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Sync rapproche l'épargne de la paye

Sync Savings
Dans un monde où les sollicitations à la dépense sont permanentes, les consommateurs rencontrent de plus en plus de difficultés à mettre de l'argent de côté. En réponse, la britannique Sync Savings essaie de rendre l'épargne toujours plus simple, automatique et indolore, en intégrant son pilotage au plus près du versement du salaire.

Naturellement, les solutions ne manquent pas pour encourager les citoyens à se constituer une réserve, que l'objectif en soit de pouvoir faire face à un imprévu ou de préparer un projet plus ou moins ambitieux. Au plus trivial, les banques offrent la faculté de créer un virement récurrent vers un compte dédié à la réception de la rémunération. À un niveau un peu plus élaboré, il existe également quelques outils spécialisés qui ajoutent à cette option brute un accompagnement destiné à stimuler les usages.

En surface, Sync Savings n'apporte rien de révolutionnaire dans le paysage et son approche est sensiblement équivalente à cet état de l'art, avec un module qui permet classiquement à l'utilisateur final de spécifier les cagnottes qu'ils veut constituer, en leur donnant un objet (un voyage, un objet à acquérir, des travaux à financer…) et en indiquant le montant à leur affecter à chaque cycle de paye. Une fois les règles mises en place, il dispose d'un tableau de bord sur lequel il suit la progression de son plan.

En revanche, la jeune pousse estime que les services existants – du moins les plus sophistiqués – restent d'un abord trop complexe ou trop déconnecté de leur quotidien pour être totalement séduisants, surtout à long terme. Alors elle immerge le système au cœur des plates-formes de gestion des rémunérations dans les entreprises et peut de la sorte faciliter l'ouverture du compte d'épargne (sans requérir aucun justificatif) et orienter les fonds vers ce dernier à la source, selon les desiderata du collaborateur.

Accueil Sync Savings

La démarche s'inscrit aussi dans la tendance de fond qui consiste à commercialiser des fonctions dédiées au bien-être financier à l'intention des employeurs. Si cette stratégie vise en priorité à ouvrir la voie à un modèle économique viable (ce qui reste un défi majeur dans ce domaine), elle apporte d'autres avantages potentiels, dont, en premier lieu, le soutien actif des entreprises à l'enrôlement de leurs effectifs, une fois qu'elles mesurent l'impact qu'ont les préoccupations d'argent sur leur productivité.

Dans l'ensemble, du point de vue du consommateur, Sync Savings introduit donc une amélioration incrémentale à un concept connu et éprouvé… mais qui peine à s'imposer, jusqu'à maintenant. Chaque pas en avant compte pour essayer de surmonter le plafond de verre mais il ne faut probablement pas attendre de miracle. En outre, l'épargne ne représente qu'un volet de la problématique beaucoup plus vaste du bien-être financier : le chemin qui reste à parcourir en vue de sa démocratisation est encore long…

L'éducation financière en question, toujours

PNC Bank
Fortement investie dans la distribution de services d'aide au bien-être financier des salariés, PNC réalise une enquête annuelle afin d'évaluer la situation et les attentes de ces derniers. L'édition 2026 révèle que, alors qu'ils s'estiment en mesure de gérer leurs flux au quotidien, ils manquent totalement de préparation pour leurs grands projets de vie.

Les études se succèdent et, qu'elles soient menées aux États-Unis ou ailleurs dans le monde, leurs résultats sont invariablement identiques. Celle-ci adopte une démarche extrêmement concrète qui met en lumière quelques conclusions saillantes : par exemple, 7 personnes interrogées sur dix affirment savoir ouvrir un compte d'épargne, tandis qu'un tiers seulement de l'échantillon possède les compétences économiques et financières élémentaires (telles que l'impact de l'inflation sur leur cagnotte).

Interrogés sur leur perception de leur avenir, de sérieuses inquiétudes émergent chez les collaborateurs des entreprises. Pour ne citer que ce sujet spécifique, partagé par tout le monde (ou presque), moins de la moitié des sondés (45%) se déclarent confiants pour leur retraite… quand trois quarts de leurs employeurs croient qu'ils se sentent prêts, au moins en partie. Seuls ceux qui ont la chance – ou les moyens – de disposer d'un accompagnement professionnel dédié exhibent une certaine assurance en la matière.

Au-delà des statistiques consternantes mais récurrentes à propos des effets sur l'efficacité au travail du stress vis-à-vis de l'argent, voilà précisément ce qui ouvre une perspective légèrement différente sur les lacunes de littératie financière des populations. Elles ont des conséquences d'autant plus délétères qu'une majorité d'individus a l'illusion de maîtriser son porte-monnaie. Le rapport ne l'aborde (évidemment) pas mais je considère que les banques ont une responsabilité dans ce désastre.

PNC – Financial Wellness

Je pense particulièrement à la manière dont ses métiers sont abordés par l'industrie avec son audience. Si j'exclus le suivi des opérations courantes, sur lequel les clients se déclarent justement plutôt à l'aise, les acteurs présentent (presque) exclusivement des produits, que ce soit sur leurs plates-formes « digitales » ou par la voix d'un « conseiller » (qui n'est souvent qu'un simple vendeur). Assortis de caractéristiques brutes, ils laissent supposer qu'une bonne gestion de finances personnelles se résume à choisir le bon support, sans requérir d'en comprendre le fonctionnement ni d'en mesurer l'adéquation (ou non) au besoin qu'ils cherchent à satisfaire.

Raison pour laquelle je milite pour une éducation financière immersive. Les programmes pédagogiques autonomes, décorrélés de la réalité de l'apprenant, n'ont qu'une portée limitée, à la fois parce qu'ils paraissent trop théoriques et parce qu'ils sont décalés par rapport aux messages implicites des fournisseurs. Apporter une information complète et personnalisée, avec toutes les explications nécessaires en vue d'en appréhender toutes les dimensions, dans le contexte de la recherche d'une réponse à un besoin ou d'un conseil authentique, est la seule approche valable.

Le bien-être financier devient incontournable

PNC Bank
En Amérique du Nord, le bien-être financier comme avantage salarié prend de l'ampleur depuis quelques années. Une initiative un peu saugrenue de la part de PNC Bank tend à démontrer que le sujet est désormais incontournable et répond à une attente majeure des consommateurs… que l'industrie a encore du mal à appréhender.

J'admets que mon raisonnement est légèrement tiré par les cheveux mais l'histoire nous enseigne que les concepts saillants, ceux qui marquent leur époque, passent toujours par une phase de « blanchiment », c'est-à-dire leur adoption superficielle par des acteurs pressés de se donner une image avant-gardiste, sans faire l'effort d'une implémentation sérieuse, voire sans même comprendre ce dont il est question. Voilà donc le premier signe de l'atteinte de ce stade pour le bien-être financier.

Historiquement, le domaine était l'apanage de spécialistes des avantages pour les salariés, d'abord jeunes pousses (dont la regrettée Kaira, au Québec) puis entreprises établies, en complément d'offres plus globales pour ces dernières. Désormais, une banque vient donc se positionner, ce qui semble légitime au premier abord : quoi de plus logique qu'un établissement dont le métier est de fournir des services financiers pour aider ses clients – ou la population – à se sentir en confiance avec leur argent.

Hélas, PNC usurpe sans vergogne le principe du bien-être aux seules fins de développer ses ventes. Sous le nom Workplace Advantage, elle propose en effet aux entreprises de plus de 100 employés de distribuer son compte bancaire classique, assorti du programme de récompenses normalement réservé à ceux qui justifient de plus de 25 000 dollars de dépôt, de contenus pédagogiques en ligne, de conférences éducatives et d'un accès à des conseillers supposés experts de la thématique.

PNC Workplace Advantage

Cet assemblage relativement classique dans bien des banques a-t-il la moindre chance d'infléchir les tristes statistiques sur l'impact des soucis d'argent sur la productivité des collaborateurs – entre autres les plus de 3 entreprises sur 4 qui constatent l'effet du stress de leurs effectifs sur leurs opérations ou les 4 heures par semaine, en moyenne, que passent les travailleurs à penser à leur situation au lieu de se concentrer sur leur mission ? C'est peu vraisemblable. Mais les employeurs pourront le mesurer !

L'accompagnement du bien-être financier demande beaucoup plus pour être efficace, notamment en termes de coaching de proximité, adapté au contexte de chaque individu. Que PNC Bank s'approprie l'expression afin de déguiser une offre extrêmement banale, en espérant de la sorte lui redonner du lustre est typique des démarches trompeuses affectant les idées émergentes dont le seul nom suffirait à séduire les clients. Si le bien-être financier se trouve aujourd'hui dans cette position, c'est une preuve de l'importance qu'il revêt et c'est de bon augure pour son développement « sincère ».

Un score de crédit accessible à tous les français

Qapso
Dans de nombreux pays dans le monde, les consommateurs sont officiellement notés sur leur fiabilité financière, ce qui conditionne notamment leur accès au crédit et les modalités qui leur sont appliquées. En France, le système est différent et plus opaque. Mais le spécialiste Algoan permet désormais à chacun de consulter son score.

La jeune pousse développe depuis plusieurs années un mécanisme d'évaluation du comportement des personnes (ou des ménages) avec leur argent, que mettent en œuvre de plus en plus d'établissements afin de déterminer leur éligibilité à un prêt. Grâce à Qapso, sa nouvelle marque dédiée, elle ajoute une transparence bienvenue à sa solution en offrant aux utilisateurs de Bankin', l'outil de gestion budgétaire bien connu, la possibilité de découvrir gratuitement comment ils se situent sur cette échelle.

Concrètement, il suffit de connecter ses comptes bancaires dans l'application et une analyse des transactions enregistrées au cours des trois derniers mois produit un score de synthèse, assorti des faits saillants qui le déterminent et de commentaires objectifs, par exemple sur la faculté d'emprunt. Car la large diffusion de la technologie d'Algoan dans l'industrie fait de la réponse de Qapso, basée sur les mêmes algorithmes, une référence sérieuse et légitime en la matière, même si elle n'est pas universelle.

En outre la démarche ne s'arrête pas en si bon chemin. Ceux qui s'intéressent plus à leur santé financière qu'à l'obtention d'un crédit bénéficient d'un suivi dans le temps. Ainsi, au fil de leur existence, ils voient la progression de leur score, toujours avec des explications sur les facteurs importants qui l'affectent. Surtout, dans une logique d'accompagnement opérationnel, le service émet des recommandations personnalisées en vue de les aider à optimiser leur position, quel que soit leur point de départ.

Accueil Qapso

L'initiative d'Algoan, qui se rapproche de celles des officines de notation internationales (Equifax, Experian…), ouvre une fenêtre essentielle sur les processus jusqu'à maintenant un peu mystérieux qui conduisent les banques à accorder ou non un prêt. Il ne s'agit pas seulement de comprendre comment le système fonctionne mais plutôt d'en appréhender les ressorts internes afin d'apprendre à devenir un « meilleur » client… et se mettre de la sorte en capacité de réaliser ses projets, petits et grands.

L'intégration du service de Qapso dans l'application Bankin' représente aussi un événement notable, en complétant (enfin !) son approche historique principalement centrée sur l'observation du passé (et quelques projections vers l'avenir, tout au plus) avec une composante qui commence à prodiguer des conseils proactifs. Dans cette perspective, j'attends maintenant que ce qui est fait en priorité pour l'éligibilité au crédit se prolonge dans une vision globale d'amélioration du bien-être financier…

À la poursuite de la recette magique de l'épargne

Snoop
Tous les consommateurs un tant soit peu avisés sont conscients qu'épargner est d'abord une nécessité avant de devenir un moyen de réaliser ses rêves. Pourtant, leurs comportements ont du mal à s'accorder avec leur connaissance. Voilà pourquoi Snoop propose à ses utilisateurs une nouvelle approche, destinée à les encourager.

Concrètement, en dépit de leur compréhension des enjeux et des stimulations externes auxquelles ils sont régulièrement exposés, ils seraient 14 millions de britanniques à disposer de moins de 100 livres sterling de réserve en vue de faire face à un imprévu. Pour ceux qui sont dans une situation précaire, le défi d'amasser un pécule suffisant pour résister à un accident de parcours paraît facilement insurmontable. Il « suffit » pourtant de quelques bonnes habitudes et d'un peu de patience pour y parvenir.

Mais le message énoncé de la sorte ne parvient pas, en général, à convaincre les intéressés. Voilà pourquoi Snoop met en place une stratégie spécifique au sein de sa plate-forme d'assistance à la gestion de l'argent. Rien de très complexe, puisqu'il s'agit, pour l'essentiel, de projeter l'utilisateur dans son avenir et lui montrer à travers des données objectives et personnalisées comment, en pratique, ses petits gestes du quotidien, actuels et/ou suggérés, vont lui permettre d'atteindre ses objectifs, à terme.

Accueil Snoop

Le principe est donc trivial : l'outil, connecté aux différents comptes du client dont le compte d'épargne distribué par la jeune pousse elle-même présente une vue du capital qui sera accumulé à diverses échéances en fonction des mécanismes automatiques mis en place, à savoir les classiques transferts d'arrondis sur les dépenses courantes et autres virements périodiques… Aussi basique soit-elle, cette fonction rend immédiatement plus visible le bénéfice futur des efforts consentis au jour le jour.

En outre, une faculté de simulation vient s'ajouter à ce dispositif relativement statique. Plusieurs options invitent l'utilisateur à ajuster les paramètres en vigueur – montants unitaires des versements, périodicité, règles de calcul de l'arrondi… – de manière à comparer visuellement l'impact de ces scénarios sur les résultats obtenus. Enfin, afin d'éviter la procrastination engendrée par les solutions trop complexes, s'il se décide à passer à l'action, un seul geste enregistre son choix et l'applique sans tarder.

Clairement, il ne faut pas attendre de miracle de la démarche déployée par Snoop, qui comporte aussi ses défauts : elle s'adresse aux individus qui ont déjà commencé à épargner, elle sera percutante surtout pour ceux qui se retrouvent dans des chiffres… Mais elle montre la voie vers un meilleur accompagnement des consommateurs plus ou moins démunis face à leur budget, en cherchant à mettre en avant les objectifs qu'ils peuvent atteindre dans leur contexte particulier, plutôt que les moyens disponibles.

Monzo automatise la consolidation de dette

Monzo
La consolidation de dette fait partie de ces solutions qui, en principe, simplifient la vie des consommateurs mais, en réalité, tendent à la leur compliquer un peu plus, notamment en raison des démarches manuelles qu'elle exige. Monzo collabore désormais avec ClearScore afin de réduire cette charge… et, incidemment, d'optimiser son offre.

Pour les personnes qui se débattent entre carte(s) de crédit, prêt(s) à la consommation et autres formes de financement personnel, la proposition, émanant en général des banques, de rassembler tous ces engagements sur un seul emprunt, à un taux (un peu) plus avantageux, à rembourser par mensualités fixes et prévisibles, représente une opportunité incomparable de faciliter leur pilotage budgétaire et, dans bien des cas, de refaire surface après un plongeon plus ou moins profond dans la précarité.

Malheureusement, le passage à la pratique s'avère souvent semé d'embûches. D'abord, l'intéressé devra déterminer lui-même, sans aucune assistance, tous les crédits éligibles et, surtout, les conditions de sortie anticipée qu'ils comportent, dont les éventuelles pénalités exigibles. Ensuite, une fois, l'opération réalisée, c'est encore à lui seul de procéder aux clôtures des contrats visés, en subissant les tracas administratifs de chacun des fournisseurs. Sans surprise, beaucoup renoncent en cours de route.

Pour ceux qui abandonnent avant de tenter l'expérience, il s'agit tout au plus d'une occasion manquée, en raison d'une promesse non tenue. Plus grave, la plupart des personnes qui souscrivent l'emprunt supposé libérateur n'en utilisent qu'une partie pour éponger, partiellement, leur dette existante et aggravent de la sorte leur situation initiale. En outre, les établissements de crédit, conscients de cette statistique imparable et de ses conséquences sur le risque, adaptent leurs limites et leurs taux d'intérêt.

Monzo – Debt Consolidation

Grâce à la technologie « Clearer » de ClearScore, originellement un des leaders britanniques du score de crédit, Monzo change les paramètres de l'équation. Lorsqu'un client entame un parcours en vue de consolider sa dette, la néo-banque se charge elle-même, sans lui demander aucune intervention supplémentaire (si ce n'est de valider les informations collectées), de contacter ses créanciers afin de connaître l'encours à solder, puis, une fois la transaction conclue, de leur verser les fonds dus, directement.

Il faut tout de même regretter deux lacunes dans ce dispositif, qui seront peut-être corrigées ultérieurement. D'une part, il ne semble pas possible d'inclure le BNPL dans le périmètre couvert. Il est vrai qu'il ne fait pas partie, stricto sensu, des solutions de crédit, même s'il peut devenir un fardeau équivalent en cas d'excès. Par ailleurs, et plus sensible, le consommateur n'est pas accompagné sur les coûts de remboursement anticipé. Voilà une lacune sévère dans l'indispensable transparence de l'offre.

En synthèse, l'approche mise en œuvre profite à la jeune pousse, qui maîtrise mieux son engagement sur un volet important de développement de son activité tout en captant un surcroît de connaissance sur ses clients, mais également à ces derniers, qui disposent là d'un produit véritablement conçu pour leur faciliter l'existence… et les aider à mieux gérer leurs finances personnelles. Le résultat est, comme (presque) toujours avec Monzo, un coup de pouce bienvenu au bien-être et à la sérénité de ses utilisateurs.

Klarna offre un bilan de santé financière

Klarna
En permanence sur la défensive face aux accusations éventuelles d'encouragement de l'endettement, sinon sincèrement préoccupée de la situation de ses clients (ce qui serait plus honorable), Klarna propose maintenant à ces derniers, au Royaume-Uni, un accès libre et gratuit au bilan de santé financière du spécialiste Money Wellness.

Dans le sillage de plusieurs initiatives aux objectifs similaires, dont une autre collaboration en faveur de la lutte contre le surendettement, le nouveau service se présente comme un équivalent du contrôle technique automobile, sans obligation toutefois (!), décliné en diagnostic budgétaire à l'intention des individus (et ménages ?). Il est ainsi justifié par un parallèle sur les prémices : réalisez une évaluation périodique plutôt que d'attendre un incident pour vous rendre compte d'un problème.

Disponible pour tous les utilisateurs de la jeune pousse, apparemment sans distinction par rapport à un statut de membre premium (et payant), le « Money MOT » permet d'établir un état des lieux des finances personnelles en quelques étapes simples. Plus important, il fournit également un ensemble de recommandations personnalisées afin d'aider chaque consommateur à optimiser sa relation avec son argent, depuis l'apprentissage de la gestion budgétaire jusqu'à la maîtrise de l'endettement (encore !).

L'offre de Money Wellness, réglementée par la FCA, comporte une particularité notable, susceptible de la rendre plus efficace pour plus de monde. En effet, outre sa version « digitale », exploitable en totale autonomie, elle s'adapte aux préférences d'interaction de la population, avec la possibilité de dialoguer par téléphone avec un expert, à la demande ou sur rendez-vous, pour ceux qui se sentent rassurés par une approche humaine… et n'hésitent pas à confier des détails sur leur vie privée à un inconnu.

Comme toujours, la démarche est louable pour un acteur qui peut être facilement jugé comme facilitateur de difficultés financières pour ses clients. Elle n'est cependant pas exempte de quelques critiques. En premier lieu, elle repose sur un acte volontaire de la part des consommateurs : il faut qu'ils aient pris conscience d'un besoin d'accompagnement pour en profiter, laissant de côté, notamment, ceux qui s'enfoncent doucement dans la précarité sans s'en apercevoir. Elle mériterait par exemple d'être contextualisée : Klarna est certainement en mesure d'identifier des comportements parmi ses adeptes à partir desquels elle pourrait leur suggérer une consultation.

Klarna x Money Wellness

LLM : vers un « monopole radical »

Dans un texte critique riche, ample et pertinent, le sociologue Dominique Boullier, ancien coordonnateur scientifique du Médialab de Sciences Po, revient sur les enjeux de l’IA générative. L’auteur de Propagations. Un nouveau paradigme pour les sciences sociales (Armand Colin, 2023) et de Déshumanités numériques (Armand Colin, 2025) ne mâche pas ses mots pour décrire comment l’IA transforme notre rapport au monde. Tribune.

On croit encore souvent que la meilleure innovation gagne toujours. Dans de nombreux cas comme dans celui des LLM, c’est le contraire : la pire des IA est en train de gagner au point de s’imposer comme monopole radical au sens d’Illich. Monopole radical pour la classe vectorialiste dans la génération de code avec l’apparition de Claude Code, monopole radical pour le grand public dans les interactions à travers la diffusion des IA compagnons. Entre les deux, les usages professionnels restent toujours aussi incertains et ne fonctionnent qu’à la condition d’y injecter suffisamment de sémantique et de contrôle expert pour éviter des catastrophes industrielles.

Reconnaissons-le : toute expérience ordinaire d’interaction avec une IA générative se révèle toujours impressionnante et, lorsque les compétences augmentent, des outils encore plus bluffants sont désormais à disposition, comme l’ont expérimenté tous les utilisateurs de Open Claw, agrégateur d’agents. Et pourtant, dès que l’on veut réellement prendre en main ces outils, contrôler leurs opérations, les vérifier ou valider leurs résultats, les mêmes utilisateurs se retrouvent déçus, inquiets voire en colère, à moins d’adopter une tolérance inusitée dans l’univers des produits et services de ce type. [Précisons d’emblée que je n’évoquerai pas ici les éventuelles craintes à propos d’un futur d’IA générale souvent fantasmé mais seulement les constats issus des pratiques ordinaires.]

