes passent désormais avec la communauté. Pour lui, l’IA est le bon outil au bon moment : à une époque où les éditeurs de contenu se retirent des algorithmes aléatoires des réseaux sociaux, l'IA pourra permettre davantage de découvrabilité (à condition de disposer des méta-données nécessaires).
Aftonbladet a formé 260 journalistes à l'art du prompt
Martin Schori et Elin Wieslander du journal suédois Aftonbladet ont présenté plusieurs façons dont ils adoptent l'IA, certaines très créatives. Au sein de leur AI Hub, une équipe de sept personnes issues de différents services de l'entreprise, travaille à temps plein pour explorer les solutions d'IA et former leurs collègues. Ici aussi, on a opté pour une solution d’interface intégrée, le « Buffet IA ». Celui-ci comprend un outil pour aider les journalistes à trouver des idées d’angle sur un sujet (un 'brainstormer') un assistant pour optimiser le SEO, un assistant pour la relecture dans le style de Aftonbladet, et un outil « Assistant Jeunesse » pour créer des encadrés informatifs, des chronologies et d'autres formes de contenu qui sont populaires auprès des jeunes publics. Les plus plébiscités par la rédaction : justement, ce « fact-box », un résumé de faits contextualisé dans un article, la transcription / traduction, et l'aide au SEO.
'L'Assistant Jeunesse' de Aftonbladet
Comment ont-ils convaincu leur direction, sans le soutien de laquelle la meilleure stratégie IA reste peu utile ? Ils ont rappelé que l'avance de Aftonbladet lors de la transformation digitale provenait du fait qu'ils étaient parmi les premiers à équiper les journalistes avec des iPhones. Ils ont donc posé la question : « Voulez-vous rater cet instant iPhone ? ». Toutefois, un petit bémol subsiste : malgré une réelle attente de résultats, la technologie n'est pas encore au point pour tous les cas d'usage.
Une boîte à outils
Aida Kokanovic de Danmarks Radio (DR) a décrit deux outils qu'elle a développés avec sa rédaction pour aider et démocratiser la recherche en Open Source. L'un d'eux est une « Machine à Chronologies » : un outil capable d’analyser de grandes quantités de documents pour la recherche de données dans des PDF, qui les segmente en conséquence, puis les classe dans l'ordre chronologique. Ces sections sont ensuite résumées en utilisant la technologie d'OpenAI. Il a entre autres servi dans le scandale du glissement de terrain chez Nordic Waste au Danemark pour analyser 16 430 pages de documents.
Une seconde solution, Nebula, aide les journalistes à générer des idées d'articles autour d'une certaine thématique, en suggérant des manières de développer différents angles, de définir des objectifs et des périmètres. Il offre également une aide pratique, en proposant des outils OSINT et en intégrant des tutoriels vidéo.
Un outil
Face aux IA multitâches, Lasse Funder Andersen, responsable IA à la DR, nous rappelle que parfois, on a juste besoin du bon outil pour la bonne tâche, comme un expert en lecture et en extraction de métadonnées. Cependant, l'entraînement n'était pas facile pour autant pour obtenir les résultats attendus avec l'agent pré-entraîné (le P de GPT) : malgré des centaines d'exemples et d'explications détaillées sur la tâche, l'article et la fonction, il est crucial d'être le plus précis possible pour éviter des réponses inadéquates comme 'Certainly, here is some lovely metadata for you'. C'est seulement après avoir intégré une approche basée sur un ensemble de règles, comme la règle stipulant que les citations doivent être placées entre guillemets, qu'il a atteint un taux de succès de 99 %. Sa conclusion : 'Nous sommes satisfaits de notre modèle 'Rain Man' et espérons pouvoir indexer l'ensemble de nos archives."
Des tâches spécifiques dans les petites rédactions
L’IA est une aubaine pour les rédactions avec peu de moyens, surtout quand elles sont en capacité de s’associer à des experts. Elles arrivent alors même à contourner des idées arrêtées sur l'incapacité des LLM à maîtriser les langues minoritaires. La preuve en est faite par Masaana Egede de Sermitsiaq, journal national du Groenland, et Lars Damgaard Nielsen de la startup technologique MediaCatch qui ont présenté un outil de traduction que les deux entreprises ont développé ensemble. La structure agglutinative de la langue groenlandaise (bien pire que l’allemand) est un challenge pour tout traducteur : nalunaarasuartaatilioqateeraliorfinnialikkersaatiginialikkersaatilillaranatagoorunarsuarrooq est composé de 92 lettres et signifie : « une fois de plus, ils ont essayé de construire une station de radio, mais apparemment elle n’est encore qu’à l’état de projet ».
Le projet a utilisé des articles déjà traduits par des journalistes de Sermitsiaq pour développer un nouvel outil de traduction de texte à texte qui propose une version plus précise du groenlandais au danois et vice versa. Il a été entraîné en appariant des phrases spécifiques en groenlandais et en danois tirées des articles pour inclure le contexte et a ensuite été évalué par des traducteurs humains. Cet outil de traduction est maintenant vendu dans le cadre d'un abonnement professionnel à Sermitsiaq, ce qui a permis de plus que doubler les abonnements numériques du média. Et l'avantage pour les journalistes : une tâche qui prenait 2 à 4 heures est désormais effectuée en 8 minutes. Un gain précieux pour une petite rédaction qui compte ses moyens.
Lily Mafi de Zamaneh Media
Le journal iranien en exil, Zamaneh Media, utilise aussi les LLM pour transcender les barrières linguistiques. Lily Mafi, directrice de la communication et éditrice, a présenté leur outil qui automatise la création de résumés en anglais à partir d'articles rédigés en persan, et qui sert également à automatiser une newsletter avec l'objectif de rendre accessible leurs contenus à un plus grand public.
Sultan Suleimanov du journal russe Meduza, autre média en exil, a exprimé ses réserves sur les limites des LLM pour les contenus en langue russe et, pour des raisons évidentes, a en même temps écarté l’utilisation d’un LLM russe, même s'il était disponible. Il rêve d’un outil d’IA qui transformerait magiquement leurs articles longs en différents formats à destination de différents publics. Il a également averti que les armées de trolls russes, bien qu’elles n’aient pas besoin de l’IA, pourraient voir leur impact amplifié avec l’accès à l’IA générative : le gouvernement russe pourrait « utiliser l'existence de l'IA générative pour réduire l'existence de la vérité. » Pour l’instant, il reste plus terre à terre en concluant sa présentation avec la phrase « Une bonne IA est une IA ennuyeuse » !
Sultan Suleimanov du journal russe Meduza
L’importance de rendre accessibles des langues non maîtrisées par un public nordique a été démontrée par Ines Hamdan, journaliste chez Sydsvenskan, qui a exposé les méthodes de storytelling de AJ+ sur la Suède. Selon les récits diffusés par le média qatari, le passe-temps préféré des Suédois serait de « brûler le Coran le matin, kidnapper un enfant à midi et rêver de l’OTAN le soir ». En utilisant une méthode quelque peu artisanale consistant à copier des informations dans ChatGPT, puis en lui demandant un clustering par mots clés les plus utilisés, elle a réussi à révéler que la plupart des contenus sur la Suède provenaient en fait d’une agence de presse turque.
Des recommandations plus intelligentes
Le data scientist Jacob Welander a présenté l'approche du groupe Schibsted en matière de recommandation de contenu et de personnalisation. Le projet Curate implique l'automatisation partielle des pages d'accueil pour certains titres du groupe, où les premières positions sont encore contrôlées manuellement tandis que les autres sont déterminées par le système automatisé. Welander a expliqué comment le système de recommandation de contenu a commencé avec des simples « rankers », des algorithmes qui prennent une liste d'articles et les notent selon leur pertinence, pour ensuite être personnalisé en ajoutant différents sujets d'actualité comme valeur de classement afin de répondre aux intérêts variés au-delà de la démographie dominante – c'est-à-dire ne pas suggérer plusieurs articles de sport à tous les utilisateurs simplement parce qu'un large segment d'audience aime les articles de sport (en l'occurrence, les hommes).
Jacob Welander, Schibsted
C'est grâce au filtrage collaboratif, un processus qui relie les dimensions utilisateur et contenu, que les résultats ont gagné en pertinence. Ce système apprend les préférences des utilisateurs et leur relation au contenu, sans se baser sur des étiquettes ou d'autres marquages. Fondé sur les intérêts passés et les interactions avec les articles, ce filtrage permet de recommander de nouveaux articles. La recommandation de contenu est déjà en place sur la plupart des sites de Schibsted, avec Aftenposten qui personnalise actuellement 66 des 80 emplacements de sa page d'accueil pour les abonnés. Cette stratégie offre plusieurs avantages : une meilleure distribution de contenu de niche et un engagement accru des lectrices, notamment celles âgées de 30 à 39 ans. Le prochain défi est la personnalisation pour les utilisateurs non connectés.
3 générations de moteurs de recherche
Chez Podimo, l'IA facilite non seulement la découverte de podcasts d'archives, mais transforme également le moteur de recherche d'une simple machine de (non)découverte en un agent conversationnel. Après avoir appris à classer les podcasts et à exploiter la recherche sémantique, qui élimine le besoin de mots-clés précis, les équipes de Benjamin B. Biering travaillent désormais sur une découverte en conversation libre. Ce nouveau système, basé également sur un modèle pré-entraîné disponible sur Hugging Face, a triplé leur taux de conversion.
Doit-on instruire les LLM ?
Au sujet de la fâcheuse questiondes droits d’auteur deux mondes se sont affrontés : d’un côté, Natali Helberger, professeure à l'Université d'Amsterdam, qui est revenue sur le feuilleton de l’IA Act européen, qui n'adresse les questions du droit d'auteur que sous l'angle de la transparence.
De l’autre, le journaliste Jeff Jarvis, pour qui le concept du copyright est dépassé (cela lui rappelle d’ailleurs la bataille de la presse écrite contre l’arrivée de la radio) : « Nous nous lisons les uns les autres et apprenons les uns des autres. C'est ce que j'appelle une véritable panique morale. » Pour lui, « nous passons d'une ère de premières pages et d'une ère de recherche et de réseaux sociaux à une ère de requêtes. Les gens peuvent poser des questions. » Si « l'IA générative ne devrait pas être utilisée pour écrire des articles de presse. Point final», les articles de presse devraient au moins servir à rendre plus intelligente l'IA, surtout dans un pays comme les États-Unis où tout est protégé par le copyright : « Voulons-nous des LLM de plus en plus stupides et de plus en plus ignorants ? » La monnaie à négocier n'est pas l'entraînement des modèles avec nos contenus (celle-ci est déjà perdue), mais l'accès à une information de qualité.
Se pose alors la question du pacte faustien avec les géants de la tech : partager ou ne pas partager, et à quel prix ?
Présentation Ezra Eeman
Une transparence intelligente
Les recommandations de l’initiative Nordic AI Journalism (400 signataires essentiellement des Nordiques) sur la gestion de la Transparence, détaillées par Agnes Stenbom, Fondatrice & Directrice du IN/LAB, Schibsted, sont une excellente boussole pour toute rédaction à la recherche de bonnes pratiques :
Transparence est requise quand l’IA est utilisée dans des contenus à fort impact journalistique
Des utilisations internes de l’IA ne requièrent pas de transparence (amélioration SEO, transcription pour une utilisation interne, correction)
Quand vous évoquez l’utilisation de l’A, précisez l’outil (ce qui est d’ailleurs obligatoire pour certains comme Dall-e, cf. les CGU)
Les labels visuels ne font que brouiller la lecture, il vaut mieux expliquer la démarche, dans un vocabulaire harmonisé et partagé par tous les médias (qui pose la question du rôle que l’on attribue à l’IA) :
Dans l'industrie médiatique suédoise, l'expression choisie pour parler de l'intelligence artificielle est « avec le support de l’IA », car elle évite l'implication que les humains sont inférieurs à la technologie, suggérée par « avec l’aide ». Contrairement à « ensemble avec », elle ne prête pas de conscience à l'IA, et elle offre plus de précision que l'emploi de « via ».