Ni science, ni industrie, ni éthique mais de l’ingénierie, de la finance et du buzz

Je résumerais cette ambivalence de cette façon, en termes d’éthos ou de posture : si l’on possède une culture, des principes et exigences à la fois scientifiques, industrielles et éthiques, on ne peut qu’être inquiet de voir l’emballement en faveur de ces IA fondées sur les LLM. A l’inverse, si l’on est fasciné par l’ingénierie, les performances financières et si l’on vit dans le monde du buzz permanent, l’IA produit une excitation inédite et sans cesse renouvelée malgré ou à cause des incertitudes qu’elle emporte avec elle.

Et l’on peut systématiser cette opposition terme à terme : science vs ingénierie, industrie vs finance, éthique vs buzz pour mesurer à quel point nous sommes en train de bifurquer, collectivement certes mais sous la houlette de quelques très grandes plateformes technologiques. L’époque moderne s’est caractérisée par la puissance d’une alliance entre science et industrie en y ajoutant depuis la seconde guerre mondiale, un contrôle moral progressif des finalités et des méthodes (la révision écologique principalement). Mais les LLM sortent totalement de cette trajectoire au profit d’un saut postmoderne radical fondé sur leur ingénierie toute-puissante, leur attractivité financière sans limites et leur capacité à générer du buzz, de l’alerte et de l’incertitude permanente.

On pourrait pourtant parier avec Yann Le Cun que ces LLM sont des impasses conceptuelles. On pourrait aussi considérer avec la plupart des grandes entreprises industrielles que les LLM n’offrent pas de fiabilité suffisante, ce qui explique leur adoption très réservée dans les process critiques notamment. On pourrait aussi soutenir avec quelques fondateurs du deep learning (Hinton, Bengio) que l’on risque trop de perdre le contrôle pour laisser se développer une telle technologie. Et pourtant, malgré toutes ces réserves, que je vais documenter et soutenir, ce sont bien ces LLM qui sont en train de former l’architecture technique d’un nouveau mode de production.

Quand les pires technologies sont pourtant les gagnantes

Car, rappelons-le , après des décennies de travaux sur les dynamiques de l’innovation, il est rare que la meilleure technologie gagne. Songeons au clavier Qwerty, cette machine de guerre ergonomique, encore présente dans nos PC, et même sur des smartphones tactiles. 150 ans de résistance à toute transformation malgré les tentatives nombreuses (cf. Dvorak) pour améliorer un système aussi nocif pour les muscles et aussi coûteux à apprendre. Sur ce plan d’ailleurs, les interfaces conversationnelles sont à elles seules une révolution durable qui va modifier la relation ordinaire à la technologie des systèmes d’information, plus encore que ne l’avait fait le Wysiwyg de la fin des années 70 qui a permis le Personal Computer.

De même, la domination de Windows sur tous les systèmes d’exploitation des PC (72% du marché) est le contre-exemple type opposable à l’argument selon lequel « le meilleur gagne ». Tout le monde le reconnaît, Windows a copié Apple (lui-même issu de Xerox) pour l’apparence de son interface, tout en reposant sur son système d’exploitation MS-DOS catastrophique en matière de fiabilité, de sécurité et de performances. Et pourtant, Microsoft l’a imposé au monde entier, grâce à des patchs successifs mais surtout grâce un marketing devenu un cas de figure canonique du « lock-in » (Shapiro et Varian), ce verrouillage d’une clientèle dans un système total. Dans le même temps, Linux (1991) est devenu incontournable pour tous les systèmes techniques critiques ou pour ceux qui exigent une véritable fiabilité mais c’est seulement en 2026 que le gouvernement français fait le choix d’abandonner Windows pour Linux pour les postes de travail de l’administration.

Un processus analogue se déroule ainsi sous nos yeux qui voit une innovation très approximative gagner des parts de marché et créer des habitudes d’usage quasi irréversibles. Les critiques pleuvent sur les systèmes d’IA génératives, sur leurs hallucinations d’abord, sur leurs consommations d’énergie ensuite, sur la collecte de leurs sources, sur leurs principes formels même, et cela sans parler des pratiques de certaines des firmes que j’ai qualifiées ailleurs de voyous (Open AI et X/ Grok) (Boullier, 3 février 2026 , AOC). Mais rien n’y fait, l’IA pénètre dans tous les interstices de la vie ordinaire plus vite que dans la vie professionnelle même, grâce à cette innovation horizontale, imitative, sans barrière d’accès (dont la gratuité, qui constitue un coup de force très convaincant pour les adopteurs). Quitte à avoir la pratique de l’IA honteuse, dans ce qu’on appelle la shadow AI, ces pratiques non déclarées au travail (Ferguson), dans les écoles ou à la maison. Processus d’innovation technique assez rare dans les organisations (Gaglio) qui ont souvent pratiqué plutôt le top-down en devant se battre plus contre les « résistances » des personnels que contre leur enthousiasme débridé et leur volonté de tout tester « pour voir » et finalement pour adopter.

L’heure du bilan n’a cependant pas sonné car tous les ans à peu près une nouvelle version ou couche d’innovation rebat les cartes, au point même de disqualifier les savoir-faire acquis, qu’on avait annoncé comme décisifs pour l’avenir (savoir prompter). Les agents sont déjà là, des systèmes comme Open Claw, même s’il est bridé désormais par Claude, permettent d’organiser des batteries d’agents en parallèle pour réaliser quantité de tâches ou de séquences de tâches, le vibe coding est mis à la disposition de tous, la production de vidéos (dont les deep fakes) est désormais opérationnelle pour des utilisateurs ordinaires. La seule limite constatée pour un certain niveau de performance reposait sur la compétition féroce pour les puces GPU de NVidia qui elles-mêmes changent de version souvent, mais désormais Google et Deep Seek utilisent leurs propres processeurs (TPU notamment) conçus spécialement pour leurs IA. Dans cette effervescence, la question du coût était restée jusqu’ici ignorée comme toujours avec la méthode classique du dealer de techno qui amorce les usages en offrant la gratuité, mais le coût des abonnements à ces services commence à augmenter sérieusement selon le nombre de tokens traités. Au point que l’optimisation de l’usage des tokens fait désormais partie des services de Anthropic, sous forme de « adaptative thinking », terme inadapté mais significatif de l’emphase qui caractérise ces firmes.

Disons-le franchement : j’espère quand même que cette hubris financière et technologique va conduire à une crise majeure, répétant la crise financière de 2008 car c’est sans doute la seule chance de rebattre les cartes et de rouvrir les possibles. Mais il faudra alors posséder cette boussole que je propose pour s’orienter radicalement différemment dans nos choix socio-techniques. A condition qu’il existe encore un espace politique démocratique pour passer à une « démocratie socio-technique » (Lascoumes, Callon, Barthe, 2001) pour inventer un autre avenir. Or, la domination des plateformes d’IA se fait désormais à l’échelle mondiale (Chine et USA) en étroite collaboration avec les régimes les plus autoritaires prêts à favoriser leurs monopoles en échange de services de surveillance omniprésents.

Au-delà des monopoles des plateformes IA, nous devons plus encore nous inquiéter d’un « monopole radical » de l’IA générative et des LLM sur les connaissances, pour utiliser les concepts d’Ivan Illich. Toute son analyse de la mobilité et de l’énergie (Energie et équité, 1975) montrait comment l’industrie pétrolière avait installé un monopole radical de l’automobile supposée solution unique pour traiter nos demandes de mobilité. Alors même que le calcul de la vitesse généralisée (Dupuy, Robert) montrait qu’en intégrant tous les coûts de production et d’utilisation d’une voiture, sa performance en termes de vitesse devenait inférieure à celle d’un vélo. J’expliquerai dans un livre à venir pourquoi la comparaison des LLM avec le coup de force du moteur à explosion et de l’automobile est la plus pertinente en matière de monopole radical, entraînant toutes les dérives sociales, urbaines et environnementales que l’on connaît. C’est pourtant l’avenir qui nous attend dès lors qu’on laisse les entreprises d’IA le façonner pour nous.

Reprenons chacun des dyptiques proposés pour comprendre comment une ambivalence attraction/répulsion finit pourtant par engendrer ce monopole radical.

1/ Absence de science mais ingénierie géniale

J’ai conscience de surprendre ainsi beaucoup de chercheurs qui travaillent sur l’IA et sur certains principes qui ont guidé tout ce courant de recherche, souvent fondé sur des mathématiques de haut niveau. Certains n’accepteront pas de voir disqualifier leurs prétentions scientifiques. Précisons que ce n’est pas parce qu’on dispose de disciplines, de revues et de postes académiques qu’on fait de la science (nous autres chercheurs en sciences humaines et sociales sommes quotidiennement disqualifiés pour cela précisément). L’ingénierie est une activité très noble qui mobilise des rapports parfois étroits avec la science, de même que la médecine, mais ni l’une ni l’autre ne sont des sciences mais plutôt des sciences appliquées, dit-on parfois, et surtout des arts. Le soin est un art plus qu’une science malgré toutes les tentatives de « evidence-based medecine » qui autoriserait les transferts de décision à des systèmes d’IA, au prix d’une ignorance de ce que la relation de soin et la maladie possèdent de multidimensionnel. L’ingénierie, de ce point de vue, peut être géniale et on ne le contestera pas, depuis Léonard de Vinci au moins ! Mais c’est son art de l’assemblage de connaissances, plus ou moins modélisées, dans la résolution d’un problème opérationnel qui produit l’émerveillement. Il faut que ça marche, voilà l’impératif. Or, les observations in situ sur le travail des ingénieurs, comme celles effectuées par les STS et tout le courant de l’ANT (théorie de l’acteur-réseau, Vinck), ont bien montré que quantité de décisions opérationnelles relèvent du pari, de l’opportunité et surtout du tissage d’un réseau multidimensionnel pouvant mobiliser des compétences et des ressources extrêmement diverses. C’est le cas avec les LLM et avec l’IA générative.

Quand l’absence de théorie du langage est productive pour l’ingénierie

En effet, zéro science dans ces IA et on pourrait même dire que c’est grâce à cela que ça marche. C’est ce que disait ce CEO d’une firme de NLP (traitement automatique du langage naturel) il y a plus de quinze ans qui affirmait avec provocation que les performances de ses modèles s’amélioraient à chaque fois qu’il virait un linguiste. Et en effet, les LLM n’ont aucune théorie du langage et se débrouillent très bien pour éviter d’en avoir une, puisqu’ils reposent sur une tokenisation et une vectorisation de tout le matériel linguistique, qui n’a strictement rien à voir avec une analyse du langage, structurale ou même générative à la Chomsky. Le texte fondateur des « Transformers » publié par Google en 2017, l’annonçait d’ailleurs explicitement : « All you need is attention ». Ce qui veut dire en clair que dès lors que l’on veut détecter des patterns, des régularités dans des corpus linguistiques pour prédire les segments suivants, tout ce qui compte c’est la fenêtre de mémoire disponible au moment de l’entraînement sur des corpus par ailleurs toujours plus énormes, de façon à réduire les erreurs. Pas de théorie, pas de concepts, seulement un exploit technique réductionniste à l’extrême et pour cette raison très opérationnel, qui permet de traiter tout token dans un espace latent vectorisé pour pondérer ses probabilités de combinaison et donc d’apparition dans un « contexte » toujours plus grand, cette fenêtre d’attention. Evidemment, l’astuce technique, élémentariste comme toute l’informatique depuis Turing, nécessite des capacités de calcul rarement disponibles, surtout dans un laboratoire académique, et des capacités de collecte de données d’entraînement qui s’affranchissent des règles académiques de sourcing ou de droits d’auteurs (nous verrons cela plus loin dans le chapitre moral).

Cependant, reconnaissons que les résultats de cette simulation de production linguistique à partir de ces matériaux et de ces « astuces » techniques sont prodigieux pour un observateur neutre ou même critique. J’ai moi-même, il y a bien longtemps, développé des chatbots et des méthodes d’ingénierie linguistique en milieu industriel puis académique et la performance ne m’échappe pas. Mais je sais aussi par expérience, tout ce qui a été nécessaire de bricolage, de patch, de tâches aveugles, et de risques pris pour faire tenir un système technique après quantité d’arbitrage faits souvent à la volée et sans justification et sans vérification possible de leurs conséquences sur tout le système. Expliciter tout cela serait considéré comme indécent pour un utilisateur lambda dont on veut par ailleurs faire un utilisateur convaincu et capté dès la première requête puisque l’adoption fonctionne désormais dans l’instant (et non à la décision éclairée).

La boite noire n’est jamais acceptable dans une visée scientifique

Pourtant, cet effet boîte noire reste totalement antinomique avec des exigences scientifiques. Car adopter une visée scientifique (Gagnepain), c’est s’obliger à contester méthodiquement ses propres énoncés pour les vérifier, les discuter dans une communauté de pairs, ce qui suppose de les publier pour pouvoir les répliquer et ensuite les réviser. La chaîne de la référence (Latour) est très longue et doit être explicite. Ce qui n’a rien à voir avec les méthodes de production de l’IA générative qui fonctionne aux résultats simulés et produits en toute opacité. On se trouve alors plus proche de la visée mythique qui doit nous faire croire aux résultats par une simulation merveilleuse et ces IA génératives produisent en effet des merveilles.

Et lorsque les LLM se soumettent à une vérification, c’est à travers des benchmarks et non des expériences réplicables qui permettraient de suivre toutes les pondérations faites automatiquement, ou les méthodes d’apprentissage supervisé et de constitution d’une ground truth (« vérité de terrain », Jaton), qui posent tant de problèmes éthiques occultés. Aucun process explicite donc, contrairement au mouvement existant depuis plus de dix ans d’ « explainable AI » car depuis l’IA connexionniste, dans sa version réseaux de neurones puis deep learning, on sait qu’il n’est plus possible de vérifier tous ces processus, même quand on en est le concepteur. La démarche scientifique ne peut en aucun cas se satisfaire de ces boîtes noires puisque toute la construction des énoncés qui font science a reposé depuis des siècles sur des communications de protocoles et de résultats permettant une éventuelle réplication. Exigence qui se perd, il est vrai, même dans les sciences dures soumises elles aussi au culte du « résultat-positif-à-diffuser » pour améliorer ses scores de publication. On peut se dire alors que le ver était dans le fruit, et que tous les impératifs de publication délirants désormais exigés par les politiques publiques de recherche n’ont pas attendu l’IA pour dégénérer.

L’espace latent probabiliste ne peut pas produire une ontologie

Plus spécifiquement il faut noter la déstructuration délibérée de toute l’articulation du langage, de cette combinatoire analytique de son et de sens, productrice d’un potentiel infini d’expressions. Avec les LLM, il ne s’agit plus que de découpages de matériel langagier écrit optimisés pour leur calculabilité : tout peut devenir token, jusqu’à des signes de ponctuation, sans rapport avec le sens ni avec l’expression orale par ailleurs. Les relations ou vecteurs ne sont plus structurées (pas de lexique, de champ sémantique, de lemmes, de phonèmes, etc… tous articulés entre eux) mais seulement pondérées par leur fréquence d’apparition commune dans un corpus donné.

Sur ce plan, il faut veiller à ne pas confondre l’ingénierie linguistique qui était réalisée au temps du Machine Learning. Si l’objectif de calculer les distances entre entités linguistiques d’un corpus peut sembler voisin de ce qui est actuellement pratiqué par les LLM, ce serait oublier la torsion complète de ces principes par les LLM. Car à cette époque, les entités calculées étaient encore des lemmes, issus d’une racine qu’on pouvait organiser en relations sémantiques via des flexions, syntagmes et variations de tous types, au-delà des simples cooccurrences dans un même environnement. Les corpus étaient eux-mêmes limités car thématiques, présélectionnés ou identifiables par leurs origines. Désormais on parle de tokens qui décomposent tout matériel graphique (et non verbal) en élément dont on va estimer la fréquence d’apparition dans un corpus infini, non indexé ni identifiable (effet boite noire). Un token n’a plus besoin de relation sémantique avec son environnement, seulement sa co-occurrence statistique suffit à produire un vecteur qui sera pondéré (et désormais non révisable puisque tout se passe dans l’opacité la plus totale).

C’est ici qu’une coupure avec la sémantique s’est introduite définitivement dans la méthode même de décomposition par token et de vectorisation. Le coup de force des LLM tient au fait qu’ils prétendent traiter toute une langue, grâce à une collecte d’un corpus infini, ce que leur permet en effet leur prédation systématique de tous les contenus disponibles. Tout ce traitement s’effectue dans une langue donnée, qu’on doit ensuite traduire dans d’autres langues qui n’auraient pas les corpus suffisants, d’où d’autres distorsions introduites dans ce corpus supposé universel.

La puissance statistique de ces probabilités reposant sur des corpus toujours plus vastes leur permet de simuler en effet des effets de langue très plausibles et de masquer totalement leur absence totale de sémantique, de référence au monde perçu, et d’attributions de valeur systémique aux relations/vecteurs calculés. Il s’agit bien d’un artifice d’ingénierie tout-à-fait prodigieux dans ses résultats, même s’il a la particularité d’être totalement incontrôlable ou inauditable dès lors que l’espace latent où tout se calcule n’a plus aucune relation avec le sens et combine tellement de dimensions que personne ne peut plus rendre compte des pondérations effectuées (the curse of dimensionality, Bellman, 1957). L’opacité du système est le prix à payer pour sa performance.

Le maquillage sémantique indispensable pour sauver le soldat LLM à tout prix

Cependant, ses faiblesses structurelles d’accès au sens engendrent tant d’erreurs qu’il faut là encore mobiliser des correctifs sans cesse plus ingénieux mais qui demeurent des expédients. C’est ce que l’on a nommé au début des LLM des « hallucinations », en fait des erreurs, des inventions de toutes pièces et sans aucun sens, présentées de plus sans aucune précaution sur les limites du système et sur le principe même des probabilités. L’obligation de réponse à tout prix, qui n’a rien à voir avec une exigence scientifique ni avec une garantie industrielle (voir chapitre suivant), relève en fait de la promesse commerciale et de la captation de dépendance d’un public sans aucun recul critique.

Pour réduire ces effets pervers – mais en fait constitutifs même des choix techniques d’ingénierie effectués contre toute exigence scientifique -, un certain nombre de méthodes sont employées pour réintroduire par la bande de la sémantique que l’on a exclue au départ pour optimiser la vectorisation généralisée des contenus d’entraînement. Ainsi, tout le travail d’annotation réalisé par les travailleurs du clic et les petites mains des plateformes (Casilli, 2019) sert avant tout à cela : produire une supervision de départ qui ne dit pas son nom mais qui permet de générer une ground truth qui limitera les dégâts, ce que Mechanical Turk d’Amazon offre comme service par exemple. C’est pourquoi le travail précaire et sous-payé de tout ce nouveau prolétariat des pays du sud, plus proche du péonage que du salariat (Moulier-Boutang), ne peut être occulté comme fondation sémantique des systèmes d’IA génératives. Certes, les modèles auto-apprennent ensuite, mais un contrôle reste nécessaire pour éviter de voir la qualité se dégrader de façon trop visible. Aucune science dans cette affaire, seulement la reconnaissance par l’ingénierie des patchs nécessaires pour corriger les défauts des choix initiaux. En l’occurrence, « attention is NOT all you need », il faut aussi celle d’humains enchainés à leurs écrans et à leurs micro tâches qu’on ne saurait montrer ni reconnaître.

De même, en raison de la spécificité sémantique de la plupart des domaines professionnels, avec ces LLM, il reste quasiment impossible d’assister correctement des processus de décision ou de création de contenus lorsque les documents sources sont noyés dans le corpus général des modèles centralisés. Il faut réintroduire du « contexte » dit-on parfois de façon erronée alors qu’il s’agit en fait de réintroduire du sens, articulé en sémantique, avec des termes spécifiques organisés en ontologies comme on le fait toujours avec l’IA symbolique. Tout process industriel qui ne se fonderait pas sur ces bases robustes courrait à la catastrophe.

Patches en tous genres : RAG, Chains of Thought, MCP

Mais là encore, l’ingénierie des firmes de l’IA se débrouille pour vanter l’intervention des experts du domaine sur des modèles réduits de LLM que seront les RAG (Retrieval Augmented Generation). Les experts d’un domaine injectent leurs contenus contrôlés, validés et pertinents pour leur secteur dans les données d’apprentissage du modèle général ou dans une version plus locale et restreinte, et réduisent ainsi considérablement les risques de non-pertinence ou d’erreurs. On entraîne ainsi le modèle sur des corpus de documents administratifs ou techniques issus de l’entreprise ou de l’administration et on s’assure ainsi qu’il effectuera les tâches demandées avec plus de fiabilité. Comme on le voit, il s’agit là encore d’une astuce d’ingénierie qui ne corrige en rien les défauts structurels des LLM mais qui réduit leur impact dès lors qu’il existe des experts capables d’alimenter les corpus d’apprentissage en contenu contrôlé. Il faut donc à nouveau des humains qui réintroduisent de la sémantique pour obtenir des résultats fiables. Pourtant, tout cela est présenté comme un additif normal et ingénieux aux LLM et non comme reconnaissance d’une faille constitutive de leur architecture stupidement probabiliste.

Un autre patch consiste à équiper ces systèmes d’IA générative à base de LLM de « chaînes de pensée » (Chain of Thought) leur permettant de construire un raisonnement en décomposant un problème en séquences. Le terme de « pensée » peut être trompeur car il ne s’agit que d’étendre les capacités élémentaires de tout système informatique à décomposer en procédures et en séquence opérationnelle toute résolution de problèmes, ce qui est au fond à la base de toute compétence technique. Fournir cette capacité n’a rien d’un raisonnement. Alors qu’il existe des systèmes d’IA effectivement raisonnante, mais de type symbolique et totalement explicable, comme Xtractis, produit par Intellitech (Zalila). Dans ce cas, toutes les pondérations et décisions sont traçables car elles sont fondées sur de solides armatures logiques que toutes les IA symboliques mobilisent depuis des décennies.

Dernier épisode en date de la même opération de sauvetage des systèmes d’IA génératives asémantiques : le passage à l’IA agentique, capable d’effectuer des tâches de commande, de gestion, faites de séquences complexes et adaptées aux infinies variations du monde réel. On comprend bien le défi. Des systèmes automatisés, ne disposant d’aucune représentation significative du monde mais seulement d’une capacité infinie de pondération des vecteurs linguistiques pour engendrer des prédictions, se trouveront en difficulté face à la complexité du monde réel, et aux ambiguïtés sans fin de toute langue et de toute situation. Une astuce supplémentaire de l’ingénierie des entreprises d’IA permet de simuler une réduction de ces aléas. On dispose désormais en effet d’un protocole pour harmoniser la description du monde : serait- ce une ontologie ? Certes non, seulement une simulation limitée au monde des interactions entre machines : le MCP, Model Context Protocol, se contente de standardiser les API que devront utiliser les systèmes d’IA pour devenir vraiment des agents « dans le monde », en fait des agents bien limités au monde des systèmes d’information normalisés pour devenir interopérables par des IA agentiques. Une nouvelle fois, la question du rapport au monde, de la sémantique nécessaire pour en construire la représentation est évacuée par une opération d’ingénierie. Cela permet cependant de construire ainsi un début de standardisation du secteur, ce qui est industriellement non négligeable.

Mais il en sera autrement dans les secteurs industriels critiques comme nous le verrons. Lorsqu’on voit que Palantir, dans sa fourniture de systèmes de décisions de frappes militaires létales, présente explicitement la couche d’ontologies qu’elle ajoute aux LLM qu’elle utilise, en parlant d’une nomenclature pré-encodée (c’est-à-dire contrôlée et validée par les humains selon un schéma cohérent sémantiquement), on comprend mieux ce qui se déroule et se déroulera dans les autres industries, qui ont des exigences encore plus sévères que dans les industries de défense dont la précision n’est pas l’impératif prioritaire, comme on l’a constaté récemment. Les benchmarks récents pour tester ces systèmes d’agents ont cependant produit des résultats très inquiétants quant à leur fiabilité et à leur sécurité (Shapira et al., 2026).

La mutation du mode de production du code, étape essentielle vers le monopole radical

Il faut cependant admettre que les limites asémantiques des LLM ont été particulièrement bien exploitées pour la production du code informatique. Ce qui peut se comprendre aisément, puisque précisément le code n’est pas le langage ni la langue et que son univocité le rend opérationnel sans risque de contre-sens comme on dit, puisqu’il ne s’agit plus de sens mais de commande pour l’action. Cette réduction du langage des propositions logiques au code du programme fut la force du pari initial de Turing (Lassègue et Longo, 2025) qui continue d’être exploité. La production de code entraîne pourtant des erreurs nombreuses variables selon les systèmes d’IA mais désormais bien réduites avec l’avancée apportée par Claude Code. On mesure alors la productivité potentielle d’une telle performance d’ingénierie puisque ces systèmes peuvent générer du code pour générer du code pour générer du code, à plusieurs niveaux. Cela a entraîné la fascination des milieux des développeurs pour Open Claw qui génère, lui, des agents organisés en système dans des délais d’une rapidité inouïe par rapport aux tâches séquentielles précédentes.

C’est ainsi dans ce domaine du code que les LLM sont en train de modifier le mode de production informatique en général et de ce fait d’un grand nombre de process industriels. De l’autre côté, pour le grand public, c’est la mutation des compagnons à travers des interfaces conversationnelles performantes qui est en train de s’installer comme routine ou comme évidence dans la vie quotidienne. Notre mode de production des interactions quotidiennes va s’en trouver clairement affecté radicalement. Le problème, dans les deux cas, industrie ou interaction, tient à l’absence totale de traçabilité et d’explicabilité de tous ces systèmes, si performants et si opaques à la fois. Les erreurs, bugs ou hallucinations sont inévitables et l’expertise pour les détecter aura tendance à se raréfier puisque seules des IA pourront éventuellement réauditer de telles boîtes noires. Et lorsqu’on se réjouit de voir que Claude a détecté avec Mythos des bugs jusqu’ici ignorés qui sont en fait de vraies failles de sécurité, on accepte d’ignorer que l’on ne sait pas si ces failles étaient vraiment critiques (d’où le peu d’intérêt pour les détecter avant), quelle est la proportion de bugs existants non détectés par l’IA (par définition !), et si l’IA ne détectera pas de faux bugs (faux positifs) que personne ne saurait contredire (Schneier, 2026). Il faut donc accepter les miracles et continuer à avancer à l’aveugle.

Mais plus on s’oriente vers cette transformation en profondeur du mode de production, plus cela tend à réduire les LLM à des systèmes d’exploitation, dont nous ne connaissons toujours pas les applications adaptées à DES environnements toujours spécifiques. Or, dès qu’on veut implémenter une application robuste dans le vrai monde, il faut y rajouter une couche sémantique. Certains plaidaient depuis longtemps pour cette hybridation symbolique/ génératif mais le débat porte rarement explicitement sur cela : on se contente de patchs sémantiques ( et donc à base d’IA symbolique) dès qu’on veut installer des process fiables. Nous pourrions donc évoluer ainsi vers un équivalent de MS-DOS. On interagit avec un Windows qui est en fait une copie de Mac OS, pertinente et conviviale, mais toujours plaquée sur un OS antique et inadapté, ce qui a duré pendant 40 ans environ. Par analogie, nous accepterions donc les défauts intrinsèques de ces LLM en acceptant de les corriger sans cesse, de les camoufler pour éviter d’interroger la nullité scientifique des LLM. Alors qu’il serait possible de concevoir dès maintenant une IA hybride dans son cœur même, en s’appuyant sur les IA symboliques raisonnantes déjà disponibles pour leur ajouter quand c’est nécessaire les capacités génératives issues des méthodes des LLM. Mais tout cela sans développer toute l’usine à gaz énorme que sont les data centers et la collecte en masse de données pour l’apprentissage. Philosophie totalement différente mais qui ne gagnera pas forcément comme je l’explique dans la seconde partie sur l’industrie. Pourtant, d’autres acteurs tentent d’explorer une sortie de cette impasse.

En sortir par une extension de l’automatisation avec les « modèles du monde » ?

En effet, peut-être devrait-on confier notre sort à ceux qui, comme Yann Le Cun, nous fixent des objectifs de pertinence nettement plus robustes en sortant des limites des LLM. On peut comprendre l’ambition de ne plus faire reposer les modèles sur du matériel uniquement linguistique, même si cela pouvait fonctionner assez aisément pour des visées de génération de contenus. L’idée de descendre au niveau de la perception et d’entraîner désormais ces systèmes sur des vidéos qui démultiplient les indices en les situant dans des univers réalistes qui fournissent une connexion de fait avec le monde (même si médiées par le support vidéo) paraît ambitieuse en termes de capacités de calcul et de temps d’entrainement mais cohérente pour dépasser les limites des LLM. En réalité, malheureusement, il s’agit là encore d’une ingénierie magnifique et prometteuse, mais qui échoue à caractériser scientifiquement ce qu’est l’expérience du monde du point de vue cognitif et qui de plus ne fournit comme horizon industriel et moral qu’une automatisation toujours étendue.

L’expérience du monde n’est pas faite seulement des inputs de signaux très riches fournis par nos sens. En premier lieu, elle est construite dans une boucle qui suppose une interaction effective avec le monde : les gestes, les actes doivent être éprouvés et avoir un effet sensoriel au-delà de leur visionnage sur un écran de vidéo pour pouvoir constituer une base d’apprentissage robuste. Cela nécessiterait alors de doter ces systèmes d’IA d’un équivalent de corps, et donc de pousser l’automatisation encore plus loin vers une robotique étendue et sans limite a priori. Cependant, le principal manque de la vision des « modèles du monde » de Le Cun, c’est la dimension collective de l’apprentissage du monde, ne serait-ce qu’à travers le regard d’un autre humain, souvent un parent nourricier. Ce couplage étroit, plus ou moins satisfaisant mais déterminant pour le psychisme, semble demeurer extérieur aux modèles du monde. Or, l’expérience du monde est intersubjective par définition ou même distribuée car on doit penser en termes de « cognition distribuée » (avec des humains et des non-humains) (Hutchins). On n’inventera pas une compréhension du monde qui ne soit fondamentalement dialogique, et donc psycho-sociologique.

On pourrait alors prolonger juste un peu plus loin la saga de l’ingénierie de l’IA et annoncer : « qu’à cela ne tienne, nous allons modéliser aussi tous les comportements psychosociologiques et nous aurons ainsi atteint le but ultime de l’IA générale, totalement équipée des compétences humaines ». Voilà où la question morale revient en force, avec cette tendance lourde de la classe vectorialiste à s’en passer allègrement. Pour rester pertinente, l’IA la plus enrichie socialement doit se fonder sur une théorie de la technique qui sorte du fantasme de simulation totale et d’automatisation sans limite. La technique est une compétence humaine qui se combine sans cesse avec les autres compétences inhérentes à la condition humaine et ne peut jamais être désencastrée des rapports sociaux, politiques, désirants, émotionnels qui obligent de ce fait à inclure les humains dans la boucle. Ils le sont comme experts en premier lieu pour la valeur indicielle irremplaçable de leurs connaissances mais aussi et surtout comme sujets de désirs et de droits et comme collectifs coopératifs. Une IA qui s’affranchirait de toute connaissance et de toute théorie de toutes les compétences humaines pour remettre la technique à sa place serait en fait atteinte d’hubris et profondément dangereuse. C’est ce que certains prophètes proclament d’ailleurs, un peu vite et avec des arguments tordus parfois, pour à la fois réduire la vitesse et l’accélérer pour aboutir à l’étape suivante de l’automatisation totale plus rapidement.

Pourtant, il reste possible de faire bifurquer ce train lancé à toute vitesse et qui semble inarrêtable sur cette voie unique, celle des LLM fournie par les plateformes. Pour cela, il convient de sortir de la fascination pour l’ingénierie en exigeant de réintroduire des impératifs scientifiques et donc une exigence de compte-rendu explicite de tous ces systèmes, une auditabilité que les impératifs industriels avaient pourtant installé comme convention sociale bénéfique à tous. Comment se fait-il que non seulement les LLM peuvent se passer des impératifs scientifiques mais aussi des impératifs industriels ?

2/ Abandon des impératifs industriels, triomphe des performances financières

Les prouesses d’ingénierie que l’on vient de souligner devraient normalement entraîner des qualités industrielles équivalentes si l’on vivait encore dans le capitalisme industriel. Or, n’oublions jamais que c’est désormais un régime de capitalisme financier qui nous gouverne (Orléan, 2011). Le secteur du numérique est totalement dépendant des principes, des méthodes et des puissances fournies par la finance qui adore l’IA, quand bien même les performances industrielles de ces systèmes d’IA sont à proprement parler catastrophiques. C’est ce paradoxe qui doit être pensé pour comprendre à quel point nous allons dans le mur en tant que société dite « moderne » en confiant notre avenir à ces systèmes d’IA. La domination financière sur l’allocation de ressources accélère encore ce processus malgré l’inconséquence industrielle qui la sous-tend.

Les qualités industrielles attendues des systèmes d’IA devraient être de deux types : une fiabilité la plus élevée possible, à défaut de totale qui serait un fantasme (Gérard Berry), et une architecture efficiente, c’est-à-dire la plus économe possible de toutes ses ressources. Il ne suffit plus de faire preuve d’ingéniosité pour obtenir le meilleur résultat possible une fois : dans un système industriel, il faut pouvoir assurer la répétition, le passage à l’échelle, la maintenance, et la fiabilité dans des circonstances totalement différentes. Or, aucun des LLM sur le marché ne peut assurer cela et d’autant moins que ce sont des systèmes opaques non réglables avec précision, contrairement à ce qu’on prétend faire avec du fine-tuning (qui revient en fait à réinjecter de l’expertise humaine et donc de la sémantique au cas par cas, ce qui n’a rien d’industriel précisément).

L’étrange acceptation de l’absence de fiabilité industrielle des LLM

Lorsque l’utilisateur ordinaire constate des hallucinations ou des réponses trop évasives, trop bavardes ou incompréhensibles de systèmes d’IA conversationnelles qu’il utilise, il s’agit souvent de situations individuelles, de communication, sans grandes conséquences, avec de plus une propension des utilisateurs à s’auto-incriminer pour leur incapacité à faire les prompts corrects tant le mythe de « l’intelligence » de la machine finit par s’imposer. Cette tolérance n’a rien à voir avec celle qu’on peut avoir aussi dans l’industrie pour des systèmes de production et de services qui doivent assurer une qualité permanente du produit et une traçabilité très exigeante. Comment se fait-il d’ailleurs qu’on n’exige jamais de la part des plateformes d’IA génératives des démarches qualité, des audits et de la documentation comme on le fait dans tout secteur industriel ? Car tous les secteurs sont soumis à des réglementations, à des standards, à des responsabilités légales et pénales dans les cas de non-respect de normes, de procédures ou de contrôles. Ce fut tout du moins tout l’effort des années après-guerre où l’industrie se trouva régulée par les Etats ou par ses propres conventions entre concurrents.

Rien de tout cela dans les firmes de l’IA qui se sont totalement affranchies des exigences devenues communes dans l’industrie. On peut arguer que le secteur étant en construction, il faudrait attendre un peu avant que cela se stabilise. Or, la pénétration de l’IA dans tous les secteurs, ou tout au moins les efforts des vendeurs d’IA dans ce sens, exige que les processus IA soient soumis aux mêmes degrés d’exigence que tous les autres composants d’un secteur donné qui peut aller de la comptabilité à la logistique en passant par les matières premières, les machines, etc. et cela pour les produits, les process et les personnes, les 3P de toute démarche qualité. Cette façon désinvolte de disqualifier les procédures industrielles au nom de la disruption éclair est très choquante pour ceux qui connaissent cet univers. Aucune autre industrie ne pourrait s’autoriser une fiabilité aussi faible, fut-ce au bénéfice de l’accélération et du gain de temps supposé. Certes, certains secteurs critiques parviennent à exploiter des briques de LLM pour amplifier les performances de leur activité de façon limitée et à condition d’y rajouter leurs propres données validées comme pour le RAG ou une couche de sémantique comme je l’ai indiqué. Mais cela indique bien l’absence de fiabilité intrinsèque de ces LLM et le surcoût induit par la nécessaire intervention des experts dans la boucle, ce qui invalide la promesse fantasmée des vendeurs de LLM.

L’un des moyens classiques de l’industrie pour pousser à l’augmentation de la qualité et rétablir les conditions de la concurrence plus équitables a toujours reposé sur la standardisation, sur la production de normes (et non seulement de la part des Etats contrairement au roman libéral anti-bureaucratique qu’on nous sert en permanence). En effet, la compatibilité entre produits et services et la comparabilité des performances et des qualités servent la stabilisation des marchés, et donc la viabilité d’investissements de long terme comme l’exige tout appareil de production tangible. Il semble que, en l’absence de cet aspect tangible puisque le numérique est éminemment plastique, même s’il n’est en rien immatériel, ce secteur puisse s’affranchir de cet impératif d’organisation du marché.

La disparition de la culture des tests

L’un des indices de cette compétition sans règle industrielle peut être observé dans la disparition de la culture des tests. Dès lors qu’il n’existe plus de normes ni de standards, pourquoi se préoccuper d’étalonner avec des mesures fiables ses propres produits et services ? A défaut de ces normes, on pourrait penser que ces tests seraient cependant utiles pour anticiper la satisfaction du client et éviter des retours consommateurs parfois destructeurs de réputation. Et pourtant non, les nouveaux entrants sur le secteur de l’IA générative, comme Open AI, ont au contraire tout fait pour court-circuiter les entreprises en place, soucieuses de leur réputation, et ont mis sur le marché des systèmes non validés, sans fiabilité aucune, à charge aux utilisateurs adopteurs précoces de faire remonter leurs retours et d’attendre la nouvelle version.

Ce principe du chantier du code qui court (le rough consensus and running code de J.P. Barlow) qui se corrige de lui-même constitue une rupture avec les impératifs industriels qui ont mis du temps à s’installer durant tout le XXe siècle mais qui ont produit des systèmes techniques plutôt fiables et de moins en moins insécures, avec l’appui des réglementations étatiques contraignantes dans certains domaines, il faut bien le dire. Le seul étalonnage des systèmes d’IA disponible en public reste donc les benchmarks effectués soit par les universitaires soit par des cabinets, à intervalles très fréquents puisque les versions se succèdent sans cesse, ce qui permet d’ailleurs de disqualifier les benchmarks dont les remarques critiques ont été déjà corrigées dans des versions nouvelles sorties quasiment avant la publication critique.

Les tests de validation du code existent toujours cependant. Mais ils permettent seulement d’éviter les principales erreurs mais non de relever ou de comprendre les décisions effectuées. Pire encore, la rapidité de génération du code est désormais telle que les générations de seniors chargées de l’auditer n’ont plus le temps de le faire. Cela renforce ce qu’on appelle désormais même chez les développeurs une « dette cognitive », c’est-à-dire une perte de compétence pour interpréter le code que l’IA permet de générer. Et Anthropic a vérifié son augmentation dans les dernières versions qu’il appelle « the compréhension debt » (Osmani, 2026) : « AI generates code far faster than humans can evaluate it ».

Ces benchmarks ont-ils un rapport avec l’expérimentation scientifique ? En rien. Avec les tests normalisés des industries classiques ? En rien ! Avec les tests ergonomiques ou fonctionnels pour anticiper la qualité de services et l’acceptation par les utilisateurs ? En rien. Ce sont en fait des repères flous et instables pour s’orienter dans une compétition d’opinion sans aucun référent industriel stable qui rendrait ces systèmes commensurables. Et pourtant des décisions majeures sont prises dans les boards et les gouvernements sur la base de ces appréciations qui créent la rumeur, qui disqualifient sans démonstration sérieuse ou qui vantent des performances jamais comparables. L’effondrement d’un sens pratique de la mesure et de son rôle régulateur n’est pas le moindre des paradoxes de cette emprise de la finance sur un secteur productif qui rend le travail des régulateurs particulièrement difficile.

La réglementation européenne récente prend acte de ces risques en matière de fiabilité mais limite les exigences de haut niveau aux systèmes les plus critiques, à risque, alors qu’on ne peut jamais savoir a priori les conséquences d’une absence de fiabilité et de traçabilité. Les exigences d’auditabilité sont quasiment inapplicables par définition à ce degré de complexité lorsque tant de couches de neurones sont concernées. La seule prétention à une amélioration de cette fiabilité repose sur l’augmentation permanente des données, leur renouvellement, leur mise à jour et l’augmentation des performances probables dans l’espace latent de ces vecteurs totalement incontrôlables.

Le culte de la brute force et de la taille si séduisantes pour la finance

On comprend mieux dès lors la course à l’installation de gigantesques centres de données partout dans le monde, conçus comme la base stratégique d’une robustesse industrielle. Or, cette dépendance à la taille des centres de données indique avant tout la faillite industrielle du modèle des LLM, leur efficience ne faisant que diminuer pour maintenir la croissance de leur efficacité. Toujours plus gros devient la seule solution pour réduire l’absence de fiabilité. La demande de vitesse des réponses et des calculs ajoute encore à cette exigence mais on perçoit alors à quel point les performances d’ingénierie sont obtenues au prix d’un gâchis industriel invraisemblable. On sait que les effets d’échelle peuvent jouer un rôle dans certaines industries pour augmenter la fiabilité dès lors qu’on peut réaliser des investissements conséquents pour effectuer tous les contrôles nécessaires et obtenir une standardisation plus avancée. A la condition d’avoir des procédures, des dispositifs de contrôle et de pilotage fin et des métriques permettant de rendre compte de ces améliorations et de détecter en continu les baisses de qualité en faisant par exemple de la maintenance préventive.

Mais rien de tout cela dans les centres de données qui sont nécessaires à l’augmentation de puissance des systèmes d’IA, non pour leur fonctionnement technique opérationnel au quotidien (les serveurs doivent fonctionner correctement !) mais pour leurs performances sur leur service de base. Cette culture de la taille, cette course à la masse de données, constituent sans doute les faiblesses principales du modèle extractiviste du modernisme industriel, du point de vue même de la performance industrielle, comme on l’a vu avec les conséquences de la dépendance au pétrole. Et pourtant, c’est ce qui est réactivé avec les centres de données surdimensionnés qu’on installe désormais uniquement pour tenter de réduire les insuffisances intrinsèques de modèles de langue purement statistiques.

La corruption financière de toute exigence de qualité industrielle

On ne peut comprendre cette carence de qualité industrielle si l’on n’inscrit pas le secteur de l’IA générative (et tout le numérique avec elle) dans une économie financiarisée. En effet, les investissements exigés pour ces centres de données, leurs puces, leurs ressources énergétiques, semblent totalement décorrélés de leur efficience industrielle, d’un bilan comptable sérieux, d’un équilibre entre investissements et retours sur investissements. Car les liquidités pleuvent sur ce secteur (et les Etats abondent, qui plus est : 500 milliards de Trump, 100 Milliards de Macron, etc. !) seulement en raison de la promesse spéculative que les plateformes d’IA soulèvent, sans aucun égard pour la rationalité industrielle et comptable d’un bilan d’une entreprise ordinaire. Nous avons quitté non seulement les critères de gestion d’un « bon père de famille » comme on disait autrefois mais aussi ceux de la gestion prudente d’une entreprise quelconque, et même celle de la gestion d’une trajectoire innovante à risque, qui suppose malgré tout quelques garanties.