'Reality Check'
Pour finir, quelques idée clés de la prise de hauteur par Ezra Eeman dans son Reality Check:
L'année dernière, nous avons vécu le big bang technologique, avec des questionnements autour de la mise en œuvre de l'IA générative et de son impact. Cette année, la question est plus précise, autour des écosystèmes de modèles de langage, l'efficacité et l'expérimentation, devant le bruit ambiant et des partenariats possibles.
La suite : la recherche sémantique et les agents, l'intégration stratégique, avec une véritable disruption dans les années à venir.
Quand les modèles aujourd’hui ont souvent encore des traces de coquille d’œuf qui sort juste d’un labo de recherche, l’IA générative évoluera dans les années à venir de plus en plus vers un Anything to Anything supermodèle, avec un axe fort sur le son et la vidéo. Nous sommes de plus en plus dépendants des big tech : la plupart des exemples montrés ont été hébergés sur Microsoft Cloud Azure (pas forcément adapté au finetuning selon les retours d'expérience des rédactions, NDLR).
L’intelligence artificielle personnelle deviendra accessible à tous, agissant comme un supercalculateur de poche qui fonctionne sans connexion Internet, ce qui stimulera l’émergence d’une nouvelle génération de générateurs d’IA.
Les applications autonomes d’IA évoluent pour s'intégrer dans des flux de travail plus larges, ce qui optimise les processus et les rendements.
Nous assisterons à la naissance des Large Action Models, des modèles d’IA conçus pour comprendre les intentions et faciliter les interactions via des interfaces utilisateurs intuitives.
Dans le domaine de l'IA, les fonctionnalités comme la transcription et l'assistance rédactionnelle deviennent standard ; l'innovation se trouve désormais dans le développement de formats novateurs.
Pour atteindre ces objectifs, on observera une consolidation dans l'industrie des médias, avec de grands groupes contrôlant un portefeuille étendu de marques, parallèlement à un écosystème de créateurs extrêmement fragmenté.
Une histoire de pouvoir
Felix M. Simon, Oxford Internet Institute, nous a rappelé que l'objectif des entreprises technologiques était/est de construire, conserver et étendre de plus grandes bases d'utilisateurs et de contrôler l'accès à celles-ci. Et dans sa keynote finale, Melissa Heikkilä, journaliste IA au MIT, a ajouté par la démonstration que l’IA est loin d’être neutre et que tout ceci est une histoire de pouvoir. La journaliste avait testé l’appli Lensa alimentée par Midjouney avec un résultat publié dans un article du magazine du Massachusetts Institute of Technology. Elle a lancé un avertissement cinglant : ne laissons pas les marchands de Silicon Valley nous pousser des Turcs mécaniques coûteux et truffés de biais...
Melissa Heikkilä, journaliste IA au MIT
Et parfois, les IA génératives sont encore un peu limitées. Tove Mylläri, AI Innovation Lead chez Yle, a remarqué que le script généré par l’IA pour leur émission humoristique Miki and Köppi était bien trop « gentil ». En revanche, Hikikomori, un long format qui a utilisé l’IA de Tortoise pour faire ressentir l'expérience, est devenu l'une de leurs histoires les plus lues. Il s'agit d'utiliser l'IA au bon moment et pour le bon usage.
A emporter
Ne perdez pas de temps à apprendre aux journalistes à prompter, donnez-leur des solutions intégrées dans leurs outils. Collaborez, échangez. Dans un monde rempli d'IA, quelle est exactement la fonction du journalisme et le rôle des journalistes ? Il faudra être moins "d’actualité" et plus "de service". Elle va augmenter le rôle du journalisme, mais ne devrait pas essentiellement modifier ses valeurs. Nos efforts doivent être ancrés dans nos missions uniques et nos valeurs journalistiques fondamentales, mais nous devons réinventer les manières dont nous réalisons ces principes pour nous positionner stratégiquement dans un écosystème d'information propulsé par l'IA, qui sera fondamentalement différent du paysage actuel.
De quelles nouvelles compétences avons-nous besoin dans les rédactions ?
De la patience (la technologie n’est pas forcément au point)
De la curiosité (apprendre à apprendre, y compris d’autres industries)
De l'ouverture (il est essentiel de privilégier une collaboration collective pour les projets IA)
De la disponibilité (pour co-construire les outils adaptés) et utiliser la technologie pour abattre les barrières technologiques.
Kalle Kovacs, éditeur numérique au SR, a rappelé quelques bonnes pratiques du prompt, pour les rédactions qui n’ont pas la chance de disposer d'un outil sur mesure : parfois, il suffit de dire au bot de ne pas « inventer des faits ». Et il faut tout remettre en question, tout le temps...
Kalle Kovacs, éditeur numérique au SR, devant les réactions des journalistes de la SR
Pour ne pas basculer de l’utopie à la dyschronie et se retrouver piégés dans le labyrinthe magique du buzz étincelant de l’IA générative, il faut tester, co-construire des outils avec les rédactions, et toujours se poser la question de la valeur ajoutée pour les publics. Dans quelques années, aura-t-on encore besoin de labéliser les contenus créés avec l’IA ou cela reviendrait-il au même que si l'on disait aujourd’hui « Cet article a été rédigé avec le support d’Internet ? » Pour Ezra Eeman, les IA génératives sont ni des machines à vérité, ni des machines à créativité. Nous devons exploiter l'IA pour enrichir et transformer nos offres d’information. Demain, on aura peut-être des agents IA qui nous recommanderont les infos sous forme liquide et prédigérée. Mais n’oublions pas que l’Internet n’est pas une technologie, mais un réseau d’humains, rappelle justement Jeff Jarvis. Pour l’IA c’est un peu le même enjeu : nous devons arrêter de la considérer sous l’angle technologique. Car des humains, il en faut encore pléthore pour l’IA. L’IA est magique, mais surtout humaine. Démonstration faite lors de ces deux jours profondément inspirants à Copenhague, et dans le making of de la vidéo Sora Air Head de la boîte shy kids ci-dessous :
Illustration de l'article : image générée par IA, capture de la présentation de Lasse Funder Andersen, responsable IA à la DR
SXSW s’est ouvert cette année en pleine Journée Internationale de la Femme (ou des droits des femmes, selon le degré d’avancement de la lutte). La foule bigarrée dans les rues d’Austin, ville texane réputée pour ses tacos, son université et sa créativité (avec son slogan « Keep Austin weird ») s’est rassemblée dans un festival unique au monde qui combine musique, cinéma, digital... et, cette année, l’incontournable Intelligence Artificielle. En plein #Kategate, SXSW a aussi vu s’inaugurer une nouvelle époque où l’on se pose désormais continuellement la question des limites du réel.
Kati Bremme, Directrice de l’Innovation, Rédactrice en chef Méta-Media, de retour de SXSW
A un moment de l’histoire où les entreprises adoptent l’IA plus rapidement qu’elles n’ont adopté Internet, les optimistes (Ray Kurzweil) s’opposent aux pessimistes, avec un nouveau rapport commandé par le Département de l’Etat des Etats-Unis qui alerte que « l'IA pourrait représenter une menace de niveau d'extinction pour les humains ». A SXSW, la vision européenne de la réglementation rencontre l’incompréhension totale des industriels (et des journalistes) américains, le monde du cinéma est inquiet face à une IA potentiellement auto-créative, l’industrie du gaming pourrait bientôt connaître la prochaine vague de grèves et ce festival, qui a lancé Twitteren 2006, met aujourd’hui en avant les dangers, voire la fin des réseaux sociaux : « Social Media is Dead, Long Live Culture Media ».
Supercycle technologique, singularité et pizza
SXSW est aussi le moment d’essayer de comprendre les tendances de demain : des plus bizarres, comme les médicaments pour perdre du poids (MIT) aux plus évidentes comme l’Intelligence Artificielle Générale, en passant par les non-évidentes, mises en avant par Rohit Bhargava, y compris des morceaux de musique imprimés sur des morceaux de pizza. Le dilemme avec l’IA aux Etats-Unis commence avec une question d’ordre grammatical : quel pronom attribuer à l’IA ? She / It / He / They ? On les a tous entendus à SXSW.
Amy Webb a bien-sûr présenté ses Tech Trends, qui mettaient cette année l’accent sur un nouveau supercycle technologique (notre analyse complète ici). Elle a détaillé trois principales tendances, tirées des 1000 pages du rapport du Future Today Institute, qui regroupe à la fois nouvelles technologies et industries : L’IA, devenue technologie à usage général au même titre que l’électricité, la machine à vapeur ou Internet, l’écosystème connecté des objets et la biotechnologie.
MIT, 10 Breakthrough Trends
Elizabeth Bramson-Boudreau, directrice et éditrice du MIT Technology Review, a, de son côté, fait une liste de dix tendances de rupture. Mais avant d’annoncer des influences qui vont des pompes à chaleur au médicaments pour la perte de poids (#Ozempic), elle a alerté sur le danger que court le secteur du journalisme scientifique face à des médias en perte de revenus publicitaires: National Geographic est en fermeture progressive, Wired a licencié 20% des journalistes, dont 100% de l’équipe scientifique, CNN a fait de même avec ses reporters tech. Tout le secteur est à un « niveau d’extinction ». Les rédactions abondonneront-elles l’explication du monde aux YouTubeurs ?
Un résultat indirect de cette tendance a été révélé dans un récent sondage du Pew Research Center : Aujourd'hui, moins d'Américains que jamais croient que la science a une influence positive sur la société. Pour sauver l’intelligence, la nouvelle devise de 2024 est « N’applaudissez pas ! Abonnez-vous ! ».
Au sujet de la « tendance » IA, qui est bien sûr la première de sa liste, elle évoque les réactions des entreprises sondées au sujet du rapport du MIT : Ces technologies sont transformatives, mais la confiance dans leur déploiement est faible (seulement 9 % avaient un cas d'utilisation fonctionnel avec l'IA générative, le secteur gouvernemental étant le plus bas). 59 % s'inquiètent des risques et préfèrent mieux les comprendre avant la mise en œuvre.
Croissance exponentielle des données pour le même prix, tableau mis à jour par Ray Kurzweil avec des informations à partir de 1935 (année de la machine Turing).
Une inquiétude que ne connaît pas Ray Kurzweil, l’un des plus anciens spécialistes de l’IA au monde (depuis 61 ans), et qui décrit l’IA générative comme « le plus grand progrès depuis l’écriture ». Ce scientifique qui voulait devenir « innovateur » dès l’âge de 6 ans, nous a annoncé l’arrivée de la singularité (l’emballement technologique de l’IA ultime) pour 2045. Il a partagé une description extrêmement optimiste d'un monde vers lequel il pense que nous nous dirigeons, avec une grande abondance et une sorte de fusion entre les humains et les machines. Nick Thompson de The Atlantic, n’a cependant pas obtenu toutes les réponses à ses questions : « Aurons-nous encore des identités singulières ? » « Prendrons-nous tous les jours un petit-déjeuner ? » En attendant, Ray Kurzweil nous a aussi prédit que dans quatre ans, nous serons capables de commencer à inverser le temps - et que certaines personnes vivantes aujourd'hui pourront vivre jusqu'à 500 ans....
Pour nous tenir compagnie, nous aurons des robots de type « Rosey the Robot » des Jetsons (équivalent futuriste des Flintstones) dès 2029, et dès aujourd’hui, son livre, qui vient de sortir : The Singularity is nearer.