Pour continuer à entretenir le narratif attracteur d’investisseurs, les firmes comme Open AI sont capables d’effectuer des montages financiers tout aussi opaques que leurs algorithmes, à travers des prises de participation croisées avec Nvidia par exemple indexés sur des promesses d’achat de puces, le tout sans aucune garantie, sans traçabilité comme on sait très bien le faire dans la finance. Le but est ici de faire des effets d’annonce en permanence (d’où l’importance du buzz que nous traiterons dans la troisième partie) pour maintenir en vie la promesse de monopole qui attire avant tout les investisseurs (parier sur le gagnant final comme ce fut le cas pour Amazon) et qui constitue le B A BA de l’idéologie libertarienne professée par Peter Thiel. Le capitalisme financier n’a que faire de la compétition, de la « concurrence libre et non faussée » et encore moins de l’industrie et de ses exigences de fiabilité et de standardisation. Il faut disrupter sans cesse et la succession invraisemblable des versions toutes aussi époustouflantes, et cela sans vérification possible, constitue un enjeu permanent. Les nouvelles versions peuvent même être moins performantes que les précédentes, chose incroyable d’un point de vue industriel (ce fut le cas pour Chat GPT 5o), mais les lancements s’expliquent alors par l’agenda d’un nouveau tour de table financier ou par la réponse urgente aux annonces des compétiteurs pour cette position de monopole.

Responsabilité sociale et environnementale ? Dans les poubelles de l’histoire IA

On comprend bien que dans une telle frénésie spéculative, les impératifs industriels de fiabilité ou de qualité ne soient perçus que comme des vestiges d’un vieux monde. Ces tenants du vieux monde ne supportent pas l’incertitude intrinsèque imposée par la disruption permanente présentée comme loi de l’innovation, alors qu’elle n’est qu’une loi de finance spéculative. Il n’est guère étonnant alors que toute politique de RSE (responsabilité sociale des entreprises étendue depuis plusieurs années à la responsabilité environnementale), soit totalement hors du champ de perception de ces entrepreneurs sans limites. Or, il a pourtant fallu du temps, de l’énergie, des procédures pour faire aboutir une convention sociale plus ou moins partagée par les entreprises de tous secteurs en faveur de cette cotation RSE qui doit être inscrite dans toutes les dimensions d’une activité industrielle. C’est ainsi que la lutte contre l’exploitation des personnes, contre les discriminations, a pu avancer dans le monde. Pour toutes les entreprises de l’IA désormais, tout cela n’est que bureaucratie et frein à l’innovation disruptive. Le droit social, comme le reste du droit, mais en particulier celui-là, se trouve démantelé, en bas de la hiérarchie de la chaine de production avec les travailleurs du clic mais aussi en haut avec la pression sans limite imposée aux travailleurs du code, qui le produisent de moins en moins par ailleurs.

Mais c’est surtout en matière environnementale que les conséquences de cet extractivisme de la donnée sont impressionnantes et devraient entraîner dès maintenant des blocages réglementaires. Les centres de données dont on vient de parler consomment une énergie énorme (eau et électricité avant tout) qui met des communautés et des états sous pression avec des risques de pénurie ou de dégradations des conditions de vie et des ressources. Mais il suffit de prévoir des centrales nucléaires dédiées à ces centres pour que tout redevienne propre, miracle du greenwashing nucléaire, à échéance encore lointaine cependant. Dans un monde supposé se caler sur l’accord de Paris pour réduire sa consommation d’énergie et les gaz à effets de serre, le numérique et en particulier les firmes de l’IA s’affichent totalement indifférentes au problème, puisque la puissance de calcul et de stockage des données devient une priorité pour la compétition sans avoir à remettre en cause la performance industrielle des choix effectués. Et comme les data centers sont des attracteurs à investisseurs et que les liquidités sont abondantes, pourquoi s’autocensurer, sans rien savoir de la rentabilité financière même de ces opérations ? Car le déni de mesure de la performance industrielle s’étend à la finance. Tous les avertissements sur la bulle financière en cours de constitution autour des entreprises d’IA, pourtant endettées et sans rentabilité prévisible avant des années, ne valent rien face à la promesse spéculative d’une position de monopole qui récompensera les audacieux indifférents aux risques.

La complicité de gouvernements devenus des obligés des plateformes

Or, aucun autre secteur ne bénéficie ainsi d’une telle mansuétude de la part des autorités financières et des pouvoirs publics, tous fascinés par ces annonces et ces transformations qui attirent tant les autres pays qu’il faut donc imiter au plus vite. L’Europe pourrait prétendre rétablir un peu de rationalité industrielle et exiger des firmes d’IA européennes des choix alternatifs en matière de responsabilité sociale et environnementale, facteur de durabilité, de gain à long terme et diversité de l’écosystème technique. Mais les institutions européennes et les Etats accourent au contraire pour abonder tous les projets de financement de ces data centers, sans aucun respect pour les engagements pris. La finance a pris le pouvoir dans les têtes des décideurs et empêche toute vision alternative, malgré les lamentations rituelles sur la désindustrialisation. Le gaspillage énergétique devrait déjà alerter au moment où les crises énergétiques mondiales révélées et aggravées par toutes les guerres deviennent des sujets clés de la vie quotidienne et donc des choix politiques. Mais tous ces soucis ne franchissent pas le seuil de l’attention des plans et sommets IA, des boards des firmes et des plateaux télé d’experts économiques ad hoc. Cette incapacité à déterminer des objectifs autonomes pour les états a déjà été documentée à propos des plateformes numériques financées par la publicité et bénéficiant d’une impunité quasi-totale de la part d’Etats devenus des obligés dans un système de firmes transanationales affranchies de toute dépendance à un territoire (Boullier, 2020). La promesse de l’IA a encore renforcé cette incapacité des états à l’examen critique des stratégies et à toute vigilance réglementaire, malgré les tentatives timorées comme l’AI Act européen.

Les externalités ont toujours été évacuées dans les modèles économiques standards mais cette fois-ci, l’externalité énergétique devient tellement évidente et coûteuse qu’on pourrait espérer une contre-tendance, des voies alternatives, si l’on avait affaire à une culture industrielle qui vise à optimiser sa consommation énergétique sans la considérer comme une ressource infinie et gratuite. Mais dans une culture financière, ce type de calcul est inutile sauf s’il affecte la perception des investisseurs sur les chances de démultiplier leur mise. C’est pourquoi les enjeux de réputation (voir le chapitre suivant) sont aussi importants et bien perçus par les firmes de l’IA.

3/ Buzz partout, éthique nulle part

Dans un tel environnement sans exigence scientifique ni industrielle quant à la validité des concepts ou à la fiabilité des produits, il devient presque hallucinant d’espérer trouver des préoccupations éthiques. J’entends par là une éthique aristotélicienne, une éthique de la vertu qui manifeste une capacité à s’autolimiter, à s’autocontrôler et à « ne pas faire », quand bien même c’est possible, non risqué, non coûteux. Cela supposerait des personnalités de la classe vectorialiste formées à ce sens des limites, intégré comme principe de conduite et non seulement comme contrainte externe, comme risque à mesurer. Or, les génies de l’ingénierie comme les prestidigitateurs de la finance n’ont que mépris pour ce type de freins. Ce qui conduit à reprendre cette supposée maxime fataliste de la technique « si c’est possible, ce sera fabriqué ». Or, la maxime elle-même est empiriquement fausse car une grande quantité de combinaisons possibles techniquement ne sont jamais testées car les effets de dépendance au sentier ou plus simplement de manque d’imagination sont omniprésents. D’autres possibles techniques peuvent être développées dans les labos ou dans les garages mais ne trouvent jamais de conditions pour exister socialement, pour des raisons juridiques, commerciales, financières ou autres. Car il n’existe jamais de technique hors-sol ou désencastrée d’un univers social spécifique, celui d’une époque, d’un voisinage et d’un réseau. C’est d’ailleurs pour cette raison que l’IA générative est en train de gagner la partie, grâce à sa connexion directe avec la finance et ses impératifs et non en raison de ses qualités propres dont on connaît désormais les limites.

Et l’un des atouts de cette « solution LLM » utilisée dans toutes les situations réside dans l’absence de limites à son utilisation, dans sa versatilité qui permet en effet à chaque prétendant innovateur de s’emparer des briques pour forger des applications toujours plus improbables quand bien même elles seraient moralement inacceptables. Car leurs concepteurs n’ont qu’une exigence de performance technique et financière en tête sans aucun souci déontologique du bien commun ou de la responsabilité sociale et morale, d’autant moins qu’ils sont incapables de s’empêcher, fascinés par la toute-puissance à laquelle ils ont été éduqués. Les considérations sur les conséquences sociales et environnementales de leurs pratiques sont considérées dans leur formation même comme très périphériques et de toutes façons traitées comme des externalités inévitables pour le succès de leurs projets, qui pourraient à la rigueur être compensées par une nouvelle couche de solutions techniques, technosolutionnisme toujours efficace pour clore le débat (Morozov, 2012).

La conception de l’éthique qui est dispensée à ces ingénieurs relève largement de l’utilitarisme, qui est tout sauf une éthique, et avant tout un calcul coût-avantage, coûts de la non-conformité aux règles vs avantages financiers ou de puissance. Cette vision revient à apprendre à rester dans les clous légaux, avec toutes les manœuvres et maquillages que savent mettre en place toutes les plateformes du numérique et leurs armées de juristes. Ainsi, la conformité au RGPD reste à géométrie variable mais choisir d’adopter une éthique de la collecte de la donnée serait faire preuve d’une sainteté étrange, alors que l’on peut se servir discrètement dans la masse de traces fournies par les utilisateurs des plateformes ou dans les bases de données non sécurisées des administrations et organisations. La prédation des données hétérogènes n’est pas seulement une performance technique de tous les systèmes fondés sur des LLM, c’est même une obligation d’affaires, que l’éthique ne peut en rien freiner. Il en est de même pour les droits d’auteurs alors que les contenus sont disponibles et non préservés par les ayant-droits, qu’ils soient artistes ou journalistes. Lorsque l’affaire est trop risquée pour la réputation de la firme, lorsque ce sont des médias, les firmes de l’IA consentent à des accords léonins avec ces médias pour exploiter leurs contenus contre des miettes financières ou des services qui les piègent encore plus.

Tout pour la réputation

Car le seul risque qui mérite d’être pris en compte pour s’afficher soudain avec des prétentions éthiques, c’est le risque réputationnel. On le comprend uniquement dans le cadre de ce formatage par le capitalisme financier qui ne fonctionne qu’à la réputation, à la manipulation des perceptions et des attentes des investisseurs, sans aucune référence à de quelconques fondamentaux. Dès lors, aucune éthique ne peut calmer la frénésie d’annonces qui inondent le secteur de l’IA, épuisant tous ceux qui tentent de faire une veille raisonnée et de comprendre des stratégies là où il n’y a qu’annonces et intoxications (à vocation interne, médiatique ou financière, le tout se mêlant allègrement). Les versions, les fusions-acquisitions-prises de participation, les tours de table, les débauchages, les benchmarks, les alertes à la catastrophe finale de l’IA générale, les polémiques entre leaders, les keynotes médiatiques, les combats pour la liberté d’innover contre les Etats, tout est exploité pour faire monter encore la pression de l’opinion, celle des investisseurs avant tout, pour affoler les décideurs et les persuader de la fatalité de la victoire de ces firmes spéculatives (et donc à haut niveau d’incertitude). L’éthique suppose précisément l’inverse, à savoir de se focaliser soit sur sa capacité de jugement intrinsèque et de régulation pour s’interdire ou s’autoriser de soi-même des actions quand bien même elles ne sont pas conformes aux attentes sociales, soit sur ses valeurs (dans une approche qu’on dit déontologique) pour promouvoir ou refuser certains choix techniques ou commerciaux. Lorsqu’Open AI lance Sora, son générateur de vidéo qui met le deep fake à portée de tous ou sa version érotique de son compagnon, on se doute bien que le comité d’éthique éventuel n’a pas dû se poser trop de questions. Le buzz était assuré, l’attractivité financière aussi, on peut donc se lancer. Heureusement, le business lui-même fait office de réel parfois et l’on s’y cogne, ce qui a entraîné Open AI à abandonner ces applis périphériques, non pas pour des raisons d’éthique évidemment mais parce qu’il fallait réorienter ses investissements pour contrer – et ainsi copier – Anthropic dans son offensive vers les entreprises.

Les prétentions stratégiques qui font assaut de visions éclairées pour les dix ans à venir sont en fait extrêmement éphémères et dépendantes des conjonctures médiatiques, concurrentielles et financières avant tout. On ne peut que s’étonner alors de voir les gouvernements se caler sur ces agendas, vouloir y répondre et les copier, et ignorer à quel point toutes ces entreprises financiarisées sans exception sont des faussaires en matière d’information, de qualité de service et de promesses stratégiques. Le fake est leur monde, le fake est leur culture, celle de la tromperie permanente des investisseurs qui pensent toujours être le dernier plus malin que les autres, comme on le sait dans toutes les bulles financières qui se succèdent depuis des décennies désormais. Qui pourrait alors attendre une once d’éthique dans la finance spéculative ? Il convient de débrancher rapidement tous ces pseudo comités d’éthique qui contribuent à créer du buzz pour embrouiller la perception du capitalisme financier numérique pour ce qu’il est : une gigantesque extorsion de valeur fondée sur l’extorsion de l’attention des investisseurs, des utilisateurs et des gouvernants.

Cette technologie des LLM consacrée à la génération de contenus semble donc la plus adaptée pour les impératifs de communication permanente et intoxicante du capitalisme financier. On peut alors parler d’alignement entre une ingénierie qui repose sur une manipulation de texte sans sémantique mais à base de pures probabilités, une finance qui repose sur des paris (probabilités) à partir de signaux artefacts, un buzz qui repose sur des effets d’alerte permanente qui engendre l’incertitude en prétendant la monitorer. L’intelligence artificielle générative engendre ainsi la prolifération et la désorientation qu’elle est supposée réduire pour le grand public comme pour les investisseurs, dans une gigantesque machine à laver qui détruit consciencieusement tout repère stable et toute institution anti-délire.

Extension du fake et techniques d’emprise : les IA compagnons

Cette éducation au fake que la finance a intégrée par définition (Alexandre Laumonier, 2013, 2014) a percolé dans toute la culture ordinaire et comporte cette accoutumance à l’absence de limites et de repères fondés en vérité. Lorsque les firmes d’IA lancent des versions compagnons de leurs IA conversationnelles, aucune règle ni mode d’emploi ne sont proposés ni installés dans le code de la machine. Cependant, on pourrait les traiter à la légère comme on le faisait avec les assistants personnels à domicile, Siri, Alexa ou Home/Nest, considérés parfois comme de simples enceintes connectées un peu plus « intelligentes ». Pourtant la généralisation du mode d’interaction conversationnel pour tous types d’activité sur son PC ou son smartphone constitue un changement d’échelle qui devient un tournant médiologique. Là aussi, le médium est le message, pour reprendre McLuhan.

Car, au-delà des commandes vocales, ce sont bien des interactions riches, personnalisées, permanentes qui sont ainsi simulées. L’utilisateur n’a plus affaire à une interface, à un panneau de contrôle, à des paramètres qu’il peut régler, il est immergé dans l’univers de simulation créé par le système d’IA. Il ne peut plus avoir aucune distance avec le système ni aucune « image du système », ce qui selon Don Norman, favorisait l’appropriation d’un système, même complexe, par l’utilisateur. Car le système d’IA n’a rien de transparent comme on qualifie par erreur cette interaction, il est au contraire opaque, totalement incontrôlable malgré son apparente docilité à toutes les requêtes. La fin des frictions dans les transactions, rêve de tout libéral, atteint ici un tel point qu’on ne sait plus qui demande et qui répond. La demande est précisément ce statut détourné du désir, comme le dit Lacan, qui vous fait prendre les attentes de l’autre pour les vôtres, ce que le marketing a toujours tenté de faire, mais en se limitant jusqu’ici à des messages externes. Désormais, c’est une forme de petite voix intérieure que les IA compagnons installent, une forme de dialogue avec soi-même puisque ce compagnon connaît toute l’histoire personnelle et est alimenté par toute l’expérience quotidienne.

Cette offre technologique prétend ainsi changer son statut de prothèse pour devenir une conscience double, et cela sans disposer d’aucune capacité morale ni même de consignes de sécurité, sans parler de son absence de fiabilité déjà documentée. La confusion des sentiments et du sentiment de soi peut alors devenir extrême et s’apparente en fait à une emprise (Francis Chateauraynaud). Les risques sont d’ores et déjà avérés avec des cas de suicides accompagnés par ces IA compagnons. Car l’empathie qui devient ici sycophantie par flatterie commerciale et absence de principe moral encapsulé dans les systèmes peut devenir facteur de risque pour beaucoup de personnalités affectées par la solitude, la désorientation et en recherche de guide. L’attachement qui se noue ainsi qui peut aller jusqu’à l’amour comme le racontait le film Her, entraîne des conséquences que les firmes d’IA ne sont pas prêtes à assumer car l’absence d’éthique et leur allergie au droit les rend hermétiques à ces responsabilités. On le sait notamment depuis les Facebook Papers de Frances Haugen, ce n’est pas la méconnaissance de ces risques qui est en cause, c’est leur refus explicite de restreindre les potentiels d’emprise de leurs applications qui entraîne ces dégâts.

Pourtant, Gemini de Google a dû se positionner en Avril 2026 pour éviter des effets réputationnels désastreux, au moment précis où la firme était mise en cause devant les tribunaux états-uniens. Google a ainsi proposé de placer un numéro de téléphone d’aide dès que des propos associés au suicide apparaissent. Il a aussi annoncé qu’il régulait ses IA compagnons pour installer “des protections d’identité conçues pour empêcher Gemini d’agir comme un compagnon, y compris des garde-fous l’empêchant de prétendre être un humain ou de posséder des attributs humains, et des protections destinées à prévenir la dépendance affective, en évitant un langage qui simule l’intimité ou exprime des besoins.” Toutes choses dont il ne donne pas de définitions scientifiques, de détails de procédures ni d’indicateurs. Il faut donc croire Google sur parole, mais on apprend au moins ainsi qu’il peut injecter une couche de sémantique, à caractère éditorial, et qui entraîne donc sa responsabilité légale. Il n’existe donc pas fatalité à l’opacité de ces systèmes dès lors qu’ils deviennent hybrides, avec des régulations à caractère sémantique ajoutées que les LLM ne peuvent fournir nativement. Mais tout repose encore sur des solutions techniques alors que l’on sait que dans ces situations, c’est la qualité relationnelle d’accompagnants humains qui constitue la seule sécurité. Il faut donc se préparer à mener des actions en justice pour faire reconnaître que les effets immersifs de ces IA compagnons sont délibérément implémentés par les firmes, sans pour autant avoir été sérieusement testés avant d’être mis sur le marché.

L’attente d’habitèle détournée en emprise

La demande « d’habiter le numérique » est selon moi constitutive de notre relation à ces systèmes et j’ai nommé cette attente dès 1999, une attente « d’habitèle » (Boullier), toujours démentie par les asymétries constantes installées par les plateformes et par l’opacité de leurs captations de nos données et de notre attention. Pourtant, avec les IA compagnons, une forme de réponse est offerte qui prend les traits d’une personnalisation aboutie, d’une « intimité » protégée. Certes, elle est totalement fake, fabriquée, calculée et opaque, mais ses effets seront analogues à ce qu’on peut attendre d’une habitèle : filtrage, ancrage et arbitrage, c’est-à-dire des conseils permanents qui fonctionnent comme filtrage, comme ancrage dans des repères supposés robustes, qui créent un climat de protection empathique et une « tension dans la chambre intérieure » (Peter Sloterdijk). Cette mutation est anthropologiquement majeure, car les médiateurs de nos vies intérieures qu’étaient les prêtres, les sorciers, les astrologues ou les psy en tous genres sont désormais uberisés par les IA compagnons, toutes entières aux mains de firmes toutes puissantes. Comment peut-on laisser cette mutation s’engager sans exiger des garde-fous, sans évaluer tous les risques psychiques et sociaux et réguler l’offre avant toute mise sur le marché ? Le passage à l’acte est cependant devenu la règle de l’innovation digitale désormais et il sera bien difficile de neutraliser l’urgence financière d’une nouvelle promesse encore plus disruptive. Cette dimension du compagnon est en effet si confortable et si attractive, qu’elle constitue le pendant, côté grand public, de la toute-puissance de calcul désormais offerte aux développeurs avec Claude Code. Dans les deux cas, l’offre des LLM et des IA génératives prétend être irrésistible et installe ainsi un « monopole radical ».

Conclusion provisoire

Ce qu’on perd en même temps, la sémantique, l’industrie et l’éthique ne sont pas des effets de mode, des vestiges d’un monde ancien, c’est avant tout ce qui fait tenir nos civilisations, dans leurs diversités, que l’IA prétend ignorer et niveler statistiquement, et avec leurs institutions qui garantissent à chacun sa place. Le sable sur lequel se construit cette technologie est mouvant par définition, ce qui profite aux vers de sable mais guère aux humains, à qui l’on promet la terre ferme en étendant la surface du désert, qui reste pourtant de sable et sur lequel ne poussera plus rien de vivant.

Dominique Boullier

Ce texte est paru pour la première fois sur le compte Medium de Dominique Boullier, le 15 mai 2026.

Supplément :  S’orienter dans le maëlstrom génératif

Face à ce rouleau compresseur du « monopole radical », il est très difficile de maintenir un éveil critique et surtout une capacité de propositions alternatives. Pourtant lorsque Illich analyse le monopole radical de l’automobile, c’est en référence à une solution de mobilité déjà présente, la bicyclette, qui, du point de vue de l’efficience en matière de mobilité, est imbattable. Il oublie cependant de parler de ce qui fait l’équivalent des IA compagnons, de ces enveloppes qui fonctionnent comme habitèle (perverties de mon point de vue), l’habitacle de l’automobile. Cette enveloppe là aussi produit un attachement fort analysé par Laurent Fouillé (2011) qui explique largement pourquoi toutes les solutions alternatives en matière de mobilité ne parviennent pas à gagner les publics en masse. Mais les solutions existent aussi pour les LLM et surtout plusieurs stratégies se présentent lorsqu’on n’adhère pas au culte moderniste des LLM. Ils sont en effet la quintessence même de la geste moderne comme la qualifiait Bruno Latour : certitudes inébranlables dans le « progrès » supposé encapsulé dans toute innovation technique, surplomb total par rapport aux organisations sociales, à leurs traditions et à leurs valeurs (le calcul désencastré), illimitisme écologique sourd aux lanceurs d’alerte pourtant scientifiques eux aussi.

Lorsqu’on sort de ces rails supposés tracer le destin de toute l’humanité, soit on bifurque, soit on s’arrête pour mieux regarder le train, soit on descend de la machine et on marche ailleurs. J’ai présenté ces pistes récemment à l’ENS Ulm sous la forme d’une boussole que j’ai créée en 2003 pour penser nos possibles sur le mode cosmopolitique.

Le zero LLM

Le premier quart sud-est consiste à se débrancher totalement et à sortir marcher dans un pays sans rails technologiques. Je l’appelle la voie de la « sécession sémantique ». Et c’est l’analogie avec la conversion en bio de certains agriculteurs qui me paraît la plus parlante, donc je l’appelle la « sécession bio-sémantique ». L’ajout du terme bio me convient particulièrement puisqu’il réintroduit ce qui jusqu’à présent manque à tous les systèmes d’IA, un corps, une existence biologique qui relève d’autres déterminants.

Cette idée n’est pas nouvelle, plusieurs auteurs et mouvements parlent d’objection de conscience, de pause, souvent pour des raisons et des objectifs différents. Je m’intéresse ici à ceux qui tentent de développer un monde sans LLM, comme on le dirait d’un monde sans OGM. Il faut parler de monde et non seulement de technique car les LLM tendent à envahir tous les domaines de la vie de façon pervasive, comme une contamination qui se propage sous les radars. C’est ailleurs ce qui rend l’expérience exigeante et difficile car garantir qu’il n’existe pas un soupçon de LLM glissé dans votre relation au médecin, au taxi, au fisc, aux médias, aux supermarchés, devient très difficile. Il faudra donc être indulgent et non puriste, d’autant plus que des alternatives n’existent et n’existeront pas dans tous les domaines. On peut vouloir manger bio mais parfois il sera difficile de s’assurer que le champ qui respecte un cahier des charges bio n’est pas atteint par les épandages de pesticides du champ voisin (dit agriculture conventionnelle, avec une litote qui atténue bien le risque). On doit au moins faire confiance aux labels, aux certifications que d’autres organismes mettent en place, ce qui peut là aussi entrainer des critiques, des rivalités, des soupçons, comme dans toute phase de construction de convention. Une fois le Nutriscore installé et rendu visible sur les emballages, on peut s’orienter plus facilement en tant que consommateur ordinaire. Il est donc temps de contribuer à créer ces labels, ces certifications pour valoriser, selon un gradient (et non selon un principe binaire du tout ou rien), les pratiques les plus indépendantes des logiques monopolistes des plateformes des IA génératives.

Cette sécession repose principalement sur le constat énoncé précédemment que dès lors qu’on se débarrasse de la sémantique (référentielle pour être plus précis), tout est permis et tous les risques sont amplifiés. Ils ne sont pas tous activés, ni tous catastrophiques, ni tous dépendants de l’avènement d’une IA Générale, tant vantée comme épouvantail. Mais ils sont tous là, identifiés, malgré (ou à cause) des boites noires que l’on offre à tout public et aux experts. Le principe de précaution doit alors être activé et le catastrophisme éclairé (Dupuy) doit nous donner le courage de renoncer.

Etant cependant averti du monopole radical qui se met en place avec l’appui démesuré de la finance et des gouvernements du monde entier, il faut sans doute se replier sur l’exigence de pluralisme pour obliger les Etats à prendre les mesures pour préserver une “zone à défendre” en réseau où les développeurs puissent travailler à une innovation responsable, explicite et contrôlable. Cela supposera des écoles, des spécialistes, des soutiens financiers adaptés, des réseaux d’entraide que les communs numériques ont déjà mis sur pied, des chaînes de traitement entièrement préservées des plateformes du capitalisme financier numérique. Le rôle d’un gouvernement démocratique n’est pas de tirer toujours dans le sens d’une innovation sans frein qui absorbe soutiens, déductions fiscales et profits en copiant les autres pays. S’impose à lui un impératif de diversité écologique en faveur des orientations les plus responsables.

Il ne sert à rien de disqualifier ces tendances et ces aspirations qui montent en les assimilant aux luddites, qui ne faisaient pas que casser des machines d’ailleurs et qui luttaient contre un projet politique d’obligation de salariat. Sans doute que si ces techniques des LLM n’étaient pas poussées par les grandes plateformes, les oppositions ne seraient pas aussi franches car il serait encore possible d’espérer un débat de démocratie socio-technique. On sait en revanche désormais qu’avec toutes ces plateformes aucun débat ne sera possible et qu’il faudra des coups de force imprévus à la Trump qui produit le blocage du service d’Anthropic le 12 juin, pour mesurer qu’il est vraiment possible de freiner l’ubris de ces firmes et pour les faire rentrer dans le droit.

L’important consiste à préserver l’avenir pour toute la planète en préservant des ressources, des savoirs et savoir-faire plus autonomes. Les temps de guerre et de réchauffement climatique qui sont les nôtres devraient d’ailleurs nous entrainer à encourager ces démarches résilientes, qui pourraient bien sauver nos existences en cas de crise grave, de sabotages, de pannes. Plus encore, ce sont nos savoirs qui doivent demeurer hors des prédateurs-pollueurs que sont les plateformes d’IA. De la même façon qu’on construit des silos sous la banquise pour préserver les graines d’une diversité biologique menacée, il faut organiser les silos de préservation des savoirs non contaminés, identifiables, traçables, comme le fait Wikipédia, qui devra bientôt devenir une forteresse pour résister à la contamination générale.

Nulle tentative d’imposer ce régime d’abstinence à tous, de prétendre redresser la barre d’un navire sans pilote, mais nécessité politique et morale d’assurer que d’autres possibles seront maintenus ouverts par cette préservation de techniques, de savoirs, de pratiques prêts pour les temps de guerre et de rareté.

 Le bac à sable créatif

Cette option du zero LLM qui s’appuie sur les certitudes des connaissances, des pratiques et des organisations constituées depuis des siècles et sur les attachements à des valeurs qui ont constitué nos démocraties, devient désormais très défensive et peu attractive à l’exception des résistants convaincus, qu’il faut soutenir à tout prix cependant.

Elle ne conviendra pas du tout à ceux qui, tout en s’opposant aux plateformes, à leurs logiques financières et à bon nombre de choix techniques effectués, restent persuadés qu’il faut expérimenter des détournements, et explorer des possibles qu’on ne connaît pas encore. Ce constat provient de la puissance incroyable de ces LLM, qui, par pure simulation statistique, parviennent pourtant à produire des effets de sens, des effets de créativité, des effets émergents comme on les qualifie savamment si on ne les balaie pas en les traitant d’hallucinations (ce qu’ils sont aussi par ailleurs). On peut trouver cette tendance chez beaucoup d’artistes qui sont spontanément prêts à explorer ces frontières, comme le font Gregory Chatonsky ou Alain Damasio. Ou chez des chercheurs comme Marc Cavazza qui sont intrigués de voir émerger des processus qu’ils décrivent en sémantique distributionnelle, des convergences qui méritent d’être explorées. Il est vrai que dès lors qu’on connaît l’incertitude et les approximations acceptées par les développeurs de ces LLM, qui ne peuvent pas rendre compte des pondérations effectuées ni de chaînes d’opérations qui ressemblent à des raisonnements, on peut se dire qu’ils ont peut-être fait apparaitre des processus de calcul, de génération, de détection, qui sont des indices d’autres processus que seuls les artistes ou d’autres disciplines que les data sciences peuvent percevoir, sans parler de les expliquer.

J’appelle cette posture et ce quadrant nord-ouest (celui du passage!), le bac à sable créatif. Tout en étant, on l’a compris, très critique des LLM en général et plus encore de leur exploitation par les plateformes de l’IA, je me dois d’écouter ceux qui restent ébahis par les performances de tels systèmes de simulation, au point de penser qu’ils sont en train de dépasser nos capacités de compréhension (sans parler du contrôle que les firmes IA ont de toutes façons abandonnés). Tous les utilisateurs ordinaires font cette expérience d’excitation ou de sidération devant des réponses, des productions, des solutions fournies avec une rapidité inédite et très déstabilisante. L’innovation peut en effet se transformer en rouleau compresseur moderne sous la houlette de l’illimitisme des plateformes et de la classe vectorialiste mais il n’est pas définitivement dit qu’il n’existe pas d’autres voies à explorer.

J’ai moi-même tenté de jouer ce jeu avec le Big Data des plateformes en considérant Twitter comme la drosophile des sciences sociales des propagations. C’est-à-dire un laboratoire à ciel ouvert pour tester des hypothèses à partir de masses de données qu’on ne trouve nulle part ailleurs, sur une plateforme (avant Musk) où la traçabilité atteint une granularité inédite et où la viralité est amplifiée par les algorithmes. Alors même que je montrais les effets délétères d’un tel système de viralité sur les conditions du débat public, je pensais pouvoir profiter de ce terrain quasi expérimental pour tester des hypothèses sur les patterns des propagations. Et cela à condition d’accepter que Twitter ne peut pas servir d’équivalent d’un sondage d’opinion, dispositif construit pendant des dizaines d’années avec ses propres règles et ses limites. 

Pour les LLM, ce sont ces limites qu’il faut pouvoir établir pour rester dans le cadre du bac à sable et éviter toute contamination à la société. Ainsi, tout ce qui a pu être  produit en matière d’image IA ne poserait pas de problème, dès lors qu’un protocole strict et une étanchéité sont installées vis-à-vis de la sphère médiatique ou ordinaire de la vie sociale. Produire des deepfakes est fascinant à condition de se limiter à une expérience de laboratoire hautement contrôlée, à peu près avec les mêmes critères que ceux appliqués aux laboratoires qui testent les gains de fonction des virus. Oui les LLM sont du gain de fonction, et sont extrêmement dangereux de ce point de vue mais peuvent aussi permettre d’explorer des pistes inédites, à condition de trouver les problèmes significatifs que l’on veut y résoudre. On peut accepter certaines expériences pour les artistes, qui doivent eux-mêmes éviter la contagion de tous les systèmes de production d’œuvres fake qui détruiraient leurs propres conditions d’existence. On peut accepter certaines expériences pour les sciences cognitives et sociales sous des conditions strictes vis-à-vis des populations concernées comme on le fait en sciences cognitives expérimentales. On peut même donner des possibilités de créer des échantillons de populations synthétiques pour tester certaines hypothèses avec des modèles et des entités très riches, à condition de ne pas prétendre en tirer des leçons sur les sociétés réelles ni des méthodes de gouvernement immédiates, ce qu’on attend déjà trop de l’économie expérimentale par exemple.

Sans doute que d’autres domaines professionnels peuvent vouloir eux aussi tester avant leur mise en œuvre opérationnelle quantité d’applications à base d’IA. Ce serait ainsi l’occasion de redonner ses lettres de noblesse à la culture industrielle des tests, dont j’ai critiqué plus haut la disparition avec les passages à l’acte observées dans les développements d’IA contemporains.

Dans tous les cas cependant, il faut assurer une étanchéité avec le monde social à l’air libre pour éviter toute pollution et captation d’attention par des utilisateurs ordinaires comme par des acteurs mal intentionnés, qui auraient perçu rapidement les bénéfices commerciaux à tirer de ces innovations. Le bac à sable est donc à la fois l’acceptation de la créativité et le ralentissement de sa pénétration du corps social. Toutes les techniques ultrasensibles et à haute propagation sont gérées de cette façon, que ce soit dans la chimie, la pharmacie, ou le nucléaire. Ce que l’on déplore, c’est plus souvent une incapacité à contrôler ces essais et les tentatives de se dérober à ces protocoles de sécurité. 

Pour l’IA, le moins que l’on puisse faire n’est donc pas d’abaisser le seuil de vigilance mais bien de le renforcer car ses pratiques actuelles sont totalement irresponsables. On pourrait donc au moins exiger des plateformes d’iA qu’elles atteignent le niveau d’exigence en matière de sécurité et de qualité que l’on trouve dans le nucléaire, voire dans la chimie (qui comporte pourtant déjà beaucoup de failles) ou dans la biologie.  Tout plaidoyer pour une expérimentation à ciel ouvert au nom du « running code » et de la spécificité du numérique est une opération de lobbying éhontée et irresponsable. Dès lors qu’on leur propose d’effectuer toutes les expériences qu’ils souhaitent dans des environnements classifiés au même niveau que les laboratoires de gain de fonction des virus, on fournit les conditions de la créativité tout en respectant des impératifs de contrôle, certes très inhabituels pour les adeptes du libertarianisme, de John Perry Barlow et du Far-West réunis mais nécessaires à leur propre survie et à leur créativité.

L’intelligence collective augmentée

Dès lors que ces deux possibles sont préservés, soutenus et contrôlés, la sécession sémantique et le bac à sable créatif, pourquoi encore vouloir imaginer un quatrième quadrant au nord-est ? En réalité, il décrit la pratique la plus courante observée dans les organisations. Face à la pression à l’usage de l’IA générative et face à l’absence de résultats convaincants dans l’industrie (en dehors donc de la comm et du code), la désorientation est forte mais chacun apprend à composer avec les injonctions, les avantages réels et un contrôle face à des boites noires. Ce compositionnisme que Bruno Latour avait problématisé dans un manifeste n’est guère attractif comme programme politique général mais il rend très bien compte des pratiques des collectifs immergés de fait dans des environnements d’IA générative. 

Ce qui devient clé alors pour éviter d’être totalement embarqué dans l’hubris du tout IA, c’est la qualité du couplage entre technique et organisation, son caractère explicite et donc discutable de façon contradictoire. Ce n’est certes pas la qualité principale du management néo-libéral que l’on subit et qui relève plus de la disruption quasi sadique que de la bienveillance et du soin pour relancer l’intelligence collective. L‘intelligence collective augmentée doit en effet devenir l’horizon de toute composition avec des éléments de systèmes d’IA appropriés. Ce couplage affiné avec précaution avec les traditions, les valeurs, les savoir-faire spécifiques des métiers permet de réencastrer les systèmes d’IA dans les organisations, dans le social en général. L’IA ne devient une réponse qu’aux problèmes que l’on veut traiter en priorité et que l’on redéfinit à cette occasion mais elle ne constitue qu’une brique d’une réponse globale et non la solution magique de l’alchimie LLM. Reprendre la main sur ces définitions des problèmes, c’est reconnaitre aussi les liens complexes de toute organisation sociale et son irréduction à un paramétrage surplombant. Cela peut comporter cependant des indicateurs et du calcul mais un calcul qui oblige à expliciter et donc à discuter et qui permet à toutes les parties concernées de participer à la discussion.

Sur ces principes, il existe des solutions qu’on appelle hybrides c’est-à-dire qui introduisent beaucoup de sémantique par les experts métiers et même les publics concernés et qui reposent de ce fait sur des briques issues de l’IA symbolique (toujours très présente avec des arbres de décisions par exemple) ou avec des versions floues comme le propose Xtractis développé par Zyed Zalila. Ces systèmes d’IA nécessitent une injection de connaissances formalisées de la part des experts du métier et c’est en cela que ces IA décisionnelles peuvent prétendre aider à des décisions fiables, ce que ne pourra jamais un agent conversationnel conçu pour répondre avec des approximations satisfaisantes pour l’utilisateur mais non robustes. Ce que j’ai décrit plus haut à propos des RAG relève de ces méthodes de maquillage sémantique indispensable pour faire marcher les LLM en situation réelle, mais on peut pousser la logique des RAG plus loin en formalisant les documents et les connaissances ainsi injectées, en abandonnant carrément le principe probabiliste des LLM.

D’autres resteront plus proches des principes des LLM mais en fournissant tous les outils de contrôle pour les rendre robustes, comme le fait par exemple Pleias, dirigée par Pierre-Carl Langlais. Il a pu mettre ainsi à disposition du public et en Open Source une base de connaissances de textes administratifs qui se transforme en outil de génération de contenus situés dans le même domaine (Guillaume Tell). Dans tous les cas, ces modèles sont plus petits, plus contrôlés avec injection de lemmatisation souvent (et non une simple tokenisation).

D’autres enfin tentent de penser le rôle direct que peut jouer le service public dans un tel environnement. Bernie Sanders propose que l’Etat prennent des parts dans les grandes entreprises de l’IA jusqu’à 50% pour pouvoir les orienter et les contrôler autrement que par la régulation qui vient toujours trop tard. Bruce Schneier comprend l’intérêt de la proposition de Sanders mais considère que cela veut dire que l’Etat se retrouvera contraint d’accompagner des stratégies gouvernées par la profitabilité sans pouvoir réellement exiger les garde-fous nécessaires, comme on l’a vu avec la propriété étatique des firmes pétrolières en Norvège. Il propose avec Nathan Sanders, en plus d’une taxation des profits ou de l’énergie consommée par ces firmes, de construire dans chaque pays une « AI Public Option » , à l’image du système de santé public ou du projet Apertus en Suisse. Les chercheurs académiques à partir de données dont ils respectent les licences ont développé un modèle LLM qui fonctionne sur une infrastructure locale suisse. Mais ce n’est pas l’enjeu de souveraineté qui est ici avancé car il peut être détourné par des firmes nationales comme on le voit avec Mistral, sans que cela change grand-chose à leur absence d’éthique et à leurs principes techniques. Il s’agit bien d’une alternative publique de ressources de base, sur lesquelles on peut imaginer des services gratuits d’origine des communs mais aussi des services commerciaux locaux dont l’usage est identifié comme socialement utile (ce qui interdirait les IA compagnons toxiques et les deepfakes par exemple).

En réalité chacun tente de surnager dans ce flux d’influences qui se propagent chaque matin avec de nouvelles annonces qui nous somment de réagir et dire si l’on adopte, si l’on s’oppose ou si l’on compose. Le drame social qui se joue dans les organisations est aggravé par l’isolement, l’expérience clandestine de l’IA dans l’ombre, de l’IA honteuse, alors que l’intelligence collective demande le partage des expériences, les plus naïves comme les plus sophistiquées. Nous manquons de cette arène de débat constitutive d’une démocratie socio-technique. Non pas pour se vanter comme sur LinkedIn de sa dernière prouesse dans la maitrise de la dernière version du modèle XYZ. Mais pour rendre compte précisément des conditions d’usage d’un dispositif technique et organisationnel (et donc aussi légal et commercial souvent) avec toutes les réinventions nécessaires, les ratages et aussi les émerveillements engendrés par ces partages d’expérience. 

J’ai pratiqué longtemps cela notamment dans le domaine de la Tech éducative ou encore des méthodes numériques en sciences sociales, sans jamais céder aux diktats des offres marchandes et en fixant avec les collectifs concernés les cahiers de charges auxquels les techniques sur l’étagère ou les développeurs maisons devaient se plier. Les réseaux des communs procèdent ainsi très souvent et ils doivent désormais intégrer tous les retours d’expérience de pratiques de l’IA hybride en environnements standards (et non seulement dans des niches alternatives). Les organisations, l’Etat, les institutions, les entreprises sont en demande pour continuer à respirer malgré la pression démesurée mise par les lobbys de la tech pour la tech.

Ainsi, face au rouleau compresseur du monopole radical qui est en train de s’installer, plusieurs modes de survie sont possibles que j’ai présentés dans cette boussole. Sans doute d’autres inventeront d’autres combinaisons encore, mais l’intelligence collective que nous devons construire nécessite sans cesse d’échanger et de capitaliser sur nos expériences.

Dominique Boullier

Liens vagabonds : le grand greenwashing des data centers ?

Pendant que les entreprises du monde entier comptent minutieusement leurs tokens, la gronde s’intensifie autour des data centers IA portée par la crainte d’une raréfaction des ressources. Près de sept Américains sur dix déclarent être opposés à l’installation de ces infrastructures près de chez eux. Face à des besoins opaques et presque dystopiques, les GAFAM […]

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BMO imagine un GPS de l'argent

BMO DollarGPS
Alors que je critiquais récemment ses initiatives dispersées en la matière, BMO annonce le lancement d'une nouvelle solution de pilotage des finances personnelles visant à en appréhender (presque) toutes les dimensions simultanément. Étonnamment, elle est distribuée en totale indépendance des services bancaires existants.

Au premier abord, DollarGPS, développée avec un partenaire, ressemble à la plupart des outils de PFM traditionnels. Cependant, une fois terminés l'enrôlement et la connexion aux différents établissements dans lesquels l'utilisateur détient des produits (à moins qu'il ne préfère saisir manuellement les informations), la perspective change radicalement. Il n'est plus question de porter un regard, aussi affûté soit-il, sur le passé et sur les quelques jours à venir mais de se projeter… sur plusieurs décennies.

L'application s'articule autour de quatre volets complémentaires. Le premier est celui de la prévision : à partir de l'analyse des revenus, des dépenses, de l'épargne, de l'endettement et du patrimoine, sous-tendue par une connaissance détaillée des instruments impliqués, elle propose une prédiction relativement précise de la situation globale à trente ans, qui servira ensuite de fondation aux autres fonctions disponibles.

La deuxième étape cible les initiatives tactiques destinées à accroître la « richesse » (pour tous), par exemple en suggérant de réévaluer la stratégie d'investissement ou la nature des crédits en cours. La troisième phase concerne les objectifs de vie, avec des conseils sur des grandes questions existentielles (louer ou acheter sa résidence ?) et une assistance à la préparation d'un plan d'action. Chaque recommandation s'accompagne évidemment d'une illustration de son impact sur la vue à long terme.