Rosey the Robot, créé(e) par Hanna-Barbera
Vishal Sharma, Vice-président, Intelligence artificielle générale chez Amazon, s’est posé la question du besoin réel d'un «World Model » à chaque fois que nous construisons quelque chose avec l’IA : Notre robot de jardinage a-t-il besoin de comprendre le monde, ou doit-il juste reconnaître les mauvaises herbes ? Pour lui, l’une des missions d’Amazon est « de transformer l’Humanité [!] », en inaugurant un âge de l’abondance, avec des superintelligences nationales. Tout un programme... Il a détaillé un des principes d’Amazon : le client doit avoir le choix, un modèle ne convient pas à tout (Alexa est basée sur 30 modèles d’apprentissage machines, qui ne semblent pas toujours parfaitement communiquer entre-eux). Tous les développements chez Amazon sont basés sur trois principes : véracité, sécurité et contrôlabilité (au cas où l’IA songerait à s'autonomiser).
La révolution d’IA amène aussi son lot de chercheurs d’or, à l’instar de Ben Colman, ancien de Goldman Sachs, fondateur de Reality Defender. Ce nouvel expert IA a balayé d’un revers de la main l’argument pour le watermarking C2PA avancé par Miranda Marcus, Head of NewsLab de la BBC depuis l’audience, pour mettre en avant son nouvel « antivirus » contre les deepfakes. Mais dans un monde où tout est généré par l'IA, rien n'est généré par l'IA...
En attendant, Peter Deng, directeur produit de ChatGPT, a confirmé qu'OpenAI maintiendrait toujours une version gratuite de son chatbot. Pour l’ancien de chez Facebook et Instagram, nous irions vers une « Co-évolution des humains avec l’IA », l’IA nous aidant à devenir « plus humains » (dans une version très idéalisée de l’évolution, comme autrefois lorsque l’on croyait que l’accès infini à l’information sur Internet rendrait les gens plus intelligents). En tout cas, l’IA nous aide à poser de meilleures questions. Pour le journaliste Josh Constine, « nous passons d'un rôle de créateur de réponses à un rôle de poseur de questions et de conservateur. » Peter Deng doute que les gens se soucient de savoir si un contenu est créé par l’IA. Prenant le parallèle du pain, il y aura, selon lui, des contenus de qualité, comme du pain fabriqué à l’ancienne, et des Points chauds, avec des contenus artificiels préfabriqués à la chaîne, pour le commun des mortels.
Le journaliste Josh Constine, SignalFire VC avec Peter Deng, Directeur produit ChatGPT
Et à la question si les artistes (et les médias) dont les œuvres ont été utilisées pour former l'IA générative comme ChatGPT devraient être rémunérés pour leurs contributions Peter Deng répond : « C'est une excellente question ». Dans la foule des spectateurs, certains ont crié « oui » en réponse, ce que le directeur produit ChatGPT a reconnu. « Le public me dit que c'est le cas. J'entends le public dire que c'est le cas », sans pour autant répondre à la question...
En attendant, l’IA de transcription automatique de YouTube, n’est pas vraiment au point, à moins que Chachi P ne soit le nouveau nom de code de GPT5....
Le #Kategate et la nouvelle post-réalité
En pleine semaine de SXSW, un nouveau rapport commandité par le Département de l’état des Etats Unis a souligné une fois de plus les dangers de l’IA. Et contrairement à l’AI Act européen, ce rapport met en évidence un risque évident lié à la désinformation. Justement, le premier week-end du festival fut marqué par le #Kategate, un « cheapfake » qui illustre parfaitement les limites du réel dans un monde, où désormais n’importe quel enfant de six ans avec une connexion Internet peut fabriquer des faux plus professionnels que Buckingham Palace (qui vient de détruire sa réputation de source sûre). Charlie Warzel décrit parfaitement dans The Atlanticce nouveau monde où « Rien n'est vrai et tout est possible. » La surréaction des agences de presse qui ont immédiatement « tué » la photo après les premiers soupçons de manipulation est un signe d’une nouvelle ère de la transparence pour les uns, et de la fin de la réalité pour les autres. Juste avant SXSW, la réalité avait déjà été perturbée par de faux appels téléphoniques dans le New Hampshire, imitant la voix de Joe Biden pour dissuader les gens de voter lors des primaires de l'État, les premières du pays.
Avis de suppression de la désormais célèbre photo chez Reuters, fait extrêmement rare dans les agences, qui doivent, tout comme les médias, défendre leur rôle d’intermédiaire de confiance
En tout cas, le scandale autour de l’image manipulée a chamboulé une série de panels, notamment celui sur L'IA et le journalisme : Les conséquences massives lorsque la vérité est l'IA.David Allan, Directeur éditorial chez CNN, Donie O'Sullivan, correspondant CNN, Sandra Stevenson Directrice Adjointe Photos au Washington Post et Bernadette Tuazon, Directrice Photographie Worldwide chez CNN avaient toujours l’air perturbé par l’affaire éclatée le week-end dernier. David Allen commence par la question « Comment faire du pu**** de journalisme fiable et de qualité à l'ère de l'IA ? », en ajoutant une citation de Paul Virilio qui s’adapte parfaitement à l’IA : « Quand on invente le bateau, on invente aussi le naufrage ; quand on invente l'avion, on invente aussi le crash ; et quand on invente l'électricité, on invente l'électrocution... Chaque technologie porte en elle sa propre négativité, qui s'invente en même temps que le progrès technique ».
Sandra Stevenson s'est montrée « presque moins préoccupé par le faux contenu que pour le bon contenu ». La manipulation d’images n’est pas nouvelle (on se souvient de photos de guerre « améliorées », comme ci-dessous pour renforcer le storytelling (ajout d’une roquette, combinaison de deux photos...).
Mais aujourd’hui, n’importe qui peut générer une fausse réalité à partir de rien. Il s'agit à la fois d'une question de confiance et d'un défi économique pour les médias. En effet, quand la réalité est artificielle, la confiance est la nouvelle monnaie forte pour retenir un public, souvent payant aux Etats-Unis.
La nouvelle question que les journalistes se posent aujourd’hui : « Devons-nous accepter ceci comme une vérité ? » Pour les experts autour de la table, le plus inquiétant dans le #kategate était que les agences n'ont pas été en mesure de dire ce qui les a poussées à retirer la photo. Cette affaire raconte plus sur le journalisme moderne que sur la famille royale. Elle montrait aussi la vulnérabilité des médias. Et pose la question « Qu'est-ce qu'une image de quelque chose de réel ?» (Bernadette Tuazon). Au Washington Post, les règles sont très strictes : c’est l'objet sur lequel a été créée l’image qui compte (appareil photo, avec des concessions sur les smartphones, et de la vidéo).
L’éducation est un autre point primordial pour les rédactions : Le Washington Post et CNN ont chacun mis en place des formations spécifiques avec des chercheurs et des spécialistes de la cybersécurité (depuis la fausse arrestation de Donald Trump) pour identifier les parties des photographies, comprendre les outils, les intégrer dans le flux de travail à la fois sur la photo et la vidéo. Et pour répondre aux questions des journalistes : « Quel est le problème ? Pourquoi ne puis-je pas utiliser une image d'IA ? ». Un des problèmes évoqués par Donie O’Sullivan est peut-être aussi que « le dernier endroit où l'on peut trouver de l'innovation, c'est dans les rédactions » ...
La question se pose : Est-ce la fin des contenus générés par les utilisateurs ? Doit-on désormais uniquement accepter des images créées par des journalistes certifiés ? Bien-sûr qu’Adobe a mis en place la certification C2PA, mais Adobe a aussi diffusé des images du tremblement de terre en Turquie fabriquées par l’IA. L’éducation doit donc non seulement se faire en interne et auprès des publics, mais aussi auprès des fournisseurs de solutions.
Un autre panel décrivait d’ailleurs parfaitement cette ambiance un peu « Fin du Monde » pour l’information, et la société dans son ensemble : Des algorithmes aux armes : comprendre l'interaction entre l'IA, les médias sociaux et les armes nucléaires. Frances Haugen, la célèbre lanceuse d’alerte ex-Facebook, Anthony Aguirre, CEO Future du Life Institute et Jeffrey Ladish, ancien d’Anthropic, maintenant au Center for Humane Technology, ont discuté des dangers des IA génératives, entre autres des modèles Open Source, qui permettent aux utilisateurs d'employer les modèles à mauvais escient (comme l’a réussi à faire Jeffrey Ladish avec Llama2 en lui demandant le mode d’emploi d’une arme biologique). Dans une compétition technologique libre, le plus responsable est toujours puni.
Frances Haugen and Anthony Aguirre
Tous sont convaincus que « nous allons assister à des élections très bizarres. » Selon Frances Haugen, « nous devrions nous attendre à voir le chaos ». Les hallucinations des LLMs sont des caractéristiques, pas des défauts, et nous nous dirigeons vers une guerre de l'information d'une ampleur inédite. Les trois spécialistes ont appelé à une régulation de la part du gouvernement, et Anthony Aguirre conclut même sur un conseil pas du tout dans l’air du temps : « Les États-Unis et la Chine doivent collaborer. »
Réguler ou ne pas réguler ? Les avis sont partagés à SXSW. La commissaire européenne à la concurrence, Margrethe Vestager, a réinsisté que « nous nous préoccupons de la sécurité dans les produits physiques, [mais] nous ne nous sommes pas assez préoccupés des risques numériques. » D’un autre côté, la plupart des journalistes américains dans les différentes tables rondes sont plutôt pour davantage d’éducation que de régulation, pour éviter les interférences gouvernementales dans la liberté de la presse. La régulation sans l’éducation n’a effectivement pas beaucoup de sens. Paul Cheung, Strategic Advisor Hack Hackers, a même surenchéri dans une des tables rondes organisées par le Future Media Hubs que la « transparence déclarée depuis notre tour d’ivoire » n’est pas utile, ajoutant que « La transparence m'agace au plus haut point ». Il plaide pour une transparence applicable, au service des utilisateurs. « Le déclin de la confiance dans les médias, nous l'avons fait à nous-mêmes », a-t-il constaté plus loin, s’exprimant en tant que « Asiatique et personne de couleur. » Avec une famille originaire de la Chine, la régulation gouvernementale est hors de question pour lui. A ce sujet, il a d’ailleurs ajouté que « l’obsession du Bien contre le Mal » est très occidentale. » Tout est question de point de vue, et SXSW permet d'en confronter une mutlitude.
De gauche à droite : Mickey Galin de JWI, Veera Siivonen de Saidot, Paul Cheung, Strategic Advisor chez Hack Hackers dans une table ronde animée par Erika Allen Head of Audience Strategy and Growth au Washington Post
Le plus gros du travail est en effet du côté des journalistes. Selon Joan Donovan de l’Université de Boston, éminente spécialiste de la désinformation, de la manipulation des médias, des mouvements politiques et des études critiques de l'internet et l'extrémisme en ligne, « il ne suffit pas qu'un deepfake soit en ligne, vous [les journalistes] n'êtes pas obligés d’en parler comme d’un scoop pour amplifier sa portée. » Surtout que l’on « ne peut pas annuler la vue de quelque chose. »
Zach Seward, récemment nommé responsable IA de la rédaction du New York Times, a donné les clés d’une utilisation positive de l’IA dans l’information :
« Le journalisme d'IA va mal lorsqu'il n'est pas contrôlé, qu'il est paresseux, égoïste et opaque. Il doit être contrôlé et motivé par ce qui est le mieux pour les lecteurs. »
Il a listé une série de cas d’usages (du plus mauvais – « The bad and ugly » - aux plus positifs, allant de l’exemple repoussoir de CNET aux reportages en temps réel du NYT. Les cas les plus aboutis étant ceux basés sur de l’apprentissage machine « classique » de reconnaissance de structures dans de grandes masses de données.
The Marshall Project, un média à but non lucratif couvrant le système judiciaire américain, a enquêté sur les livres interdits dans les prisons d'État et sur les raisons de cette interdiction
Les utilisations récentes des modèles Transformers, ou de l'IA générative aident à décrypter le chaos du monde, allant des exemples du Marshall Project (ci-dessus) à Realtime, une génération de graphiques en temps réel :
« Face à la réalité chaotique et désordonnée de la vie quotidienne, les LLM sont des outils utiles pour résumer des textes, rechercher des informations, comprendre des données et créer une structure. »
Mais Zach Seward a insisté sur un point non négligeable pour le NYT :
« Dans tous ces cas, on commence et on finit avec les humains, avec un peu de la puissance de l'IA générative au milieu pour faire la différence. »
Streaming : FAST Fashion, à l'ère des utilisateurs
Devant une salle comble, Phil Wiser, le directeur technique de Paramount a réimaginéé la société des médias moderne. Selon lui, les studios se penchent activement sur les modèles génératifs et possèdent une compétence assez élevée pour les comprendre. L’usage multimodal semble encore lointain, il y aurait actuellement des problèmes plus pratiques à résoudre.
En ce moment chez Paramount, l'accent est mis sur l'optimisation, par exemple pour le marketing et les campagnes (l'IA peut modifier les médias pour mieux les aligner sur les normes culturelles dans lesquelles ils apparaîtront, par exemple en modifiant les affiches de films pour éviter la nudité ou le blasphème dans les cultures les plus sensibles), plutôt que sur la création de nouveaux contenus. Mais il ne s’agit que d’une question de temps avant que l’IA ne soit entièrement intégrée :
« Des décors virtuels sont disponibles grâce à la technologie LED. Les moteurs de jeu sont souvent utilisés pour créer un monde virtuel, mais l'IA est en passe de fournir des capacités de création et d'édition en direct beaucoup plus rapides que les moteurs de jeu ».
Paramount CTO Phil Wiser
Paramount s'est associé à Adobe Firefly (décidément, Adobe s’est très bien positionné partout où il s’agit de création professionnelle avec l’IA) pour leurs initiatives autour des grands modèles de langage, et Bob l'éponge est le premier contenu sur lequel ils ont expérimenté cette technologie. Ils ont rencontré des problèmes, notamment la nécessité de former des modèles séparément pour l'avant-plan et l'arrière-plan, surtout pour l'animation, et de développer un vocabulaire de prompts étendu et sophistiqué, duquel il a donné quelques insights : Avec des descriptions de scènes, des angles de caméra, des personnages et même des types de caméras, l'IA peut générer une scène. Phil Wiser a aussi évoqué Sora, la nouvelle plateforme de génération de vidéos hyperréalistes d'OpenAI qui, selon lui, aura des effets majeurs sur l'industrie, en particulier dans la création de vidéos en direct pour les décors virtuels.
Selon Phil Wiser, les documentalistes sont les nouvelles stars de l’IA, les archives se transformant en gigantesques ensembles de données à rechercher. Annoter et étiqueter reste un travail colossal à maîtriser, même s’il est aidé par l’IA. Et pour conclure, très positif sur le besoin vital des géants de la tech de contenus de qualité, il se positionne sur un axe gagnant-gagnant :
« Je ne vais pas gagner la course aux armements de l'IA générative, mais je vais rester très proche des gens qui la gagnent. »
Un effet secondaire de la polarisation sur les réseaux sociaux : l’humour est en train de disparaître. Dans un entretien avec J.K. Simmons, dont la campagne publicitaire de Farmers Insurance est un succès depuis 14 ans, un graphique de Kantar montre la baisse de 15% dans la publicité numérique depuis la pandémie. Serions-nous incapables de trouver un dénominateur commun qui nous ferait encore rire ? C’est sûr que ce n’est pas l’IA qui changera la donne : avec sa compréhension du monde tout de même assez limité, l’humour n’est pas son point fort.
J.K. Simmons avec les Muppets
La génération A en tout cas partage bien quelques intérêts, notamment autour d’un sujet que ceux qui n’ont pas d’enfants pouvaient découvrir auFuture Media Hubs (dont France Télévisions est partenaire). En plus de MrBeast, désormais connu par toutes les générations, voilà Skibidi toilet, des batailles de toilettes (merci Linette Zaulich, Directrice Unscripted ZDF Studios).
Mais plus sérieusement, la Journée du Future Media Hubs fut non seulement l’occasion de rencontrer des collègues passionnants mais aussi d’en apprendre beaucoup sur les ingrédients secrets des plateformes de streaming, un nouveau monde centré sur les utilisateurs (dans lequel les médias peuvent toujours tirer leur épingle du jeu face à une expérience utilisateur peu convaincante des services de streaming, selon Evan Shapiro), et de comprendre que la première chaîne de télévision est Youtube, que nous (médias) risquons de perdre 3 générations au profit de Youtube et que Tiktok est en train de rompre la paix de l'information.
En attendant, les médias anciens ont toujours du mal à s’adapter à ce nouveau monde. Evan Shapiro a utilisé la notion peu flatteuse de « mettre un nouveau rouge à lèvres sur un vieux cochon ». Et le marché n’est pas très stable non plus, montrant certains symptômes d’un trouble alimentaire : après une phase de boulimie de bingewatching pendant la pandémie, le public réduit drastiquement sa consommation vidéo... et ses abonnements aux services de streaming.
Le temps consacré aux médias a diminué d'une demi-heure, et pourtant, Apple vient de sortir une nouvelle appli Sport dans un monde déjà surchargé de sollicitations. Les données sont souvent comparées au nouveau pétrole, mais leur confinement dans des écosystèmes fermés entraîne un manque d'interopérabilité qui nuit à l'utilisateur.
En moyenne, un utilisateur doit jongler entre 100 logins
Linette Zaulich a insisté sur l’importance de TikTok dans la consommation de médias : « TikTok vous convertit à vos besoins». 60% des utilisateurs de TikTok y trouvent du contenu qu’ils regardent ensuite sur la télé. Dans un écosystème où les applications vont disparaître, le partenariat avec les appareils va devenir encore plus important. Pour la Directrice Unscripted ZDF Studios, l’essentiel pour être découvert est la capacité à créer des histoires autour des contenus qui favorisent l'engagement.Ses équipes surveillent de près les évolutions des algorithmes et viennent de constater que YouTube favorise actuellement les contenus « en mode détente », c'est-à-dire des vidéos longues de plusieurs heures, dans son algorithme. Dans la lignée des pratiques FAST, ils regroupent donc plusieurs épisodes d'une série en une seule vidéo sur YouTube.
L'expression 'contenu premium' (très vieille télé) est d'ailleurs aujourd'hui source de confusion, face aux consommations ultra personnalisées des différentes générations. MrBeast est capable d’organiser un événement de la taille du Super Bowl deux fois par mois. Il faudrait d’ailleurs arrêter d’appeler ces stars « créateurs », comme s’ils organisaient des live Twitch depuis leur garage...
Cinéma et IA, Je t’aime, moi non plus
Tandis que le lancement de la série d'animation Bear Wars, sur l'IA et avec l'IA, a fait salle comble, les fans de cinéma et de télévision ont fortement exprimé leur mécontentement envers l'IA lors des projections des premières mondiales de The Fall Guy et Immaculate au Paramount Theatre à Austin. Les créatifs de la « Weirdness Industry » (selon la définition de Selena Gomez), sont inquiets face à l’utilisation massive de l’IA.
Daniel Kwan et Daniel Scheinert, collectivement connus sous le nom de "DANIELS", avaient présenté leur succès mondial "Everything Everywhere All at Once" à SXSW en 2022. Ils sont revenus en 2024 pour discuter de leur parcours et de leur approche de la réalisation de films, notamment de leurs premiers travaux qui exploitaient déjà les algorithmes pour gagner en visibilité. Ils ont donné un aperçu de leur processus créatif, soulignant l'importance d'une utilisation intentionnelle de la technologie et du scepticisme face aux promesses trop optimistes qui ne tiennent pas compte des inconvénients potentiels. Daniel Kwan s’est à cette occasion déclaré « terrifié » par l'impact de l'IA et son intégration rapide dans divers aspects de la vie.
Daniel Kwan et Daniel Scheinert à SXSW
« Essayez-vous de l'utiliser pour créer le monde dans lequel vous voulez vivre ? Essayez-vous de l'utiliser pour augmenter la valeur de votre vie et vous concentrer sur les choses qui vous tiennent vraiment à cœur ? Ou essayez-vous simplement de gagner de l'argent pour les milliardaires ? », a demandé d’ailleurs Daniel Scheinert au public. « Et si quelqu'un vous dit qu'il n'y a pas d'effet secondaire. C'est tout à fait génial, 'montez à bord' - je veux juste dire officiellement que c'est une connerie terrifiante. Ce n'est pas vrai. Et nous devrions discuter en profondeur de la manière de déployer ces produits avec soin, avec précaution », a-t-il déclaré.
La foule s'est mise à applaudir à tout rompre.
Face à la vague submersion de l’IA, la prochaine grande grève sera peut-être bien celle de l’industrie du gaming (valorisée 242 milliards en 2023), selon Duncan Crabtree-Ireland, le directeur général national de SAG-AFTRA, intervenu dans un panel à SXSW. « Nous sommes en pleine négociation avec tous les principaux studios de jeux... De nombreux points en litige sont semblables [...], incluant les salaires et l'intelligence artificielle. » Parmi les studios concernés figurent Activision, Epic Games et Disney Character Voices Inc.
Certaines stars de Hollywood se retirent alors dans un monde moins artificiel, celui des podcasts (on ne parle pas ici de ceux fabriqués par ElevenLabs). Kyle MacLachlan en fait partie. Il a lancé VarnanTown, sur une petite ville au fin fond de nulle part (« Je suis un habitué des histoires bizarres dans des petites villes »). Et il s’est aussi lancé sur les réseaux sociaux, avec un succès certain : il est le nouveau « Babygirl» de TikTok. Chaque medium a son propre langage, et il semble avoir parfaitement compris celui des podcasts, et de TikTok. Il ne lui manque plus qu’un compte Letterboxd.
Kyle MacLachlan avec Anne Walls Gordon, Chief Creative Officer / Executive Producer, Full Picture Productions
Quelle place pour les Humains ?
Et si la réponse à toutes nos questions était ailleurs ? Hugh Forrest, dans son discours d’ouverture de SXSW, a loué le JOMO (Joy of Missing Out) par rapport au FOMO (Fear of Missing Out).
Une session de SXSW a été retransmise en direct depuis l'espace, mettant en vedette les cosm...astronautes Jeanette Epps et Loral O'Hara à bord de la Station Spatiale Internationale. Cette démonstration illustre non seulement le potentiel de la technologie au bénéfice de l'humanité, mais offre également des exemples inspirants pour encourager les jeunes filles à s'intéresser aux mathématiques, trop souvent mises de côté faute de rôle modèles féminins.