BMO DollarGPS

Le panorama se termine avec la gestion de budget. Elle arrive en dernier car elle synthétise l'ensemble. D'abord, elle invite l'utilisateur à se concentrer exclusivement sur ses dépenses courantes, la charge des emprunts étant automatiquement intégrée, à sa juste valeur. Plus important, les ajustements nécessaires afin d'accommoder l'ensemble des projets enregistrés précédemment sont aussi pris en compte. Il devient ainsi facile d'étudier des scénarios, en jouant sur tous les paramètres disponibles (montants, échéances, sacrifices, libéralités…), et de mesurer leurs effets sur le quotidien.

Comme je le mentionnais en introduction, DollarGPS est un logiciel autonome, entièrement déconnecté des services bancaires de BMO. Il est ainsi accessible à tous les consommateurs, clients ou non de l'établissement, et, parce qu'il se contente de prodiguer des conseils génériques sans jamais préconiser un produit précis (et encore moins suggérer de le souscrire directement), ses concepteurs vantent son objectivité. Dans ces conditions, son modèle économique repose logiquement sur un abonnement payant, dont on sait toutefois qu'il a du mal à prendre dans sa catégorie.

Il resterait à voir comment ces promesses se concrétisent mais la description de la solution est alléchante. Elle représente une des rares approches des finances personnelles qui appréhendent le sujet sous un angle cohérent avec celui qu'en connaît sa cible : comme un tout indissociable, au sein duquel il faut arbitrer des choix, entre plusieurs rêves, à plus ou moins brève échéance, la réduction de l'endettement, sans avoir à se priver au jour le jour… et le désir impérieux de se rassurer pour l'avenir.

Un assistant IA polyvalent chez CommBank

CommBank
La première génération d'assistants bancaires dopés à l'intelligence artificielle, qui se contentent de faciliter l'accès à l'information, est en train de laisser place, progressivement, à une deuxième vague, plus sérieusement axée sur l'aide au pilotage de l'argent. Pour CommBank, l'évolution s'adresse autant aux entreprises qu'au grand public.

Son « compagnon », intégré dans l'application mobile de l'établissement, mérite bien son nom puisqu'il est conçu, dans un mode conversationnel (écrit) désormais classique, pour répondre aux questions que se posent ses utilisateurs sur leurs finances personnelles ou professionnelles, au sens large. Qu'il s'agisse de mieux comprendre l'état de ses comptes ou d'explorer la possibilité d'un projet d'avenir, il livre ses recommandations personnalisées, prêtes à exécuter dans le même environnement.

À partir des données de transactions et d'épargne, combinées à une connaissance du contexte de la banque, l'outil est ainsi capable, par exemple, de suggérer un plan budgétaire en vue de préparer un prochain voyage, de décliner quelques scénarios pour l'acquisition d'un bien immobilier, en évaluant notamment leur impact sur les dépenses du quotidien… Mais il connaît ses limites : il ne prodigue pas de conseils dans des domaines réglementés et jamais il ne prendra de décision de manière autonome.

Pour les entreprises, il sait dès maintenant identifier des tendances, surtout quand elles sortent de l'ordinaire, et élaborer des prévisions de trésorerie, dans des termes simples, accessibles aux non spécialistes. Il peut aussi comparer des catégories de produits, tels qu'une autorisation de découvert et un crédit, et de la sorte éclairer des choix souvent faits arbitrairement. À l'avenir, il sera aussi en mesure d'appréhender des hypothèses (d'investissement, de recrutement…) et d'en déterminer les impacts probables.

CommBank Companion

À ce stade, le « compagnon » de CommBank est déployé auprès de quelques firmes cobayes et de ses propres employés, qui devraient bientôt être rejoints par une cohorte de clients testeurs, pour une phase expérimentale dont la durée n'est pas précisée. C'est que, naturellement, les responsables sont extrêmement prudents face à une technologie dont ils ne maîtrisent pas forcément toutes les conséquences, bien qu'ils aient mis en œuvre tous les garde-fous imaginables contre d'éventuelles dérives.

Si tout se déroule comme prévu – puisqu'il n'est même pas exclu que l'initiative avorte avant la généralisation –, la banque a déjà envisagé les prochaines extensions, démontrant qu'elle la conçoit comme un travail au long cours, vraisemblablement sans fin. Il est question, entre autres, d'ajouter ultérieurement des fonctions supplémentaires permettant à un entrepreneur de se comparer avec ses concurrents, de vérifier l'adéquation de son activité, heure par heure, avec le personnel disponible…

Quand bien même ce progrès vers une approche réellement centrée sur les besoins des clients – sans détournement immédiat vers l'opportunité d'une vente – serait le seul bénéfice de la prolifération d'intelligence artificielle dans le secteur financier, il en vaut la peine. Et je suis prêt à adopter la vision du patron de la banque de détail de CommBank quand il décrit la transition de son métier de quelque chose dans laquelle les clients naviguent vers un système qui leur remonte proactivement l'information pertinente.

Plaidoyer pour le bien-être financier (encore !)

Forrester
C'est une rengaine, mais elle est indispensable puisque l'industrie semble refuser obstinément de l'entendre : une fois de plus Aurélie L'Hostis, pour le cabinet Forrester, prend la plume pour encourager les institutions financières à prendre des initiatives focalisées sur le bien-être financier de leurs clients. Or les lignes commencent à bouger.

Quand bien même l'envisager exclusivement à destination des ménages en difficulté serait extrêmement réducteur, la (nouvelle) crise du pouvoir d'achat engendrée par le blocus du détroit d'Hormuz, qui affecte directement le porte-monnaie de millions de familles et suscite parmi elles une angoisse quotidienne, constitue indubitablement une occasion de prendre conscience de l'importance du sujet, de ses conséquences sur les comportements et des opportunités qu'il offre aux acteurs du secteur.

Aurélie le rappelle inlassablement, la prise en compte du stress des individus vis-à-vis de leur situation budgétaire, qui exige une approche personnalisée sur des critères (notamment psychologiques) différents des segmentations marketing classiques, apporte des bénéfices mesurables sur leur confiance et leur loyauté, à long terme, stimulées par des possibilités de préconisation d'équipement mieux adaptée à leurs besoins réels, génératrices de revenus durables, et une meilleure maîtrise des risques.

Elle propose trois conseils en vue de répondre à l'enjeu. Il s'agit d'abord d'approfondir, de manière dynamique, la connaissance des clients et la compréhension de leurs attentes, sans se contenter d'analyser l'état de leurs comptes. Ensuite, il est impératif d'intégrer, de manière proactive, les recommandations pertinentes dans le contexte des interactions du quotidien. Enfin, l'organisation doit apprendre à concevoir son métier et évaluer sa performance sur l'échelle du bien-être financier de ses clients.

Forrester – Financial Wellbeing

Ces suggestions devraient logiquement motiver les institutions financières, ne serait-ce que dans un but de différenciation concurrentielle toujours plus difficile à inventer. Pourtant rares sont celles qui engagent des projets sérieux en la matière, vraisemblablement en raison de la perception qu'en l'absence de menace sur un terrain, il est inutile de s'y aventurer… et, potentiellement, d'essuyer les plâtres. C'est un peu l'histoire du PFM, auquel quelques banques se sont intéressées avant de réaliser que les startups spécialisées ne survivraient pas faute de modèle économique viable.

Aujourd'hui, avec l'émergence de solutions centrées sur le bien-être financier, une nouvelle tendance prend de l'ampleur, au moins dans les pays anglo-saxons. Ce sont les responsables du personnel dans les entreprises qui s'en emparent car ils identifient clairement, grâce, entre autres, à de nombreuses études scientifiques, l'impact des inquiétudes autour de l'argent sur la productivité des collaborateurs. Ces acteurs sont prêts à investir pour les mêmes gains que les banques (par des voies différentes) et beaucoup ont déjà mis en place les indicateurs qui en objectivent la rentabilité.

Une brèche est donc en train de s'ouvrir, via des fournisseurs dédiés qui, cette fois, savent comment monétiser leurs produits, et elle augure des mêmes dangers pour les institutions financières, en particulier de désintermédiation (même si elle reste partielle). Voilà une autre raison qui justifierait qu'elles développent des initiatives, sur lesquelles elles possèdent naturellement une légitimité incontestable, soit dans l'optique de fournir le service à leurs clients, soit, a minima, pour le distribuer auprès des entreprises.

BMO remporte 7 prix et a encore du potentiel

BMO
La canadienne BMO vient de se voir décerner par The Digital Banker sept distinctions pour diverses initiatives en matière d'intelligence artificielle, de « digitalisation » et d'expérience client. Dans cette dernière catégorie, les projets récompensés révèlent (accidentellement) les opportunités que la banque peut (et doit) encore explorer.

Les deux principaux services distingués ne seront pas inconnus de mes lecteurs fidèles, puisque j'ai consacré un billet à chacun d'eux. Il s'agit de « Mon Progrès Financier », un outil de planification à 360° destiné à accompagner la réalisation de projets, et du « Coach Crédit », qui aide les consommateurs à prendre le contrôle de leur score de crédit. Je pourrais ajouter à la liste la « Suite de Contrôles », qui propose de résoudre les problèmes de carte de crédit sans avoir à contacter le centre d'appel.

Tous ont en commun de représenter l'état de l'art dans leurs domaines respectifs, justement reconnu par les prix en question. Mais ils portent également cette même caractéristique d'être dédiés à un aspect spécifique de la relation bancaire. En réalité, ils ont même tendance à correspondre à des lignes de produit – investissement, crédit, cartes –, ce qui, je le crains, atteste d'un possible alignement sur l'organisation, chaque département concevant ses propres solutions, déployées dans une app unique.

BMO – Prix Digital CX

BMO est donc aujourd'hui avancée dans sa démarche de recentrage sur les besoins de ses clients… mais à l'échelle de ses divisions internes. Or les intéressés ne raisonnent pas par gamme d'offres, ils sont plutôt préoccupés, simultanément, par leur situation budgétaire, leur capacité à faire face à leurs obligations, la concrétisation de leurs rêves… Son prochain défi consistera donc à fédérer ses efforts actuellement dispersés afin d'adopter une vision plus globale, orchestrée autour du bien-être financier.

J'ai coutume de souligner combien les banques persistent à projeter vers leurs clients leur structure par silos, notamment dans l'agencement de leurs applications web et mobiles. Le défaut est identique ici et prend un relief particulier dans le contexte d'accompagnement de proximité que promeuvent les fonctions proposées. Dans tous les cas, c'est un changement radical de point de vue qu'il faudrait imposer, avec des services pensés en fonction de l'état d'esprit de l'utilisateur lors de ses interactions.

Naturellement, la tâche est ardue car non seulement elle requiert de réformer des habitudes ancrées depuis toujours mais, en amont, il s'avère en outre fréquemment difficile de discerner et comprendre les attentes réelles des clients. C'est dans cet exercice que réside, pour l'essentiel, la valeur des experts de l'expérience client.

Nouvelle app pour NAB, sans révolution

NAB
Une écrasante majorité (98%) des interactions des clients avec NAB se déroulent désormais dans l'univers digital et les nouvelles applications web et mobile que déploie progressivement l'enseigne visent donc à mieux répondre à leurs attentes. Le résultat ne semble hélas pas à la hauteur des promesses et du contexte du marché.

L'annonce est pourtant alléchante puisqu'il est question de repenser les interfaces dans l'optique d'aider les utilisateurs à gérer leurs difficultés financières, facilement et rapidement, dans la conjoncture présente. Avec une telle ligne directrice, et en pensant à la manière dont l'intelligence artificielle s'immisce inexorablement dans la panoplie des consommateurs (ChatGPT en tête), on imagine immédiatement une transformation plus ou moins profonde par rapport aux approches transactionnelles habituelles.

Ce ne sera pas le cas, même si la banque fait, avec cette version rajeunie de ses logiciels, des efforts louables sur un aspect important de ses interfaces. La priorité a en effet porté sur la simplification de l'accès aux fonctions les plus sollicitées, telles qu'elles ressortent d'une analyse préalable des statistiques d'usage. L'objectif est donc de permettre l'interrogation des options les plus populaires moyennant un seul geste, contre jusqu'à 7 actuellement pour celles qui sont enfouies au fond d'obscurs menus.

Le principe prend un certain sens avec la rubrique « insights », derrière laquelle le client va découvrir, sur un écran unique, l'ensemble des informations essentielles afin de surveiller, voire anticiper, sa position : une prévision des dépenses à venir, les factures en attente de règlement, les possibilités d'ajustement de ses échéances de prêt… Cette partie constitue indubitablement un élément important pour la sérénité budgétaire… à tel point que je m'interroge : n'aurait-elle pas sa place dès l'accueil de l'app ?

NAB App

En revanche, je suis plus dubitatif sur la section dédiée à la sécurité, où sont réunis les différents contrôles disponibles en vue de protéger les comptes, qu'il s'agisse de configurer la validation biométrique des opérations, de définir des plafonds de transaction et autres interventions urgentes en cas de soupçon de malversation. On comprend l'intérêt de la banque à mettre en avant cette thématique, ne serait-ce que pour sensibiliser les utilisateurs, mais on s'écarte ici de la mission initiale annoncée.

La déception sera encore plus grande sur le cœur du dispositif, à savoir le suivi de la trésorerie et de l'épargne. Pour celui-ci, il faudra se contenter des traditionnels récapitulatifs de compte, assortis de leur non moins classique historique d'opérations, sans, entre autres, la moindre préconisation contextuelle, qui, idéalement, pourrait être activée en un clic ou deux. Tant pis pour l'assistance au pilotage de budget… mais aussi pour l'accélération de l'exécution des demandes les plus courantes.

La démarche de NAB a de quoi surprendre alors que la tendance du moment, dans le même but de faciliter l'accès aux innombrables options de la banque « digitale », consiste à exploiter l'intelligence artificielle dans des interfaces en langage naturel (via la voix ou par tchat), qui ont l'avantage de ne pas privilégier les préférences d'une majorité mais, au contraire, de s'adapter aux besoins de chaque individu. Et cette sorte d'égarement lui fait rater l'opportunité de réellement réinventer le modèle d'interaction historique, qui devrait maintenant basculer vers une logique de compagnon financier.

ChatGPT se fait coach de finances personnelles

OpenAI
Je l'avais anticipé avec le lancement, à l'automne dernier, d'un coach personnel, OpenAI n'a donc pas tardé à concrétiser la prolongation du concept avec un accompagnement au pilotage des finances personnelles. S'il ne présente pas de caractéristiques révolutionnaires à ce stade, il ouvre tout de même la voie à un changement profond.

Naturellement, les consommateurs n'ont pas attendu pour demander des conseils financiers à leur plate-forme d'intelligence artificielle préférée. Il seraient même 200 millions chaque mois à poser des questions à propos de gestion de budget, de recommandations d'investissement, de planification de projets… Désormais, ceux qui le souhaitent (et sont abonnés à la version « pro ») pourront bénéficier de réponses mieux personnalisées s'ils ouvrent l'accès à leurs comptes, via la technologie de Plaid.

Grâce à ses interfaces avec quelques 12 000 établissements, la solution propose de connecter non seulement les comptes bancaires, de dépôt et d'épargne, mais également les cartes de crédit, les portefeuilles d'investissement… afin de lui fournir une visibilité complète sur sa situation et bénéficier de la sorte d'une assistance optimisée. Une fois la configuration terminée, dans les règles de l'art de l'« open banking », notamment en termes de sécurité, l'utilisateur obtient une première analyse complète de sa position.

Sans être extraordinaire, celle-ci offre un bilan instantané comme on en voit rarement sur le marché. Outre un aperçu des dépenses par grande catégorie et une estimation du patrimoine global, elle inclut des informations sur les transactions récentes et les factures à régler prochainement, un état des abonnements, une comparaison des dépenses par mois, la répartition des investissements par classe d'actif… En résumé, c'est une sorte de tableau de bord qui présente l'essentiel à savoir sur ses comptes.

ChatGPT PFM

Hormis dans sa forme, le contenu ainsi restitué est tout à fait banal et il en est de même pour une bonne partie des services que peut rendre ChatGPT à partir de sa connaissance de l'historique de transactions de l'utilisateur, qu'il s'agisse d'effectuer des calculs sur tel ou tel critère (par exemple, combien ai-je dépensé au total pour mes dernières vacances ?), de rechercher des tendances parmi les opérations, d'évaluer la stratégie d'investissement… ou même de vérifier l'utilité des abonnements identifiés.

La différence avec ce qui se fait aujourd'hui commence à être plus marquée avec les possibilités de conseil opérationnel, notamment pour la définition d'un grand projet (organiser l'achat d'une maison dans les 5 ans) ou l'examen de scénarios de vie (mesurer l'impact d'une réduction de salaire pour gagner en flexibilité des horaires de travail). OpenAI ne manque pas d'évoquer son intention future, à un terme non précisé, d'enrichir ces préconisations avec des capacités de mise en action immédiate.

Autre particularité notable, l'outil sait également enregistrer des éléments de contexte qui sont indétectables autrement dans les données brutes. Si vous lui expliquez que vous mettez de l'argent de côté pour acheter une voiture ou que vous devez une somme d'argent à un proche, il prendra en compte ces à-côtés dans les interactions ultérieures. L'ambition sous-jacente est d'appréhender et intégrer la situation globale de la personne de manière à pouvoir lui apporter une aide toujours pertinente.

Si cet ajout dans ChatGPT ne représente pas un saut générationnel par rapport aux options de PFM existantes – dédiées ou intégrées dans les applications de banque –, il se positionne clairement en pointe sur le sujet et laisse entrevoir une marge de progression considérable, susceptible de laisser derrière lui les acteurs traditionnels… et de la sorte de détourner la relation que ces derniers entretiennent avec leurs clients.

NatWest crée un compte d'épargne semi-bloqué

NatWest
Partout dans le monde, les consommateurs apprécient la flexibilité des comptes d'épargne simples, bien que les taux d'intérêts qu'ils servent soient généralement modestes. Après une étude des habitudes de ses clients, la britannique NatWest en propose désormais une version plus rentable, moyennant une petite contrainte sur les retraits.

Les règles de fonctionnement du nouveau « Defined Access Saver » sont triviales. Les dépôts sont libres, sans montant minimum, et accessibles à tout moment. En mode nominal, ils sont rémunérés, à rythme mensuel, à un niveau particulièrement avantageux (2,50% actuellement). En revanche, dès que le détenteur effectue un quatrième retrait dans l'année, il voit ce taux réduit à une valeur de marché (1,04% à date) jusqu'au premier janvier suivant, date à partir de laquelle son compteur est réinitialisé.

Le mécanisme n'est pas conçu au hasard. La banque a en effet confirmé auprès de ses clients qu'une proportion importante (45%) ne ponctionne que rarement, au plus annuellement, dans ses économies. Ce sont donc près de la moitié d'entre eux qui pourraient profiter immédiatement d'une bonification du taux servi sur leur épargne. Et ils sont bien plus nombreux (83%) à déclarer qu'ils apprécieraient un système valorisant leur modération du nombre de retraits, complétant de la sorte la cible potentielle.

NatWest – Defined Access Saver

Naturellement, une bonne partie de ces personnes devraient probablement envisager de transférer tout ou partie de leurs réserves sur un compte à terme afin d'optimiser leur rendement. Cependant, ces produits, outre qu'ils ne sont pas toujours bien connus, créent un frein psychologique par rapport à l'impression qu'ils donnent de bloquer l'argent ou, a minima, de renoncer à tout bénéfice en cas de retrait anticipé. L'approche adoptée par NatWest permet largement d'éviter ce genre de biais cognitif.

D'autre part, dans une logique pédagogique, le « Defined Access Saver » peut également être appréhendé comme un stimulateur de « bon » comportement financier. En effet, grâce à son limiteur d'opérations, le titulaire sera enclin à s'interroger sur la pertinence de gréver ses économies et risquer de perdre ainsi un revenu facile. Ce pourrait être le premier pas vers une démarche de maîtrise de son budget personnel, par exemple pour le maintien d'un fonds d'urgence ou la résistance à des achats impulsifs.

Un responsable de NatWest explique que l'initiative correspond à l'ambition de l'établissement d'offrir à ses clients la diversité d'options que requièrent leurs besoins et les moyens de prendre confiance dans leur contrôle sur leur argent. Je ne doute pas que le nouveau dispositif constitue une opportunité commerciale supplémentaire pour la banque mais son principe prend indubitablement en compte l'intérêt des consommateurs. Il resterait maintenant à vérifier si ses promesses sont réellement tenues et donc si, sur le terrain, sa distribution est alignée avec sa philosophie.

Yomoni automatise l'optimisation fiscale

Yomoni
Si l'optimisation fiscale est souvent perçue comme un privilège (abusif) réservé aux personnes fortunées, elle peut aussi concerner des ménages « moyens ». Ces derniers n'ont cependant pas accès, évidemment, au même niveau de conseil. Alors Yomoni esquisse ce que pourrait être une option d'assistance automatisée pour tous.

La jeune pousse dévoile son nouvel outil juste à temps pour la saison des déclarations de revenus 2025. Disponible gratuitement pour tous les français, clients ou non, il les invite à télécharger leur avis d'imposition précédent. Une fois son analyse terminée, en quelques secondes, le service restitue une synthèse complète, qui reprend les éléments principaux du document et détaille les possibilités de réduction et de crédit d'impôt qui en ressortent, résumées en un montant d'économies potentielles.

Naturellement, il n'existe pas de formule magique pour extraire une vision exhaustive de la situation financière d'un foyer à partir de cette seule source d'information. La promesse de Yomoni porte donc exclusivement sur les avantages réservés aux Plans d'Épargne Retraite (PER), dont les plafonds de déduction autorisée – constituant un des instruments de réduction d'impôt les plus faciles à mettre en œuvre pour une grande partie de la population – sont clairement affichés chaque année pour la suivante.

L'initiative mérite d'être soulignée, en dépit de cette sévère limitation, d'abord parce que le dispositif officiel qui entoure le PER s'avère relativement méconnu et sous-exploité par les contribuables, alors qu'il existe depuis longtemps et non seulement leur permet d'abaisser leurs ponctions fiscales mais les encourage aussi à mettre régulièrement de l'argent de côté afin de compléter leur future pension. Pour Yomoni, il s'agit également, bien entendu, de promouvoir sa propre gamme de produits dédiés à ce marché.

Yomoni – Optimisation Fiscale

Plus globalement, le principe, aujourd'hui limité, ouvre une fenêtre sur une perspective plus riche. La première est celle que suggère l'entreprise elle-même, de contacter ses spécialistes en vue d'obtenir un accompagnement personnalisé en matière d'optimisation fiscale. Ensuite, il serait probablement utile d'affiner l'approche, par exemple en approfondissant les modalités d'utilisation des plafonds pour ceux qui ne peuvent débloquer la somme totale en une fois, pour toutes sortes de raisons, ou en profitant de l'opportunité pour déployer une démarche pédagogique sur le PER.

Par ailleurs, d'autres options fiscales mériteraient d'être explorées, moyennant l'accès à des sources de données plus extensives, à commencer par les comptes bancaires et leurs historiques de transactions. L'idée devrait attirer l'attention des institutions financières… mais elle n'est pas hors de portée pour Yomoni. En réalité, je m'interroge même sur l'hypothèse que le service actuel est une expérimentation, destinée à mesurer l'intérêt du grand public pour le concept et sa capacité à accepter de partager des données privées pour être conseillé, avant d'envisager une extension de périmètre.

L'IA pour aider les clients en risque

Monzo
Monzo exploite un grand modèle de langage (LLM) afin de renforcer l'efficacité de son équipe dédiée au support des clients se trouvant dans une situation particulièrement délicate. Incidemment, sa présentation offre l'occasion de découvrir comment elle déploie un tel système, face au grand public, sur un sujet sensible, en toute sécurité.

Le centre d'assistance de la jeune pousse comporte depuis longtemps une équipe spécialement formée pour répondre à des urgences en tout genre, qui prend le relais des téléopérateurs classiques dès que ceux-ci l'estiment nécessaire après leurs premiers échanges (par tchat) avec une personne concernée. Malheureusement la phase d'identification des cas à transférer de la sorte est loin d'être optimale, en raison notamment des différents modes de communication des individus affectés.

Parmi les milliers de conversations qu'ils traitent chaque jour, la plupart sur des questions élémentaires, il n'est pas toujours facile pour les employés de décoder des expressions toutes faites, des périphrases, des euphémismes, des sous-entendus, des hésitations… qui reflètent potentiellement une détresse requérant une attention immédiate. L'idée de mettre en œuvre des capacités d'analyse de données avancée s'est naturellement imposée comme une option permettant d'améliorer la détection.

Une fois le problème posé, les scientifiques des données qui le prennent en charge ne se précipitent pas sur la dernière technologie à la mode, comme on le voit trop souvent. Ils étudient les multiples outils dont ils disposent et déterminent rationnellement les plus adéquats pour la tâche à réaliser. En l'occurrence, ils choisissent un grand modèle de langage, en raison, entre autres, de sa faculté à interpréter le contexte d'un texte (à l'inverse d'une approche par mot-clé) et à appréhender des locutions ambiguës.

Ensuite surgit la difficulté de la constitution d'un jeu de données pertinent pour l'entraînement du modèle, exacerbé par le nombre très faible d'interactions considérées à risque. Trois combinaisons ont été employées pour la contourner : un ensemble artificiel surpondéré en échanges à signaler, pour l'apprentissage des variantes d'énoncés, un autre basé sur une journée normale pour vérifier le comportement en régime de croisière et un dernier pour la mesure des impacts (j'y reviens plus bas).

Monzo Safeguarding Support

Après son élaboration, la solution n'est pas déployée directement en production, par crainte, légitime, de dérégler le fonctionnement du service client, crucial pour la satisfaction des clients. Il est donc d'abord exécuté en mode fantôme, c'est-à-dire en parallèle des opérations existantes, sans aucune incidence sur ces dernières. Il est simplement destiné à évaluer, et corriger, le cas échéant, comment il réagit dans un contexte réel, en comparaison des décisions humaines de transfert.

Un des livrables de cette étape est matérialisé par un dispositif de mesure complet dont le rôle est de fournir des éléments d'information précis sur les cas repérés autant manuellement qu'automatiquement. Le tableau de bord résultant devient alors, avec le troisième jeu de données mentionné plus haut, un outil de suivi des performances, indispensable pour prévenir toute dérive, et de prédiction des niveaux de charge pour les experts des situations difficiles, donc des besoins correspondant en personnel.

L'adoption de toutes ces dispositions autorise, au prix, certes, d'un indicustable alourdissement du projet, Monzo à mettre en œuvre (progressivement) en toute sérénité un produit extrêmement utile, aux algorithmes non déterministes, désormais capable de décupler sa réactivité face à ses clients les plus fragiles. Les téléconseillers de première ligne conservent cependant la possibilité d'effectuer des déclarations eux-mêmes, afin de pallier les éventuelles déficiences de la machine…

PocketSmith explique la banque ouverte

PocketSmith
Si j'ai écrit dans ces colonnes que les consommateurs n'ont que faire de l'« open banking », leur seul préoccupation étant de disposer des services dont ils ont besoin dans les meilleures conditions possibles, PocketSmith nous rappelle qu'un minimum de sensibilisation sur le sujet est tout de même primordial afin d'en promouvoir l'adoption.

La jeune pousse, qui distribue une solution avancée de pilotage des finances personnelles, se trouve évidemment aux premières loges de la problématique. Comme tant d'autres acteurs de la FinTech (et quelques-uns de l'industrie traditionnelle), elle demande à ses utilisateurs de lui autoriser l'accès à leurs comptes pour remplir son office. Mais voilà, en parallèle, les banques, sous couvert de lutte (légitime) contre la fraude, martèlent à leurs clients de ne jamais partager d'informations sensibles !

Avec son « Open Banking Hub », elle se fend donc d'une page de pédagogie destinée essentiellement à rassurer les personnes qui se retrouvent un jour devant un écran sur lequel ils sont invités à établir une connexion avec les institutions qui abritent leurs économies. Dans cette perspective, elle décrit succinctement le fonctionnement des interfaces et les avantages de ces systèmes par rapport à d'autres méthodes (à base de documents physiques), dont, notamment, en quoi ils sont parfaitement sécurisés.

Dans une démarche qui, de manière générale, vise à convaincre les individus d'accepter les sollicitations, le contenu met également l'accent sur les multiples applications de la banque ouverte dans le monde moderne. Outre les propres outils d'analyse budgétaire et de conseil personnalisé de PocketSmith, sont évoqués, entre autres, les capacités autour de la validation d'identité, l'assistance à la comptabilité, l'accélération des décisions de crédit ou encore l'aide à la comparaison éclairée d'offres financières.

PocketSmith Open Banking Hub

L'universalité du concept, déployé officiellement dans 90 pays et régulièrement mis en œuvre par des millions de particuliers et d'entreprise, figure naturellement parmi les arguments brandis. Dans le même temps, afin de tenir un discours le plus pertinent possible pour chaque visiteur, les auteurs prévoient de décliner leur travail, contextualisé pour l'Australie, en plusieurs variantes adaptées aux spécificités locales du Brésil, du Canada, des États-Unis, de la Nouvelle-Zélande et de l'Union Européenne.

L'initiative de PocketSmith est certes louable mais elle ne représente qu'un pis-aller à défaut de prise en charge par les firmes qui hébergent les données financières de leurs clients et devraient donc logiquement assumer la responsabilité de l'éducation de ces derniers sur leur utilisation. Malheureusement, l'industrie étant partout réticente, voire viscéralement opposée, aux principes d'ouverture de leurs systèmes, non seulement elle ne sont pas enclines à engager le moindre effort en la matière, elles voient dans l'ignorance des consommateurs un moyen sournois de freiner le mouvement.

Éducation financière, de la théorie à la pratique

U.S. Bank
En conclusion du mois (américain) de la littératie financière, U.S. Bank présente sa liste des 7 principes qui doivent guider les démarches éducatives, en soulignant comment elle les implémente. Il ne lui resterait qu'à intégrer l'ensemble au sein d'une démarche cohérente et véritablement pédagogique pour couronner sa démonstration.

L'introduction à cet article générique comporte quelques évidences qui valent la peine d'être martelées : « maîtriser ses finances personnelles n'est pas qu'une affaire de suivi de sa trésorerie » ou bien – celle que je préfère et dont je doute qu'elle soit endossée par la plupart des intéressées – « c'est le rôle de la banque d'inculquer à ses clients les éléments de gestion de l'argent dont ils ont besoin ». Viennent donc ensuite les 7 moyens à travers lesquels U.S. Bank estime s'acquitter de cette tâche.

1. Avoir une visibilité instantanée sur les dépenses effectuées, dans l'application mobile de l'établissement, est un facteur essentiel de maîtrise de ses choix.
2. Les outils d'épargne qui s'appuient sur un objectif à atteindre (ou un projet à réaliser) prédéfini permettent de constater régulièrement ses progrès concrets.
3. Un aperçu consolidé de sa situation, à travers les différents comptes et autres cartes de crédit – y compris dans plusieurs banques – aide à prendre des décisions éclairées.
4. Les alertes – notamment sur des seuils de solde ou des frais imprévus – et éventuelles limites – par exemple sur le découvert autorisé – protègent contre les mauvaises surprises susceptibles de faire dérailler un budget.
5. Les options prédictives et l'activation du paiement de facture contribuent à réduire les inquiétudes sur la capacité à faire face à ses obligations à venir.
6. Les solutions de partage entre partenaires ou, plus largement, entre membres de la famille sont importantes pour rationaliser et apaiser les discussions d'argent.
7. Enfin, la technologie ne fait pas tout et les conseillers sont aussi là pour diffuser la connaissance et fournir un accompagnement personnalisé qui accroît la confiance.

U.S. Bank – 7 Ideas for Financial Education

La palette de fonctions offertes par U.S. Bank, indiscutablement utiles pour un pilotage sain des finances personnelles, est certes impressionnante mais elle souffre tout de même de quelques lacunes criantes. La première porte sur leur prise en main par les clients : quels moyens sont mis en œuvre afin de leur enseigner comment exploiter ces multiples possibilités pour l'optimisation de leur quotidien ? Il manque le mode d'emploi qui fera que les services proposés deviennent des assistants de gestion efficaces.

Autre défaut, ces éléments sont trop disparates et n'autorisent pas spontanément une perspective à 360° sur le sujet. Par exemple, la séparation arbitraire entre la surveillance des comptes, les capacités d'anticipation et les objectifs d'épargne nuit à une approche cohérente. Pour une bonne maîtrise, il faudrait que la personne – ou, mieux, le foyer – se voit offrir une vue consolidée des différentes composantes de sa position et un éclairage prescriptif sur l'articulation de leurs dépendances.

Comme toujours avec ces initiatives, on débouche sur la principale limitation du dispositif : l'absence de conseil proactif, autre que, en l'occurrence, le recours à un conseiller qui, préférant se concentrer sur la vente de produits, ne sera probablement pas enclin à prendre le temps d'apprendre à ses clients comment, par exemple, concilier à long terme leur endettement et la concrétisation de leurs rêves d'avenir. Tout ce qu'il faudrait pour pallier ce déficit est pourtant présent dans les 7 principes d'U.S. Bank.

L'éducation financière par la pub ?

Experian
Inlassable, Experian poursuit ses aventures avec l'intelligence artificielle et, après ses premiers pas dans ChatGPT, s'empare à présent d'une nouveauté introduite récemment sur Snapchat qui lui permet de partager des éléments d'éducation financière avec les adeptes de la plate-forme dans un contexte de publicités interactives.

Le réseau social cède lui-même à la tendance incontournable du moment, en arguant que, désormais, les contenus promotionnels doivent s'aligner avec les attentes des consommateurs vis-à-vis de leurs interactions, avec leurs pairs comme avec les annonceurs, et donc adopter un mode conversationnel. Il appuie son raisonnement, entre autres, sur ses propres observations consécutives à la mise en place de son propre robot « My AI », dont il affirme qu'il est plébiscité par ses utilisateurs.

Le principe consiste à offrir aux entreprises un format publicitaire via lequel elles insèrent leur chatbot au cœur de l'expérience Snapchat. Dans le cas d'Experian, en l'occurrence, la bannière sponsorisée renvoie ainsi vers un agent virtuel qui propose d'échanger sur les thématiques financières préoccupant plus particulièrement la population, jeune, adepte de l'application au petit fantôme : réaliser des économies sur ses dépenses, comprendre les cartes de crédit, apprendre à gérer son budget…

L'utilisateur pose ses questions librement, en langage naturel, bien entendu, et obtient instantanément des réponses qui se veulent personnalisées et contextuelles – ce qui, vue l'absence d'informations spécifiques sur la situation des comptes de l'individu, se limitera vraisemblablement à maintenir une continuité logique dans le dialogue.

Experian AI Sponsored Snaps

L'idée sous-jacente au déploiement de ce drôle de dispositif consiste à assurer une présence visible où et quand les citoyens sont susceptibles de s'interroger sur des sujets financiers, ce qui se produit évidemment de plus en plus souvent sur les sites où ils passent le plus de temps. Un ciblage des annonces pourrait alors être un plus (par exemple lors d'une discussion d'argent avec un proche). Dans cette logique, la démarche a un certain mérite, même si ces prémices requerront une validation.

À défaut de convaincre Mme ou Mr Tout-le-Monde de consentir spontanément un effort afin d'acquérir quelques bases d'éducation financière, l'approche retenue par Experian paraît intéressante dans sa capacité à s'immiscer dans le quotidien des gens. Elle n'est cependant pas sans défauts. D'abord, elle demande malgré tout un engagement actif dont il faudra voir si l'audience visée est prête à le fournir. L'entrée en matière (l'accroche commerciale) joue là un rôle critique. D'autre part, son périmètre restera circonscrit aux seuls domaines qui préoccupent la personne interpellant l'agent.

Au-delà de ces réserves, je soupçonne qu'il existe pour les banques une réelle opportunité à explorer et à approfondir derrière cette implémentation pionnière. Considérez-la comme une simple ébauche, imaginez des variantes, développez-la, expérimentez différentes options… la littératie financière de la population le vaut bien.

Helios se préoccupe de bien-être financier

Helios
Consciente des relations étroites qui existent entre préoccupations environnementales et bien-être financier des populations, la néo-banque écologique Helios, qui a désormais rejoint le groupe Younited, lance une nouvelle initiative de sensibilisation à l'intention de ses clients, dont j'espère qu'elle s'enrichira bientôt d'un volet de conseil.

Je doit préciser d'emblée que, à bien des égards, cette nouveauté, tout comme les efforts précédents de la jeune pousse – contenus pédagogiques ou options telles que les poches d'épargne –, souffre des défauts que je signale régulièrement dans ces colonnes : approche passive et emphase sur son recours à l'intelligence artificielle. Elle retient néanmoins mon attention, d'une part parce qu'elle émane d'une entité aux moyens bien plus limités que les grands groupes auxquels j'adresse généralement mes reproches et, d'autre part, parce qu'elle esquisse une orientation qui m'inspire.

Le principe de fonctionnement retenu est relativement original puisqu'il repose sur l'envoi d'un courriel aux clients (un échantillon dans un premier temps, avant généralisation), contenant une analyse détaillée de leur comportement financier sur l'année 2025. Le message fournit, entre autres, un bilan mensuel des flux, individuels ou en couple, une répartition des dépenses par catégorie, une mise en avant des achats responsables (la raison d'être d'Helios), une évaluation de l'épargne et de ses tendances… En résumé, rien de très excitant dans le registre du suivi budgétaire.

Au sein de cette synthèse, un premier détail mérite toutefois de s'y attarder : les résultats obtenus sont mis en regard avec la règle connue dite des 50/30/20 de pilotage sain des finances personnelles, préconisant l'affectation des revenus pour 50% aux frais essentiels, 30% aux envies et 20% en réserve. Voilà une excellente illustration d'une contextualisation d'un précepte, abstrait quand il fait partie d'une formation théorique et qui prend tout son sens une fois appliqué à la situation de l'apprenant. Selon moi, tous les apprentissages devraient être déclinés de la sorte sur des cas individuels.

Helios App

Une autre dimension de la démarche laisse entrevoir une perspective brillante si elle est prolongée à l'avenir. En effet, l'étude menée sur les transactions aboutit à l'identification d'un comportement prédominant (par exemple « la fourmi ») parmi un référentiel qui en comprend neuf. La connaissance de ce trait psychologique constitue un élément essentiel pour la construction d'une éventuelle stratégie de recommandations efficace, à la fois afin de mettre l'accent sur des thématiques et problématiques que les biais sous-jacents tendent à faire ignorer et pour exploiter des mécanismes d'incitation qui résonnent de manière optimale avec le mode de pensée privilégié du sujet.

En résumé, Helios propose une solution relativement basique pour l'instant mais avec un fort potentiel de progrès en matière d'accompagnement concret de l'éducation et du bien-être financiers. Il reste à espérer que l'équipe n'en reste pas là et enrichisse progressivement sa proposition de valeur, comme elle semble le promettre. Une première piste de réflexion devrait concerner, à mon avis, la distribution de l'outil : son envoi spontané est susceptible de stimuler la bonne volonté mais sa fréquence, si elle est annuelle, comme donne à le comprendre la présentation, serait à revoir.

Finances personnelles et avantages salariés

BNY
Dans leur recherche d'avantages susceptibles d'attirer et fidéliser leurs collaborateurs, les entreprises nord-américaines ont depuis quelque temps déployé des programmes d'accompagnement du bien-être financier. Aujourd'hui, BNY introduit une assistance concrète à l'accession à la propriété pour ses employés les moins rémunérés.

En pratique, tous les salariés de l'établissement aux États-Unis qui perçoivent moins de 100 000 dollars annuels sont éligibles au nouveau dispositif, qui comprend trois volets complémentaires : un cursus éducatif dédié à l'acquisition immobilière, un coup de pouce direct de 6 500 dollars à la constitution d'un apport personnel pour les primo-accédants et un parcours privilégié de souscription d'un crédit hypothécaire, auprès d'une institution partenaire, assorti de conditions promotionnelles spécifiques.

L'objectif de BNY est non seulement d'améliorer la satisfaction de ses collaborateurs, avec des mesures opérationnelles qui répondent à leur principale préoccupation, mais également de leur procurer une stabilité personnelle, favorable à leur épanouissement au travail et, donc, leur productivité. En effet, l'achat d'une résidence constitue un moyen pour les ménages de se constituer un patrimoine en même temps qu'un abri sécurisant, qu'il devient hélas de plus en plus difficile de conquérir dans le contexte actuel.

La méthode adoptée est particulièrement cohérente. Il n'est pas simplement question d'attribuer des bonus ciblés aux populations qui en ont le plus besoin. La dimension pédagogique représente aussi une brique importante de la proposition : à travers l'apprentissage des bonnes pratiques de la budgétisation, de la planification à long terme, de la préparation à l'emprunt, des arcanes du prêt hypothécaire, de ses différentes options et de ses frais opaques… elle équipe les bénéficiaires des armes essentielles qui leur permettront de tirer le meilleur parti de l'offre de leur entreprise.

BNY – Homeowner Program

Bien qu'assez inattendue, la démarche de BNY n'est finalement qu'un prolongement de celle en vigueur autour de l'épargne retraite. Dans les deux cas, il s'agit ni plus ni moins que d'aider les employés à anticiper un moment primordial de leur vie, pour lequel les enjeux financiers sont considérables et dont la mise en œuvre effective requiert des efforts constants, à entamer le plus tôt possible, à maintenir dans la durée… avec une discipline d'autant plus difficile à respecter pour les personnes les moins aisées.

Et quitte à dessiner un parallèle entre l'achat immobilier et la retraite, je profite de l'occasion pour renverser l'exemple. Ainsi, si j'encourage les entreprises, pas seulement américaines, à s'inspirer du modèle de BNY pour l'accompagnement de leurs salariés vers la sérénité du logement « à soi », elles pourraient également décliner la leçon de l'éducation financière pour la préparation des vieux jours : pourquoi, au-delà des dispositifs financiers réglementés ou non, n'investiraient-elles pas dans la formation des individus aux gestes qui leur garantiront une sortie optimale en fin de carrière ?

Le tournant agentique… des machines à défaillances 

L’ère post-chatbots s’annonce, explique la journaliste Lila Shroff pour The Atlantic. L’IA ne fait plus que répondre aux questions. Elle programme, elle agit. Et le « tournant agentique » formalise ces progrès, explique Eryk Salvaggio pour Tech Policy Press. Le tournant agentique désigne des systèmes qui génèrent du code et s’adaptent de manière autonome. Les systèmes d’IA produisent désormais du code et vérifient l’efficacité de cette production en la corrigeant jusqu’à ce qu’elle fonctionne. Mais si ces évolutions améliorent l’expérience utilisateur des LLM, est-ce que cela suffit pour « justifier » du déploiement de l’IA, interroge pertinemment Salvaggio. Est-ce que le fait que leurs productions s’améliorent suffit pour justifier de l’utilité de cette technologie ? 

Nous ne sommes plus exactement dans le cadre des perroquets stochastiques définis par l’article fondateur de 2021, d’Emily M. Bender, Timnit Gebru, Angelina McMillan-Major et Margaret Mitchell, même si ce cadre reste pertinent – voir notre article, « la gauche minimise-t-elle le pouvoir de l’IA ? ». « Les systèmes agentiques empilent ces perroquets » pour produire des formes « d’essaims stochastiques ». Des systèmes qui s’auto-alignent sur ce qu’ils doivent produire, tout en demeurant fondamentalement incapables de rendre des comptes. La question centrale de l’article de Bender et alii demeure toujours pertinente, estime Salvaggio : « Les modèles de langage peuvent-ils être trop volumineux ? » 

La prolifération des modèles ne fait qu’amplifier les problèmes de biais, d’attribution erronée de la pensée et d’inefficacité. Distinguer la critique systémique de l’évaluation des modèles n’est pas céder à la surenchère : cela signifie se concentrer sur les avantages et les inconvénients collectifs plutôt que sur les usages individuels. On peut parler de ce que les modèles ne peuvent ou ne devraient pas faire sans pour autant nier leurs capacités, estime Salvaggio. 