Toujours dans l’espace, l'inauguration de SXSW a été marquée par un échange entre le Dr Lori Glaze, directrice de la division des sciences planétaires de la NASA, et la poétesse Ada Limón, 24ème prix des États-Unis pour la poésie. C’est cette dernière qui a été choisie pour envoyer une de ses œuvres dans le cosmos (après la plaque Lucy, en 2021), plus précisément vers Europa, la seconde lune de Jupiter. Les deux femmes ont souligné que les arts et les sciences devraient se connecter davantage, démonstration faite avec cette collaboration. Et c’est Ada Limón qui donne peut-être une clé de compréhension de ce monde en chaos :
« La poésie est en paix avec le fait de ne pas savoir des choses. », et plus loin : « Je crois en le repos / Dans ce silence et dans ce repos viendra la prochaine grande chose. »
L’équation de Drake, où pourquoi nous devons tous voyager dans l’espace
Un autre exemple de la combinaison réussie des sciences et des arts fut la présentation du livre d’Amy Kurzweil, un voyage poétique avec l’IA sur les traces d’un grand-père qu’elle n’a jamais rencontré. La cartooniste du New Yorker (et fille de Ray Kurzweil) a fabriqué Fredbot, un chatbot intelligent, qui est basé sur des artefacts de l'écriture originale de son grand-père.
Caricature d'Amy Kurzweil pour The New Yorker
Pour Ray Kurzweil, « Parler à ce chatbot c’est comme parler à mon père. » Pour préparer cette expérience, Amy Webb a expliqué qu’elle devait réfléchir elle-même à la façon d’un algorithme. L’IA comme une forme d’art, jouée dans les espaces virtuels si familiers à l’imagination des artistes. La définition d’origine d’artificiel étant « artisanat humain », Pinocchio (le vrai, pas celui de Walt Disney), est en fait le premier récit sur une IA. Grâce à la technologie actuelle, nous pouvons émuler quelqu'un d'autre, et même nous attacher à lui. Et selon Amy et Ray Kurzweil, « Vous pouvez choisir d'être optimiste ! ».
Conclusion
SXSW est un lieu unique où l’on croise à la fois geeks de la tech et créatifs, souvent les deux réunis en une personne. Est-ce que la révolution de l’IA, contrairement à la révolution d’Internet, rendra enfin les humains plus intelligents ? L'IA améliore-t-elle les idées ou ne fait-elle qu'alimenter les variations ? L'ingénierie du prompt est déjà dépassée. La question clé du festival fut bien la place de l’humain dans un monde de plus en plus rempli d’artifices. Peut-être qu’une petite touche féminine pourra aider à y voir plus clair... Certainement un peu d’imagination. Ce qui est sûr : L'IA va prendre une place de plus en plus importante dans la société, et dans notre identité.
Elon Musk, ami de longue date du producteur exécutif et réalisateur Jonathan Nolan, a fait une apparition lors de l'expérience Fallout de Prime Video. Il n’habite pas loin, étant installé au Texas depuis 2021, avec l’objectif de construire sa propre ville et une université « non-woke » .
Apropos d’Elon Musk : Penemue, une startup allemande qui propose de lutter contre les discours de haine sur Internet, grâce à l’IA.
Tulpamancer, une expérience interactive des artistes et réalisateurs Marc Da Costa et Matthew Niderhauser à l'intersection de l'intelligence artificielle générative et de la réalité virtuelle, utilisant ces deux outils pour une création artistique immersive dans un environnement spécialement conçu pour chaque utilisateur, à travers un ordinateur rétro, où les invités répondent à une série de questions sur leur vie avec le plus de détails possible (on oublie la protection des données) :
Une exérience black-mirroresque, avec des simulations VR créées dynamiquement, avenir possible pour un mélange d'IA et de VR.
L'intelligence artificielle Marilyn Monroe, proposée par Soul Machines marque un autre pas en avant dans l'extension de la valeur de marque des célébrités au-delà de la tombe.
Un film sur Poutine du réalisateur polonais Patryk Vega, fabriqué avec une technologie de deepfakes IA. Avec la même technologie, ils vont proposer une plateforme où chacun pourra générer son deepfake HD...
Un panel 100% féminin pour la Journée de la femme, avec les géniales Katie Couric et Brooke Shields, et Meghan, The Duchess of Sussex, qui était venue accompagnée de son Prince Harry :
Lors de la première de 3 Body Problem de Netflix, des moments de l'émission ont été projetés en 3D à 50 pieds au-dessus de la skyline d’Austin, faisant écho à l'expérience des personnages de la série. Le mystérieux Sophon, un avatar qui apparaît dans l'émission, parlait depuis le ciel...
Plus l'époque est teintée d'incertitude, plus les enthousiastes de la futurologie se hâtent de rejoindre la file d'attente à SXSW pour s'assurer une place et boire les paroles d'Amy Webb sur les tendances qui façonneront l'année à venir. En 2024, l'incertitude semble avoir atteint son paroxysme, avec des gens qui patientaient pendant 3 heures pour venir écouter la directrice du Future Today Institute. Et l’attente en valait la peine pour les adeptes de néologismes, avec pléthore de nouveaux termes (supercycle technologique, FUD, Gen T, LAM, IO, Face Computers, explications voir ci-dessous) censés aider à rendre moins flou notre avenir, accompagnés de quelques scénarios catastrophe et bien-sûr d’une bonne dose d’IA générative.
Par Kati Bremme, Directrice de l’Innovation et Rédactrice en chef Méta-Media
Et il a fallu attendre encore quinze minutes de plus à la suite d’un problème technique avec sa présentation (Amy Webb s’avouera coupable du syndrome de « Je-n’envoie-pas-mes-slides-à-l’avance-parce-que-je-veux-les-mettre-à-jour-jusqu’à-la-dernière-minute »), avant que le public ne puisse découvrir les « tendances pas tendance » (les trends not trendy). Elle en détaille 3 principales, tirées des 1000 pages du rapport du Future Today Institute, qui regroupe à la fois nouvelles technologies et industries : L’Intelligence Artificielle, technologie à usage général au même titre que l’électricité, la machine à vapeur ou Internet, l’écosystème connecté des objets et la biotechnologie.
FUD (Fear Uncertainty Doubt) face au supercycle technologique
Et comme pour rassurer ses auditeurs en quête de réponses, Amy Webb déclare que nous vivons effectivement dans « l'environnement opérationnel le plus complexe » qu’elle n’ait vu en 20 ans, un nouveau « supercycle technologique » (Technological Supercycle). Et le problème de notre époque est que les dirigeants, dépassés par la vitesse d’évolution du monde qui nous entourne, rempli de FUD (Fear Uncertainty Doubt / Peur Incertitude Doute), prennent des décisions basées sur une combinaison de peur simple et de FOMO (Fear of Missing Out, peur de passer à côté) sans même parfois avoir commencé leur transformation digitale.
Nous sommes tous concernés, rassemblés dans une nouvelle génération : la Génération Transformation, qui est forcée de se transformer à une vitesse bien plus rapide qu’elle n’est capable de comprendre ce qui lui arrive. Même s’il persiste des éléments de stabilité. L’année dernière, Amy Webb avait testé les LLM sur leur tendance aux biais (qui ne font que traduire les dysfonctionnements du monde réel) en leur demandant de dessiner l’image d’un CEO. Impossible de sortir autre chose qu’un homme blanc avec des tempes grisonnantes.
Elle répète l’exercice un an après, et même en tordant le prompt en ajoutant qu’il s’agit d’un CEO d’une usine qui fabrique des produits hygiéniques pour femmes, le résultat reste le même :
Illustration d’un CEO d’une usine à tampons, vu par ChatGPT4
Un jour après la Journée de la femme, il y a définitivement du progrès à faire, qu’il s’agisse de Midjourney, DALL-E ou Anthropic. La première tendance IA est donc logiquement la responsabilité. Les équipes éthiques ne sont toujours pas considérées comme des parties prenantes, et l’apprentissage par renforcement ridiculement agressif de type Google Gemini ne résout pas non plus le problème de base.
La deuxième tendance évoquée autour de l’IA : le « Concept to Concrete ». Après le text2text, le text2image, le text2code et même le text2flirt, la tendance va des instructions littérales pour des réponses littérales aux concepts pour une pensée assistée (Pica, Sora sont quelques exemples). Plus besoin de prompt engineers, on pourra bientôt penser ce que l’on veut faire faire à l’IA. Tout ceci devant la troisième tendance : L’IA non sécurisée. L'ère pionnière où les entreprises divulgaient des articles scientifiques relatifs à leurs travaux sur l'intelligence artificielle générative est révolue, les enjeux financiers étant désormais bien trop importants.
Présentation du Future Today Institute
Contrairement à ce qui est chéri en Europe, la culture américaine ne voit pas d’un bon œil les modèles Open Source comme Llama 2 (on se souvient de l’épisode Llama 2 Uncensored). Amy Webb évoque quand même le vent capable de dégager le ciel dans la vallée de la Rhône, en parlant de Mistral, tout en s’étonnant que la startup française ait publié son modèle sous la forme peu habituelle de torrent (format peer to peer), allant à l’encontre de toute gestion de droit de propriété intellectuelle et de sécurité et contrôle, une preuve pour la directrice du Future Today Institute que les modèles non sécurisés deviendraient de plus en plus fous.
Et pour l’instant, l’IA n’a pas besoin de licence, elle ne va pas en prison au cas où elle ferait du mal à quelqu’un.
En attendant, l’IA a besoin de données pour s’alimenter, ce qui nous amène à la prochaine tendance : les LAM, les Large Action Models. Dans l’écosystème connecté des Objets, on arrive bientôt au bout des données disponibles, les LLM ont besoin de nouvelles données. La solution : des sensors partout, des objets connectés portables, censés nous faire interagir de façon innovante, mais secrètement captant toutes nos émotions pour alimenter de grands modèles - non plus du langage -, mais d'action, et pour prédire nos envies. Amy Webb parle d’une explosion cambrienne des appareils connectés, avec quelques-uns qui sembleront bizarres, mais d’autres (comme PockEngine, ou encore Rabbit R1 présenté au CES cette année) qui seront capables de traiter des données qui ne sont pas du texte, et qui seront notre nouveau réseau neuronal portable personnel, une sorte de deuxième cerveau dans la poche (un smartphone puissance 100), et qui apprendront de nos actions de tous les jours.
Une cinquième tendance, qui va dans le même sens : Face Computers everywhere (impossible de traduire en français cette expression entendue plusieurs fois ici à Austin. Ordinateurs faciaux ??). Il est ici question de l’Apple Vision Pro, un ordinateur que l’on s’attache au visage, et qui, selon Amy Webb, dans 18 itérations (ce qu’il a fallu à l’iPhone pour devenir grand public) pourrait conquérir le monde des objets connectés à nos émotions et à nos cerveaux qui alimentent l’Internet spatial. La prochaine étape est donc la « Battle for Face Supremacy » (même problème de traduction, la bataille pour la suprématie au visage ??). L’humain devient la prochaine interface, avec des scénarios de futur peu souhaitables : Que se passe-t-il lorsque mon grand modèle d'action hallucine ? Et si les objets connectés conduisaient à un système de crédit social à la chinoise ?
Le supermarché du futur imaginé par Amy Webb
On pourrait utiliser notre capacité d’attention pour des récompenses, par exemple au supermarché. La fracture numérique deviendra alors encore plus économique, entre ceux qui pourront payer pour un Adblocker dans leur casque, et ceux qui devront attendre le passage de la publicité avant de pouvoir faire leurs achats pour ne pas être victime d’une tarification dynamique (Pas d’attention, pas de coupon).
Ou on pourra même utiliser nos séquences de vie pour prédire la mort. Bienvenue dans les Large Death Model, les grands modèles de la fin de vie, le saint graal de tout assureur.
Pour l’industrie des médias les impacts directs (en bleu clair, les plus lointains sont en rouge, on aurait bien inversé ces codes couleur) se situent du côté des : IA, IA générative, AR/VR/XR, métavers (il est toujours là) et Web3
Encadré (sujet non traité dans sa conférence, mais dans les 1000 pages du rapport) AI et news : Concentrez-vous sur la valeur, pas sur les outils
Lorsqu'il s’agit des technologies implémentées dans les rédactions, selon le Tech Trends Report, l'accent devrait être mis sur la création de valeur plutôt que sur les outils eux-mêmes. Quand des startups lancent quotidiennement de nouvelles applications d'IA, leur impact durable sur l’information reste incertain. Il est alors crucial d'évaluer comment ces technologies modifient la création de valeur, notamment dans l’info, et de comprendre les implications de l'intégration de ces outils technologiques dans le processus éditorial et la chaîne de valeur des médias.
Grâce à l'intelligence artificielle, les lecteurs peuvent accéder à une quantité d'informations sans précédent. La capacité à explorer et à synthétiser l'information efficacement pourra établir un intermédiaire inédit entre les éditeurs et leur public. Les médias se demandent s’ils peuvent encore capter leur audience directement ou si le public ne préfère pas obtenir ses informations via des résumés automatiques dans la recherche, des interfaces conversationnelles ou des nouvelles plateformes auxquelles on ne pense même pas encore. En tout cas, les formats sous lesquels le public consomme l’information seront de plus en plus variés et fluides.
Blacklight de The Markup
Dans ce nouveau contexte, les médias doivent embaucher des employés ayant des compétences techniques similaires à celles recherchées dans les entreprises de tech. Quand les journalistes maîtrisent les compétences techniques (en complément à leur sens éditorial), cela donne lieu à des réalisations impressionnantes. The Markup a consacré 18 mois au développement de Blacklight, un outil d'analyse des traceurs sur les sites internet, tandis que The Wall Street Journal a élaboré un réseau de bots pour déconstruire et décrire le fonctionnement de l'algorithme de TikTok.
Les outils d'intelligence artificielle générative réduisent les obstacles à la diffusion de fake news à grande échelle, rendant la quête de solutions efficaces contre la désinformation et la mésinformation de plus en plus urgente. Cette urgence est exacerbée par la propension de l'IA à affirmer des inexactitudes avec assurance. Google a bien intégré une fonctionnalité permettant de "vérifier" les réponses de Bard (désormais Gemini) via une interface de vérification des faits par codes couleurs. L'expérience de chat de Bing peut fournir des notes de bas de page pour étayer ses affirmations. Des solutions de ce type seront cruciales pour renforcer la confiance des consommateurs dans les résultats fournis par l'IA et pour éviter que les "hallucinations" de l'IA ne viennent détourner le débat public.
Le journalisme sensoriel
Avec l'avènement des technologies immersives dans le grand public, les journalistes acquièrent une nouvelle capacité : celle de narrer des récits qui sollicitent directement les sens des auditeurs. Ce nouvel horizon narratif, qui forge des connexions émotionnelles profondes entre les protagonistes des récits et le public, s'accompagne toutefois de défis éthiques inédits que les journalistes devront comprendre et soulever.
Scénario News 2027 (plutôt 2025, ndlr) :
Et si les rédactions étaient remplacées par une IA capable de résumer le monde ? L'essor des technologies d'intelligence artificielle générative transforme radicalement la manière dont l'information est consommée, avec des modèles de langage avancés qui offrent des résumés d'actualités personnalisés en temps réel. Des systèmes comme iOS et Android intègrent désormais des briefings d'actualités basés sur les interactions personnelles des utilisateurs et de l'info internationale, créant des synthèses minutieuses qui englobent une variété de sources, des médias sociaux aux sites d'informations et bien au-delà. Cette personnalisation pousse l'engagement utilisateur, faisant des appareils un pivot central dans la compréhension du monde par le consommateur.
Cette innovation pose des défis majeurs pour les médias traditionnels. Peu de journaux réussissent à négocier des accords de licence profitables avec les géants de la tech, tandis que la majorité lutte pour leur survie, incapable de prouver l'impact de leur travail dans un écosystème où la transparence des plateformes fait défaut. L'interaction directe entre les consommateurs et les médias historiques décline, soulevant des questions sur l'avenir de l'information de qualité et la responsabilité des plateformes dans la diffusion de l'actualité.
Dernière tendance présentée par Amy Webb : la Biotechnologie. Comme la loi de Moore est en train de faillir, ce sont les ADN et ARN qui viendront au secours des puces. Des technologies comme Groq (à ne pas confondre avec Grok d’Elon Musk) pourraient permettre à ChatGPT de tourner 14 fois plus vite. La biologie générative (DeepMind GNoME) nous mène à l’Intelligence organoïde (IO) qui utilise des morceaux de tissu organique, comme dans une expérimentation de la Johns Hopkins University. On pourra fabriquer des Biocomputeurs composés de cellules de cerveau humaines, faire pousser des ordinateurs plutôt que les construire, même à partir de nos propres cellules. Et si on prenait des vacances ?
Les organes-sur-puce sont de petits dispositifs qui contiennent de minuscules morceaux de tissu humain à l'intérieur, et ils sont spécialement conçus pour maintenir les tissus fonctionnels comme ils le seraient dans le corps humain. Crédit image : Penn Medicine News
Il paraît que ce n’est pas la technologie qui est le problème, mais la façon dont les gens l’utilisent. Peut-on faire confiance aux messies de la tech qui mèneront peut-être bientôt des tests biotech dans des zones économiques pauvres ? Amy Webb appelle les gouvernements à installer des « Départements de la Transition » (« peu importe quel âge ils ont»), et les entreprises à se souvenir de leur écosystème de valeurs. Sa présentation a permis de mettre de nouveaux mots sur des tendances et réalités déjà connues, qui restent malgré tout assez pixellisées. On devrait peut-être poser la question à ChatGPT, comment on pourra au mieux suivre le conseil d’Amy Webb de se « battre pour notre avenir ». En tout cas, il faut se dépécher, le Futur est déjà bien arrivé aujourd’hui.
Images générées par Le Future Today Institute, avec Midjourney
C'était prévisible : un peu plus d'un an après le lancement de ChatGPT, le Consumer Electronics Show de 2024 a célébré le centenaire de l’association organisatrice, en mettant à l'honneur l'intelligence artificielle. Le thème a attiré les foules : 135 000 visiteurs se sont empressés aux stands pour mieux comprendre comment intégrer les avancées de l'IA générative dans les appareils du quotidien, du réfrigérateur au téléviseur, en passant par le maquillage. ChatGPT s’installe au volant, Alexa, boosté par les LLM, gagne en intelligence (bien qu’il reste du chemin à parcourir) et s’intéresse à l'actualité. La Corée du Sud était présente massivement, avec son métavers axé sur l'apprentissage et le divertissement. Et dans une démarche durable, des innovations des éditions précédentes ont été remises au goût du jour, avec en vedette Ballie de Samsung, l'assistant intelligent connecté déjà dévoilé en 2020.
Par Kati Bremme, Directrice de l’Innovation, Vincent Nalpas, Directeur Innovation Produits et Yves-Marie Poirier, Ingénieur direction de l’Innovation
Ces dernières années, le CES s'était peu à peu muté en salon de l'automobile, jusqu’aux tracteurs connectés. Cette année, il devient salon des médias, avec l’intégration dans les véhicules d’écrans de plus en plus impressionnants et d’interfaces (vocales) toujours plus intelligentes. D'ailleurs, comme l'a souligné Gary Shapiro lors de la conférence d'ouverture, ici, les défis sont identiques à ceux de l'Europe : trouver l’équilibre délicat entre réglementation et innovation, au bénéfice des consommateurs... et des constructeurs. Aux États-Unis, on n'oublie pas que "Money makes the World go round".
BlueAnt Soundblade, une barre de son placée sous l'écran qui promet de révolutionner l'expérience audio et visuelle sur le bureau
Le CES reste aussi le lieu de ce que l'on appelle les vaporware, les grandes promesses qui s'évanouissent rapidement. Le CES, c’est un show TV, un salon de l'automobile, un salon de la maison intelligente et un salon pour à peu près tous les autres types de technologie. Voici nos inspirations de retour de Las Vegas.
Les objets intelligents plus ou moins utiles
Retour dans le futur : Nous sommes en 2024 et les téléphones portables à touches semblent être redevenus cool. Clicks, qui propose une coque d'iPhone avec un clavier est probablement le gadget qui a suscité le plus d'excitation sur les médias sociaux avant le CES. Que ce soit en raison d'une nostalgie évidente pour le BlackBerry, de la couleur vive ou parce qu'un clavier physique peut être vraiment utile pour les personnes qui ont des problèmes avec les claviers tactiles, par exemple en raison d'une déficience visuelle.
Rabbit R1 est un autre appareil qui a fait du buzz sur les réseaux sociaux (10.000 ventes en 24 heures suite à sa présentation), Pourtant, on a un peu de mal à comprendre son dessein : appareil vocal intelligent, 2 fois plus petit qu'un smartphone et sans applications, il fonctionne entièrement à la voix et fournit des retours soit visuels, soit sonores. En quelque sorte, un talkie-walkie IA. Pour Jesse Lyu, le fondateur de Rabbit: "It's that simple". Et Rabbit n'est pas simplement un assistant Alexa-Siri avec IA : via un portail web appelé The Rabbit Hole (évidemment), le R1 peut être connecté à différents services.
This pocket-friendly, walkie-talkie-style-operated, touch screen with 360° camera and analogue scroll wheel is keen to unleash its rabbits (a series of automated scripts) to carry out your daily mundane tasks. @JulianChokkattu gives us the full rundown on the Rabbit R1. #CES2024pic.twitter.com/lwgeYCUgpW
À côté des robots-chiens de Boston Dynamics, qui se déplacent (accompagnés) entre les halls du salon, on a donc retrouvé Ballie, objet mignon au nom mignon, et LG avec le LG AI Agent, également très mignon, mais au nom très basique, qui ressemble à un petit chien avec des écouteurs. On peut s'imaginer ces deux robots comme une Alexa sur roulettes. A propos d'Alexa, Amazon va bien sûr également intégrer les avancées des LLM dans Alexa (avec laquelle la conversation reste à ce jour assez pénible). Selon nos entretiens au CES, l’entreprise a en tête des contenus d’actualité résumés « alimentés par des sources fiables ». Le produit sera lancé en 2024 aux Etats-Unis, y compris avec des contenus européens. Affaire à suivre.
Les CES vient aussi avec son lot de voitures volantes (comme chaque année, sans jamais les voir arriver dans la vraie vie) : La société DTA présentait l’« Evitol » premier véhicule électrique volant entièrement autonome à destination des particuliers et professionnels qui promet de se déplacer simplement d’un point à un autre, en rentrant les coordonnées GPS du point d’arrivée. Il permet de transporter deux personnes pour un poids de 180 KG sur une distance de 200 KM. Ce véhicule sera commercialisé à partir de 2026 au prix de 200 000€.
Supernal, de son côté, la division eVTOL du constructeur automobile Hyundai, affirme que son concept S-A2 peut rouler à 120 miles par heure et atteindre une altitude de 1 500 pieds. La capacité de la batterie est suffisante pour les trajets de 25 à 40 miles que les hélicoptères effectuent couramment entre les centres-villes et les aéroports pour les hommes d'affaires fortunés. La société affirme que son "avion" "fonctionne aussi silencieusement qu'un lave-vaisselle", émettant 65 décibels lors des phases de décollage et d'atterrissage à la verticale et 45 dB en croisière à l'horizontale. Et si ce modèle paraît familier, c'est parce que l'entreprise a présenté un même prototype au CES en 2020.
Vu également au LVCC, la très impressionnante première voiture volante « L’Aeroht eVTOL Flying Car» du constructeur Chinois XPeng, permettra de se déplacer sur des distances de 20 km à la vitesse de 60 km/h. Elle devrait être commercialisée fin 2025 et son prix n’est pas encore connu.
Pendant ce temps, Samsung présente aussi un téléphone qui se plie dans les deux sens ("Flex In & Out"), et les écrans deviennent de plus en plus transparents.
Des téléviseurs toujours plus grands et toujours plus lumineux…
Cette édition du CES 2024 n’a pas dérogé à la règle du « toujours plus » ! Ainsi TCL a dévoilé un écran de 115 pouces miniLED (292 cm de diagonale) qui en fait le plus grand écran du monde. Celui-ci devrait être commercialisé au premier semestre 2024. Samsung a annoncé le lancement d’une nouvelle gamme de téléviseurs microLED (de 76 pouces à 140 pouces) qui sera commercialisée en début d’année 2024 (compter 1000 €/pouce).
Samsung MicroLed
LG annonce équiper sa gamme de téléviseurs OLED 2024 « M4 & G4 » du nouveau processeur Alpha 11 AI au profit d’une optimisation de l’image et du son et qui permet notamment aux écrans de passer de 120 à 144 HZ avec une certification G-Sync.
LG et Samsung dévoilent leurs écrans transparents
Sans doute destinés aux professionnels dans un premiers temps, et à des prix qui restent prohibitifs (jusqu’à 150 000 € ) ces écrans (MicroLED pour Samsung et OLED T pour LG) permettent d’afficher, en transparence, un décor ou une animation avec une qualité d’image exceptionnelle ! Ces écrans permettent également de retrouver l’usage de la télé traditionnelle grâce à un système d’opacification de la dalle. L’écran LG sera disponible à la vente fin 2024 et celui de Samsung n’est pas encore annoncé.
Ecrans 3D sans lunettes
Les écrans 3D sans lunettes sont de retour cette année. En plus de Leia Inc présente l’année dernière, des constructeurs comme Samsung et TCL présentent des moniteurs gaming permettant de voir ses jeux et films en relief sans porter de lunettes ou casque.
Le CES reste un salon de l’auto 2.0 où les entreprises comme Sony et Samsung présentent leurs futurs systèmes d’infodivertissement embarqués dans les voitures. Concernant la partie intelligence artificielle, ces deux sociétés ont annoncé leur collaboration avec Microsoft sur les sujets de la data et l’IA dans le domaine de la voiture autonome. TCL, Panasonic, LG ont également dévoilé leurs visions de l’intégration des téléviseurs dans les tableaux de bords des voitures et pour les passagers.
Le métavers, pour l’industrie
Pour Dr. Roland Busch, président et CEO de Siemens, 2024 est un point tournant : on peut construire et utiliser les technologies plus vite que jamais parce que nous pouvons combiner réel et digital en donnant, entre autres, accès à des talents à travers le monde virtuel.
Pour lui, le métavers industriel est un monde virtuel, un espace immersif où les humains et les IA peuvent collaborer en temps réel pour résoudre les problèmes du monde réel, un lieu qui combine le réel et le numérique, pour accélérer l'innovation. On peut y simuler ce que l’on veut à moindre coût, avant de le construire dans le monde réel, tout en utilisant moins de ressources naturelles.
Dr Roland Busch lors de sa keynote Siemens
L’entreprise en a fait la démonstration à travers l’exemple de la construction d’une usine, avec une première version en jumeau numérique (mais qui peut bien sûr s’appliquer sur tout autre sujet) : les capacités de production sont augmentées de 200%, l’efficacité de 20%, et la consommation d’énergie y est de moins 20%.
A propos de métavers, dans une des tables rondes, Dan Reed, le COO de Meta Reality Labs, a mis en avant l’importance de l’interaction sociale dans son espace immersif (qui ne semble toujours pas mort). Pour lui, des plateformes comme Roblox sont massivement adoptées dans les casques Quest, et l’évolution du monde digital ne s’arrête pas au smartphone : les lunettes connectées (également vues chez Amazon, entre autres) sont un moyen d’ajouter une interaction avec des informations bien plus étendues qu’un simple écran. Il les a d’ailleurs fièrement présentées sur scène.
Dan Reed, COO de Meta, avec Nickole Tara, Cirque du Soleil
Le virtuel s'immisce en tout cas aussi de plus en plus dans la production, exemple avec Sony Extended Reality. Smode Japan, filiale de la société française Smode Tech, a pour cela apporté son soutien à Sony. En s'appuyant sur la technologie XR, qui permet aux utilisateurs de fusionner les mondes réel et virtuel, Smode XR facilite la création et l'étalonnage d'expériences immersives pour les tournages de productions virtuelles, ainsi que pour les émissions de télévision, les films et les événements en direct.
Smart lunettes, casques et expériences immersives
Les lunettes connectées et casques de réalité mixte étaient bien présents également sur le salon. TCL montre ses lunettes RayNeo Air 2 et les décrit comme un moniteur portable géant compatible avec tout type de console ou de devices. Xreal présente des lunettes de réalité augmentées Xreal Air 2 Ultra en mettant en avant un écosystème virtuel “spatial” modulable basculant entre travail et divertissement, permettant d’afficher tout un ensemble de fenêtres virtuelles et de faire du “spatial computing”, terme devenu clef voulant regrouper les termes AR, VR, XR des années précédentes.
Les sociétés comme LetinAR ou Cellid présentent quant à elles des prototypes de verres avec des écrans toujours mieux intégrés qui permettent d’imaginer qu’on se rapproche de plus en plus de lunettes connectées qui aient sensiblement la même forme et un poids similaire à des lunettes traditionnelles.
MeganeX superlight
Shiftall (Panasonic) présente également un prototype de sa nouvelle version de casque de réalité virtuelle PCVR MeganeX, plus léger et confortable. Sony a dévoilé un partenariat avec Siemens pour produire un nouveau casque de réalité virtuelle, sans nom officiel pour l’instant, ciblant contrairement au PSVR 2 une cible professionnelle. Le casque, accompagné d’une bague et d’un contrôleur, est conçu pour le design et l’ingénierie, et peut être utilisé de façon autonome ou connecté à un ordinateur.
Bague connectée
Dans les objets connectés il y a également cette année l’arrivée des premières bagues connectées de la société chinoise RingConn permettant de monitorer la santé de leurs porteurs sur les mobiles.
Création/Génération d’expérience immersive
Afin de créer les expériences que les consommateurs verront à l’avenir dans tous ces appareils immersifs, plusieurs innovations autour de la génération de contenus 3D étaient présentes. Sony remet en avant ses filiales HawkEye et BeyondSports qui créent des expériences immersives notamment sur Roblox, grâce à des données capturées pendant des évènements sportifs. Sony présente également les expériences créées par sa filiale musicale sur Roblox et Fortnite. Canon a mis en avant son système de captation de terrain de basket en vidéo volumétrique permettant de suivre un match en direct suivant n’importe quel angle sur mobile ou en réalité mixte.
La génération (grâce à l’intelligence artificielle) de contenu 3D était également présente dans les allées de l’Eureka Park, la zone “Start-Up” du CES. Chat3D propose de générer des modèles 3D à partir de prompt et travaillerait déjà avec des grands noms du monde du jeu vidéo pour accélérer leurs process. Nation A, une société coréenne propose elle de générer des animations pour des personnages 3D et il semblerait que cela soit très utilisé chez les créateurs de jeux Roblox. Les avatars étaient également présents et on notera par exemple la société COprésence présente au pavillon Suisse dont la technologie permet de créer des avatars très réalistes et d’animer leurs visages en temps réel en se filmant avec une caméra.
Et s’il n’y a pas encore suffisamment de contenus 3D, les sociétés comme Leia et son logiciel LeiaPix ou encore Owl3D proposent de nouveaux outils pour convertir les films et les vidéos 2D vers la 3D grâce à l’IA.
Demain, des Turbo-Humains ?
Dans le futur, nous serons tous un peu des cyborgs, du moins si l'on en croit certains des exposants du CES. Les Moonwalkers de Shift Robotics en sont un bon exemple. Ils ressemblent à des patins à roulettes aux allures de Starlight Express, mais sont plutôt un accélérateur pour notre propre démarche. On y monte avec des chaussures de ville, on marche normalement et, sous le contrôle de l'intelligence artificielle - comme il se doit pour le CES 2024 - les roulettes assurent une vitesse de marche trois fois plus élevée, sans risque de basculer en avant : Les boots s'adaptent à votre démarche.
Photo : Shift Robotics
L'IA s'associe aussi à la Santé : parmi toutes ces sociétés, SQUAREMIND, start-up Parisienne, propose, en première mondiale, un robot dont l’objectif consiste à numériser, à très haute résolution l’intégralité de la peau en quelques minutes. Une IA permet de mettre en évidence les évolutions significatives des différents grains de beauté entre deux visites. Cette solution, qui a sollicité 4 ans de R&D, permettra d’augmenter les capacités diagnostiques des médecins dans le cadre du dépistage du cancer de la peau. Elle devrait être commercialisée en fin d’année 2024. La société IVès, de son côté, propose une solution de chatbot basée sur une IA capable de répondre, en temps réel, à une question d’utilisateur posée en langage des signes. La réponse est également apportée en langage des signes par un avatar.
Des partenariats pour survivre dans un monde en crise
Dans un monde en pleine crise, les partenariats entre entreprises sont un moyen de survie stratégique. Les associations et partenariats entre industriels étaient en pléthore au CES 2024 :
Intérieur Sony Afeela
Sony et Honda unissent leurs forces pour créer la voiture électrique Afeela, Volkswagen, de son côté, innove en intégrant un chatbot ChatGPT dans ses véhicules, tandis que L'Oréal s'associe à Alphabet pour développer Hapta, un dispositif rendant le maquillage accessible aux personnes en situation de handicap. Delta Airlines permet à ses clients de payer un café avec des miles accumulés, et Mercedes Benz collabore avec Will.i.am pour créer une expérience musicale immersive adaptée au style de conduite, transformant ainsi la voiture en orchestre symphonique. Mercedes-Benz, toujours, veut aussi, avec l'aide des graphismes de jeu haute résolution de Unity, réinventer l'assistant vocal "Hey Mercedes" en lui conférant une nouvelle dimension visuelle. Ola Källenius, le PDG de Mercedes-Benz, a déclaré : « Mercedes-Benz réinvente l'expérience numérique des passagers en tirant parti de l'intelligence artificielle pour offrir une interaction semblable à celle d'un humain avec l'assistant virtuel intelligent MBUX.
L'expérience de shopping se réinvente avec Walmart, dont le président et CEO Doug McMillon annonce une révolution par l'IA, marquant potentiellement la fin des supermarchés tels que nous les connaissons. La compagnie a présenté une application utilisant des modèles de langage avancés, permettant une recherche par cas d'usage plutôt que par des requêtes spécifiques, rivalisant ainsi avec la nouvelle expérience de recherche générative de Google (SGE, Search Generative Experience). Cette innovation offre une personnalisation poussée, où, plutôt que de fournir une liste de courses précise, on pourra demander au chatbot "Que faut-il pour ma prochaine fête d'anniversaire". McMillon a aussi mis en lumière le partenariat avec Microsoft, en invitant Satya Nadella sur scène lors de sa keynote, révélant l'utilisation conjointe de modèles de langage OpenAI Azure et de modèles spécifiques à la vente au détail de Walmart.
Partenariat AWS + Siemens
AWS et Siemens se sont aussi retrouvés ensemble sous les feux de la rampe lorsque Matt Wood, vice-président des produits, a rejoint Roland Busch, PDG de Siemens Global, sur scène lors de la conférence d'ouverture pour expliquer comment les deux entreprises facilitent l'accès aux outils d'IA générative dans tous les secteurs d'activité. Siemens intègre Amazon Bedrock - un service qui offre un choix de modèles de base très performants de grandes entreprises d'IA via une API unique, ainsi que des capacités en matière de sécurité, de confidentialité et d'IA responsable - à Mendix, la principale plateforme à code bas qui fait partie du portefeuille Siemens Xcelerator. Cela permettra à un plus grand nombre de clients de créer, de mettre à l'échelle et d'optimiser les applications existantes avec la puissance de l'IA générative sur AWS.
La célèbre Martha Stewart, de son côté, s'est associée avec Samsung, pour proposer un show culinaire SmartThings
Apple a annoncé que la nouvelle expérience CarPlay serait différente dans chaque véhicule, avec une interface et un design spécifiques, et des fonctionnalités qui pourraient évoluer selon le moment de la journée, en citant Porsche comme exemple lors de cette présentation.
Le service de streaming live TuneIn a, de son côté, mis en place des partenariats avec presque tout le monde : il rassemble des sports, des actus, de la musique, des podcasts et des radios du monde entier. Avec plus de 75 millions d'utilisateurs actifs par mois, TuneIn est l'une des plateformes de streaming audio les plus utilisées au monde. TuneIn diffuse plus de 100 000 stations de radio détenues, opérées et partenaires. Avec une distribution de premier plan sur plus de 200 plateformes et appareils connectés, TuneIn permet aux auditeurs d'écouter ce qu'ils aiment, où qu'ils se trouvent. Les abonnés à TuneIn Premium bénéficient d'un accès exclusif à des informations sans publicité de grands réseaux comme CNN, Fox News Radio, CSPAN, MSNBC, CNBC et Bloomberg, ainsi qu'à des retransmissions en direct de MLB, NFL, NHL et à des programmes sportifs universitaires et des chaînes de musique sans publicité. Au CES, TuneIn a annoncé offrir son service de radio aux téléviseurs intelligents VIZIO.
Amazon FireTV s'apprête à lancer ses chaînes en 2025 avec un modèle FAST, offrant une expérience gratuite et soutenue par la publicité. L'objectif est de rassembler des vidéos courtes dans un flux unique sur les TV et les produits Alexa, avec des pages d'accueil éditorialisées et un partage des revenus. Un contrat unique avec chaque source est recherché pour les droits globaux, et des partenariats comme celui récemment annoncé avec Panasonic sont essentiels pour la distribution du matériel FireTV Stick, qui continue de bien se vendre. Alexa et Character AI offriront aussi bientôt aux utilisateurs la possibilité de "parler" avec différentes personnalités, de Socrate à Elon Musk, apportant "une dimension plus humaine et interactive à l'expérience utilisateur".
Les téléviseurs LG se transformeront bientôt en centres de commande pour la maison intelligente Google Home, comme annoncé lors de la conférence de presse CES de LG. Erik Kay de Google y a été invité sur scène, pour expliquer que les téléviseurs LG agiront comme des contrôleurs pour Google Home, permettant de configurer et de contrôler les dispositifs Matter, ainsi que de voir et de contrôler les appareils LG, Google et Google Home directement depuis le téléviseur ou l'application ThinQ.
Sonos, enfin, cherche à améliorer son intégration avec Spotify, percevant les options actuelles comme très limitées, notamment parce que la plupart des services de musique en streaming ne sont pas lucratifs et ne peuvent pas utiliser la publicité.
Côté politique, le Bureau du Gouverneur de Pennsylvanie s'associe avec OpenAI pour intégrer ChatGPT Enterprise, ce qui en fait le premier État américain à adopter cette initiative. L'objectif ? Améliorer l'efficacité à tous les niveaux. Dans un premier temps, le Bureau de l'Administration utilisera ChatGPT pour des tâches telles que la simplification du langage de politique publique dépassé, la rédaction de descriptions de postes, la résolution de problèmes de redondance dans les politiques internes des employés, la génération de code, entre autres applications.
Le marketing à l'ère de l'IA
Lors de tables rondes très prisées par les professionnels de divers secteurs, une question revient souvent : comment l'intelligence artificielle générative influence-t-elle notre façon de travailler ? Pour le Weather Channel, qui repose sur les données et prévisions météorologiques depuis des années, l'IA promet de rendre le storytelling encore plus captivant. Dès 2015, Nora Zimmet s'est penchée sur les plateformes de jeux vidéo pour mieux cerner les attentes du public. L'IA générative devrait permettre de fournir des contenus plus locaux, plus ciblés et encore plus pertinents.
Il est largement reconnu que l'IA devrait être utilisée comme un outil, et non comme un jouet. Elle est destinée à renforcer la créativité et incarne la technologie du « Et si ? » (What if). L'IA accélère aussi le passage d'une mentalité de diffusion large (broadcasting) à une diffusion personnalisée (narrowcasting).
Evan Spiegel, fondateur de Snap, a souligné comment sa société se distingue de ses concurrents : les services de messagerie remplaceront-ils les réseaux sociaux traditionnels ?
Michael Kassan de MediaLink a clôturé chaque table ronde en résumant ses « Media Links T's and C's » (Terms and Conditions) : T pour trust (confiance), transparency (transparence), technology (technologie), talent (talent) et transformation (transformation). C pour content (contenu), commerce, culture, creativity (créativité), community (communauté), creation (création) et curation. La curation, dans ce contexte, signifie faire face à un excès de choix tout en augmentant la commodité.
La maîtrise d'une marque poussée à ses limites, sur une table au CES 2024
Lors de la table ronde dédiée à la guerre du streaming, Roku était l'invité vedette, définissant le streaming comme un contenu diffusé via Internet sur un téléviseur. Roku offre plus de 400 chaînes FAST. Pour Kristina Shepard, VP Global Advertising Sales de Roku , les chaînes FAST représentent une solution au problème de l'attrition des abonnés, avec un ciblage très précis qui nécessite une créativité tout aussi affinée. Elles pourraient également être un moyen d'attirer la Génération Z, qui, d'après Amie Owen de UM, fait défiler l'équivalent de 8 kilomètres de contenu sur son téléphone chaque jour, un fait qui pourrait intéresser particulièrement les applications de fitness.
Publicité "shoppable" chez Disney
Disney, de son côté, se joint à Walmart, Amazon, Home Depot et d'autres pour tester la "shoppable TV" avec des publicités d'Unilever. Disney a annoncé le lancement d'un programme bêta pour ses premières publicités "shoppables". Les consommateurs pourront effectuer des achats par l'intermédiaire de la nouvelle boutique Gateway dans Hulu sans rupture de leur expérience de visionnage. Cette annonce donne un aperçu de ce que Disney prévoit de faire avec Hulu. La société a conclu un accord en 2023 pour acquérir la participation précédemment détenue par Comcast. Les téléspectateurs verront des publicités personnalisées pour des produits qui seront envoyées aux téléphones par le biais de notifications push ou par courrier électronique, selon Disney. Au cours des prochains mois, Disney développera les fonctions d'achat interactif en streaming.
Bodyfriend
Dans une discussion sur l'avenir de l'industrie du divertissement, Cynthia Littleton, co-rédactrice en chef chez Variety, a mentionné une publicité vue dans un aéroport pour une entreprise qui, grâce à l'IA, crée des publicités en quelques minutes pour quelques centimes. Pour les diffuseurs, TikTok devient une mesure culturelle importante : un vieux programme peut soudainement devenir le nouveau sujet tendance (comme c'était le cas avec Judge Judy). Cette table ronde a également été l'occasion pour NBC d'annoncer une nouvelle émission nature, en partenariat avec la BBC (5 ans de production), avec Tom Hanks "dans le rôle de David Attenborough". Les marques et chaînes historiques voient de plus en plus l'intérêt de partenariats avec TikTok, selon Catherine Halaby, Head of Entertainment chez TikTok, à l'instar de Disney pour célébrer les 100 ans de sa marque. TikTok devient un vecteur incontournable de trafic. Netflix et Paramount l'ont vite compris, en voyant des fans publier du contenu, ils ont décidé de le faire eux-mêmes avec comme devise : Créez comme un créateur (Create like a creator).
Adobe, quant à lui, s'est positionné comme un accélérateur de créativité, éliminant la peur de la page blanche. Les cycles de création qui duraient plusieurs semaines et aboutissaient à peut-être deux campagnes par an se sont raccourcis à quelques minutes. Kristen O'Hara, CMO de Google, considère aussi l'IA comme la technologie salvatrice de l'éducation, offrant un accès à des assistants de formation personnels, une idée déjà soulignée lors du Google Zeitgeist. Enfin, le monde virtuel s'infiltre dans l'espace de travail. Nickole Tara du Cirque du Soleil, pionnier dans l'utilisation de l'IA pour ses spectacles, affirme que, grâce aux outils technologiques, le jeudi est désormais le nouveau vendredi.
Dans table ronde intitulée "Embrace the Power of Fandom to Connect Content and Commerce", Alexys Coronel, responsable des loisirs et des télécommunications aux États-Unis chez Amazon Ads, s'est entretenu avec Andrew Wallenstein, président de Variety Intelligence Platform et analyste en chef des médias, sur la manière dont les marques peuvent se rapprocher des fans - et sur la manière dont cela se rapporte à la transition de Prime Video vers un service financé par la publicité. Alexys Coronel a révélé que l'objectif d'Amazon est de fournir 115 millions d'utilisateurs uniques à sa communauté d'annonceurs américains. "À moins que vous ne choisissiez de ne pas participer, vous commencerez à profiter de ce que nous pensons être des expériences publicitaires très convaincantes au sein de Prime Video", a-t-elle déclaré.
Conclusion
Dans un monde rempli d’IA générative, essayons de garder un pied dans le réel. Pour Jason Carmel, Global Creative Data Lead chez VML, l’IA c’est juste un logiciel [sic] (même très smart), et on a tout de suite l’air très bête lorsque l’on remplace « un ordinateur boosté à l’IA » par « un ordinateur boosté par un logiciel ». Ce qui est sûr : le CES est désormais autant (voire plus) une conférence sur les médias qu'un salon technologique, car la technologie et les médias fusionnent en un seul écosystème. Et la question pour les médias n'est plus s'il faut être présent dans telle voiture connectée ou sur telle télé connectée : les systèmes d'exploitation sont en train de fusionner, n'importe le support de diffusion. La question est désormais : comment être visible dans ces nouvelles interfaces pilotées par la voix (devenues sophistiquées grâce à l'IA générative), quelle expérience utilisateur y sera proposée, quels contenus seront diffusés et comment seront-ils protégés ?
Du côté des médias et du divertissement, les innovations technologiques matérielles telles que les écrans invisibles de LG et Samsung (qui ne semblent pas correspondre à un cas d'utilisation vital) ont presque paru insignifiantes par rapport aux nouvelles concernant l'entrée d'Amazon dans la publicité sur Prime, ou aux annonces majeures de Disney en matière de technologie publicitaire, y compris une avancée majeure dans le domaine des médias de détail avec des publicités "shoppables".
Du point de vue d'un expert en médias, le CES de cette année a marqué l'achèvement d'une évolution entamée bien avant le salon international. Ce qui était autrefois considéré comme un événement centré sur les gadgets est désormais reconnu comme un lieu de discussion sur l'impact et l'évolution de la technologie dans le secteur des médias. L'ironie des licenciements annoncés par Amazon, Google et NBC en parallèle du CES n'a pas échappé aux participants. De même, la semaine difficile pour Apple à la Bourse s'est produite en même temps que la mise en vente publique de Paramount. Ces événements, survenus à Las Vegas et ailleurs au cours de ces quatre jours, ont clairement démontré l'interconnexion croissante entre les industries du divertissement et de la technologie.
Illustration : Montage du logo CES sur The Sphere, une version XXL de la Géode