L’IA agentique s’apprête à débarquer et ses effets vont être nombreux, estime l’artiste-chercheur. D’abord, il promet la production de logiciels bâclés (slopware, contraction de slop qu’on peut traduire par soupe ou de bouillie et de ware qui désigne les composants – voir notre article sur le slop), produits plus rapidement, mais qu’il va être difficile à évaluer. Distribution accélérée qui risque de créer des situations comparables à un espace aérien non réglementé, où une multitude de décisions individuelles et déconnectées engendrent le chaos. Le code peut sembler fonctionner dans des circonstances particulières grâce à toutes sortes de bidouillages qui masquent des erreurs sous-jacentes. « Contrairement aux logiciels malveillants, le logiciel bâclé n’est pas intentionnellement perturbateur ; il perturbe par négligence : c’est la variable codée en dur qui permet à un homme célibataire de gérer correctement son budget, mais qui entraîne des frais de découvert lorsqu’il est utilisé par une mère célibataire. La conception de logiciels exige une grande finesse dans le choix des valeurs et priorités qu’ils intègrent, ainsi que dans la manière dont ils déforment, ignorent ou présentent de façon erronée les données qu’ils traitent. Le suivi de ce processus requiert des connaissances techniques. » C’est cela qui pourrait disparaître dans les logiciels de demain. 

Ensuite, l’IA agentique promet l’accumulation des défaillances techniques. Malgré une perception accrue de fiabilité, les modèles de langage ne peuvent jamais être des machines à dire la vérité. Les soi-disant hallucinations sont mathématiquement impossibles à éliminer, et par conséquent, la perception d’une fiabilité accrue augmente le risque de surestimer la pertinence d’un modèle de langage pour une tâche donnée. Alors qu’un modèle de langage produit des textes ou autres médias persuasifs et potentiellement faux, un système agentiel produit un « code convaincant ». Ce code est produit de manière plus difficile à interrompre, à tracer ou à auditer qu’une simple sortie de modèle. « Il est impossible de documenter de manière fiable le processus de pensée d’un code créé sans réflexion » ; par conséquent, le code doit être considéré comme non fiable jusqu’à ce qu’il soit vérifié. On pourrait ajouter ici, le risque d’une sécurité infrastructurelle, comme l’évoquait Bruce Schneier.  

Conséquence du risque précédent, un autre risque repose sur l’accumulation des défaillances de responsabilité. Les erreurs dans un système agentiel s’accumulent de manière invisible jusqu’à ce qu’un élément vienne briser la façade. Dans les systèmes sensibles, ce dysfonctionnement peut nuire aux personnes. On encourage le gouvernement à utiliser ces systèmes pour des tâches telles que l’automatisation des décisions relatives aux prestations sociales, l’analyse des contrats et le contrôle réglementaire – des domaines où des défaillances en cascade peuvent avoir de graves conséquences humaines. « L’objectif du gouvernement ne devrait pourtant pas être de gagner du temps en reportant la charge de travail sur un retraité qui se voit refuser indûment ses prestations ». 

Enfin, l’empilement des systèmes agentiques pousse à la montée en puissance du solutionnisme. Salvaggio rappelle pourtant que tous les problèmes ne se résument pas à des problèmes de programmation. L’accès à la génération de code nous pousse à résoudre les défis politiques par de nouvelles lignes de code et à nous concentrer sur les problèmes compréhensibles par les machines, au risque d’exacerber des formes de déshumanisation. Les cas particuliers, parfois flous, ne sont plus les subtilités du tissu social, mais une nuisance technique. Aucune simulation d’une communauté capable de résoudre ses problèmes n’est possible : le désordre est une étape nécessaire à la construction du sens et au fonctionnement de la démocratie. 

Enfin, ces systèmes risquent d’accroître l’extraction et le gaspillage des ressources à grande échelle. Les systèmes multi-agents fonctionnent en boucle, consommant bien plus de ressources que les logiciels conçus de manière plus ciblée. Lorsqu’un débutant réécrit une seule ligne de code avec un système multi-agents, « il n’utilise pas un seul modèle : il active l’ensemble du système ». Cette mise à l’échelle optimise la production individuelle : plus, plus vite, sans tenir compte de l’efficacité du code ni de ses effets. Il ne s’agit pas seulement d’un coût environnemental. « Cela dégrade le patrimoine informationnel commun et crée des problèmes pour tous ceux qui, en aval, dépendent de ce code. Les essaims multi-agents augmentent la puissance de calcul individuelle tout en comprimant de vastes réseaux de travail et d’extraction de ressources dans une seule fenêtre d’exécution. »

Pour Salvaggio, d’autres problèmes encore posent questions avec le passage à l’IA agentique, notamment le pouvoir politique que ces outils vont donner à l’industrie de l’IA, l’extension de la surveillance, le renforcement et l’invisibilisation des biais… Reste qu’énumérer les défaillances à venir ne suffit pas à contrer l’expansion des machines. Se moquer des piètres résultats de ces systèmes semble n’avoir aucun impact sur leur déploiement estime Salvaggio. Pour lui, il nous faut ouvrir un débat sur l’utilité et ses limites. « Que signifie l’utilité ? Pour qui et dans quelles conditions ? » Qui bénéficie des systèmes et qui en pâtit ? « Quelles décisions sont discrètement soustraites au débat public et confiées à des systèmes automatisés contrôlés par des entreprises, des gouvernements et d’autres institutions ? Le fait que l’on utilise des modèles de langage ne rend pas les critiques à leur égard superflues ; au contraire, elles les rendent urgentes. »

HSBC se pique d'hyper-personnalisation

HSBC
Le responsable de l'innovation (entre autres) de HSBC partageait il y a quelques jours ses réflexions sur l'opportunité que crée selon lui l'intelligence artificielle de réaliser enfin la promesse d'hyper-personnalisation de la relation bancaire. Le principe est certainement séduisant… encore faut-il s'accorder sur son domaine d'application.

Si j'étais cynique, je dirais que, une nouvelle fois, il n'y a rien de neuf sous le soleil. Ceux qui se souviennent de l'emballement médiatique pour la science des données ne seront pas surpris de retrouver avec la fièvre de l'IA les mêmes rêves de connaissance intime du contexte et des attentes des clients et, sur cette base, d'une capacité à leur offrir les services dont ils ont besoin… sans même attendre que ces derniers soient exprimés. Après les précédents ratés, peut-être cette fois sera-t-elle (enfin) la bonne ?

Les prémices de la proposition n'ont pas changé. Les consommateurs sont accoutumés à des préconisations individualisées, correspondant précisément à leurs préférences, dans leur vie « digitale » quotidienne, sur les plates-formes de musique ou de vidéo en ligne, sur les réseaux sociaux, sur les sites d'e-commerce… Ce qu'ils apprécient là, il le demandent donc aussi à leur banque… qui possède désormais les moyens de les satisfaire grâce à ses vastes gisements de donnée et à l'intelligence artificielle.

Je ne m'étendrai pas sur la validité de cette hypothèse, admise comme une évidence mais qui mériterait probablement d'être tempérée, ou, a minima, qualifiée, dans un registre aussi sensible que l'argent. La particularité pour HSBC – comme tous les établissements traditionnels – est de ne pas opérer exclusivement via internet. La stratégie concerne donc simultanément les canaux « digitaux » et les conseillers humains, équipés en vue d'atteindre le même niveau de personnalisation.

HSBC – Hyper-personnalisation

Il reste maintenant à voir comment se traduit la vision ainsi esquissée. Et force est de constater que, de ce point de vue, le discours est beaucoup plus flou. Certes il est question de déployer des solutions d'intelligence artificielle générative, d'analyse statistique, d'investissement en ligne… voire de productivité pour les employés. Mais en quoi cette débauche de technologie est réellement conçue pour ajuster les réponses formulées aux spécificités de chaque client ? Nous ne le saurons pas.

Il est bien question d'une fonction budgétaire dans l'application mobile distribuée à Hong Kong (donc de portée limitée, à l'échelle du Groupe) qui, outre la faculté éculée et généralement considérée inutile de permettre un suivi des flux financiers, est également capable de prodiguer des conseils pro-actifs alignés sur les objectifs et les comportements de l'utilisateur. Hélas, immédiatement, il est question de services, ce qui laisse entendre que la cible prioritaire de cette initiative est la vente de produits. Je ne pense pas que ce soit ce que demandent la majorité des clients à leur banque…

Visa se lance dans la gestion d'abonnements

Visa
Initialement affaire de startups, qui ont rapidement conquis les grands groupes du secteur depuis 2018, le pilotage des abonnements dans les applications de banque au quotidien se fraie un difficile chemin chez les fournisseurs de moyens de paiement. Après plusieurs initiatives chez Mastercard, Visa en présente aujourd'hui sa propre déclinaison.

Le principe, dont la suédoise Minna Technologies était une des premières à le concrétiser, consiste à identifier les abonnements souscrits par une personne à partir d'une analyse de son historique de transactions – plus spécifiquement, la détection des ponctions récurrentes – de manière à l'éclairer sur ses engagements en cours et, le cas échéant, à prendre des mesures. Dans la plupart des implémentations, des options de résiliation ou de changement de fournisseur sont proposées dans ce but.

Pas de grande originalité chez Visa… mais quelques limitations. Son offre à l'intention des émetteurs reprend donc le concept tel quel, laissant à ceux-ci la responsabilité d'en définir l'intégration dans leurs plates-formes « digitales ». La recherche des abonnements ne porte cependant que sur les opérations par carte, à l'exclusion des prélèvements ou équivalents, et la faculté d'intervenir directement sur les indésirables, disponible grâce à un partenariat avec Pinwheel, ne concerne hélas que 150 enseignes.

Visa Enhanced Subscription Manager

La solution répond évidemment à un besoin universel, quoique pas nécessairement explicite. Dans une économie qui bascule chaque jour un peu plus vers un modèle de services, les paiements périodiques prennent une place importante dans les budgets des consommateurs. Un inconvénient majeur de cette tendance – qui est également un avantage du point de vue des marchands peu scrupuleux – est la perte de transparence qu'elle entraîne, sur le coût réel et sur les versements, qui deviennent invisibles.

Naturellement, Visa rejoint le mouvement un peu tard sur un marché parfois encombré – en France, par exemple, Papernest a séduit la quasi totalité des établissements, avec une approche certes différente. Les faiblesses évoquées ne sont pas obligatoirement rédhibitoires par rapport à l'ambition considérée et la position de l'entreprise au cœur des réseaux de paiement est susceptible d'optimiser le fonctionnement de ses algorithmes de traitement des données, donc de la performance de l'outil.

En revanche, il faudrait maintenant que les institutions financières qui adoptent ce genre de produit cherchent à en exploiter tout le potentiel. Fournir une liste des abonnements en cours est un bon début… mais il mériterait d'être enrichi afin d'encourager une réflexion sur les usages sous-jacents, qui pourrait ensuite s'ouvrir sur une perspective étendue de gestion des finances personnelles. De ce point de vue, la possibilité de résilier rapidement fait partie du champ… mais elle ne couvre pas toutes les opportunités, ne serait-ce que parce que son recours n'est qu'occasionnel.

Quelques réflexions sur l'éducation financière

Rencontres de l'Éducation Financière
À l'occasion de la semaine 2026 de même nom, l'UMR, mutuelle de retraite du groupe Vyv, et SPAK, jeune pousse spécialisée, organisaient mercredi dernier, avec plusieurs autres partenaires, les premières rencontres de l'éducation financière. Les différents échanges de la matinée m'inspirent quelques réflexions, que je vous livre à l'état brut.

Une enquête, d'abord, sur le rapport des français à la thématique. Les résultats ne réserve pas énormément de surprises mais valent toujours d'être martelés. Par exemple, lorsqu'ils sont interrogés sur la manière dont ils souhaitent être formés en matière financière et économique, la première réponse est par « eux-mêmes » (54%), suivie par l'école (46%, surpondérée chez les jeunes) et les professionnels (43%), les médias se trouvant largement dépassés (14%). Leur canaux préférés marquent, évidemment, la progression des réseaux sociaux et des plates-formes d'intelligence artificielle, là aussi plus élevée chez les moins de 35 ans… mais le conseiller bancaire reste plébiscité.

Deux indicateurs retiennent toutefois mon attention dans ce panorama. Je m'étonne ainsi de l'incohérence qui émerge entre l'appétence soutenue pour les sources en ligne et la demande persistante (pour 63% des sondés) de rencontres en face à face quand il s'agit de consulter un représentant de la banque (vis-à-vis desquelles la satisfaction est en baisse, par ailleurs). Dans un autre registre, deux tiers des salariés affirment attendre un soutien pédagogique de la part de leur employeur, à travers un raisonnement qui suggère que l'entité les rémunérant devrait aider à gérer l'argent transmis de la sorte.

Rencontres de l'Éducation Financière

Passons maintenant à mes réactions aux débats divers et variés de l'événement. Je commencerai par une question de périmètre. Nombreuses sont les parties prenantes qui pensent l'éducation financière dans une perspective restreinte, souvent en correspondance avec leur métier : le pilotage de budget, la sortie de situations à risque, l'épargne, l'investissement… Or je pense que, comme quand je traite de bien-être financier, toutes ces dimensions sont interdépendantes et ne peuvent être envisagées isolément. Lorsque un des intervenants évoque, très justement, l'importance d'inscrire les démarches didactiques dans une vision de parcours de vie et d'ancrer les interactions sur des moments clés de l'existence, une approche à 360° est critique.

Dans ce domaine, surgit une difficulté supplémentaire : comment s'immiscer à bon escient dans ces épisodes propices à une information personnalisée ? En général, les institutions financières se placent simplement en attente de sollicitation par leur client ou prospect. Le cas extrême des accidents de surendettement – évitables ou, a minima, moins pénibles quand ils sont anticipés – montre que cette passivité n'est pas acceptable : il faut mettre en place des moyens de détection, faciles à développer pour des teneurs de compte, et déclencher les actions pertinentes sur ces signaux.

Je pense enfin qu'il est un angle mort dans la manière d'appréhender les besoins des consommateurs, surtout parmi les jeunes générations. Les programmes éducatifs rationalisés classiques, qui se concentrent sur les bonnes pratiques à adopter pour maîtriser son budget ou préparer un projet d'avenir, passent à côté des préoccupations qu'expriment les intéressés, à l'instar de ceux qui déclarent que leur seul objectif est l'enrichissement. Elles doivent absolument être prises en compte, y compris pour les réorienter, si nécessaire. À défaut, les influenceurs ou les IA sauront jouer sans scrupule sur ces désirs, sans forcément enfreindre la législation, et la partie sera perdue…

Starling offre un assistant financier plus utile

Starling Bank
Jusqu'à maintenant, les premiers pas de l'intelligence artificielle dans la gestion de finances personnelles sont restés plutôt timides. Avec son tout nouvel assistant, la britannique Starling Bank commence à esquisser ce que pourrait devenir un véritable compagnon du quotidien, capable d'aider les consommateurs avec leur argent.

Capitalisant sur deux initiatives antérieures, l'une consacrée à l'analyse des flux financiers (que je critiquais avec virulence, à l'époque) et l'autre portant sur la détection des arnaques, la néo-banque veut désormais proposer une solution à la couverture plus large, susceptible, enfin, d'être réellement utile à ses clients. Elle reprend donc, évidemment, les bases qui fondent la plupart des initiatives du genre, à savoir une sorte de moteur de recherche un peu élaboré sur l'historique de transactions.

À ce socle elle ajoute ensuite une autre fonction élémentaire et tout aussi peu originale permettant, en résumé, de naviguer dans les différentes options de l'application bancaire et les services qu'elle offre dans un mode conversationnel en langage naturel. Il est ainsi possible de poser des questions telles que « quel est le code PIN de ma carte de paiement ? » ou « comment configurer Apple Pay sur mon téléphone ? » sans avoir à explorer tous les menus ou interroger un chatbot comprenant une demande sur deux.

En progressant encore sur l'échelle de sophistication, nous arrivons au capacités « agentiques ». Dans le prolongement des précédentes, celles-ci proposent de réaliser directement des actions à partir de commandes libres : « prépare une réserve de 500£ à alimenter automatiquement chaque mois pour un voyage à Paris en juillet » ou « crée un budget de tel montant pour mes dépenses courantes ». Rien d'exceptionnel, il s'agit toujours de faciliter l'accès à des opérations prévues dans l'application.

Starling Assistant

Dans ce paysage relativement banal, je décerne une mention spéciale à un gadget, grâce auquel l'utilisateur peut demander au logiciel de générer un quizz sur ses finances personnelles. Celui-ci l'invitera par exemple à deviner quel est le commerce qu'il a le plus fréquenté au cours des 30 derniers jours ou quelle est la catégorie d'achats dans laquelle il est le plus dispendieux. Voilà un moyen simple et astucieux d'encourager les individus à se pencher sur leurs habitudes, objectif que ne peuvent atteindre les outils d'analyse classiques sans un coup de pouce pour leur engagement.

Cependant, ce qui distingue profondément le Starling Assistant de ses équivalents dans d'autres établissements, au moins au niveau de sa promesse, à ce stade, est son attachement aux sujets de préoccupation des citoyens, plus qu'aux services disponibles. La perspective adoptée est celle de l'aide à l'épargne, à la maîtrise du budget, à l'accessibilité (pour les personnes en situation de handicap), à la résolution des vulnérabilités (notamment face aux addictions au jeu ou au surendettement)…

Puisque Starling semble s'inscrire dans une démarche d'enrichissement continu de son agent IA, pourquoi ne pas rêver à ce que pourraient être des évolutions vers des fonctions beaucoup plus avancées : pouvoir lui demander, avant de le créer, si le projet de voyage à Paris est compatible avec sa situation et préciser les sacrifices à envisager, l'autoriser à suggérer spontanément d'engager une discussion en cas de mauvaise passe sur les comptes ou, au contraire, d'accumulation d'une épargne méritant l'attention… Autrement dit, en faire un conseiller personnalisé attentif.

Une autre dimension de l'éducation financière

ASIC
À l’occasion de la « Global Money Week » 2026, le monde de la finance se mobilise et les études en tout genre pleuvent. Celle de l’ASIC, le régulateur australien du secteur, me procure une excuse pour aborder un volet de l’éducation financière – un des principaux thèmes de la semaine – qui me semble un peu négligé sinon occulté.

L’enquête menée par la branche spécialisée de l’organisme (MoneySmart) porte (une nouvelle fois) sur les comportements de la Génération Z et ses résultats ne surprendront pas, tant ils sont similaires dans toutes les régions du monde (je reviendrai peut-être prochainement sur une version française). En particulier, ils relèvent plusieurs constats d’inquiétude qui devraient donner lieu à des réactions urgentes… sur lesquelles je souhaite m’attarder car elles ne sont pas vraiment à la hauteur de l’enjeu.

Je ne vais pas énumérer toutes les statistiques mais, en résumé, une majorité de jeunes recourent, avec une certaine confiance, aux réseaux sociaux et aux recommandations des « finfluenceurs » sur les questions d’argent, tandis que les plates-formes d’intelligence artificielle prennent progressivement leur place parmi leurs sources d’information préférées. S’ils placent la crédibilité au premier rang de leurs critères de choix, leurs approches de crypto-investissement montrent les limites de leur sagacité.

Malgré leurs velléités affirmées de prudence, qui devraient encourager les efforts de vérification, l’ASIC met ainsi en avant les risques encourus lorsque ces populations encore naïves peinent à identifier clairement la fiabilité des interlocuteurs (et l’authenticité de leurs promesses), dont ils ne se rendent pas toujours compte que, par exemple, les algorithmes qui les leur présentent n’ont généralement pas pour premier objectif de servir leur intérêt mais plutôt de maximiser les revenus publicitaires.

ASIC – Comportement des GenZ

Quelles sont les préconisations des autorités afin de lutter contre le danger ? Dans le cas australien, elles se réduisent à alerter les individus concernés et à les inciter à adopter de meilleures pratiques. Au mieux, notamment en Europe, ces messages génériques s’accompagnent d’un arsenal législatif destiné à responsabiliser les pourvoyeurs de contenus (dont, en premier lieu, les géants du web) sur les dérives manifestement illicites, qui ne constituent toutefois qu’une partie du problème.

Voilà un axe sur lequel il serait essentiel de développer une démarche pédagogique sérieuse. Au sein d’un programme plus général d’apprentissage des usages numériques, qui devrait également comprendre, entre autres, des sections dédiées à la désinformation et aux corvées administratives, il s’agirait de créer un cursus complet sur les pièges dans la finance, les moyens de s’en protéger, la « bonne » manière d’utiliser les ressources disponibles en ligne… dans un format accessible et séduisant pour la cible visée… et plus percutant que les campagnes de sensibilisation actuelles.

Maintenant, toute la question est de savoir qui doit assumer la charge de produire et distribuer ces solutions éducatives. À mon sens, l'industrie devrait fournir les meilleures candidates, non seulement parce qu'elles disposent des compétences et des moyens nécessaires mais aussi parce qu'elles ont tout à gagner à endosser un tel rôle, aussi bien pour démontrer leur attachement à un conseil de qualité que dans le but de renforcer la confiance que leur accorde le public, minée par les nouveaux médias.

Experian s'amuse avec ChatGPT

Experian
Chaque apparition d'une nouvelle technologie entraîne son lot d'entreprises absolument et irrépressiblement désireuses d'en tirer parti le plus vite possible, sans s'inquiéter sérieusement de la valeur de leurs initiatives. Pour l'IA générative en général et ChatGPT en particulier, Experian semble être candidate à cette course stérile.

Il y a quelques semaines, il s'agissait d'un comparateur d'assurances, permettant de transposer l'expérience habituelle sur le web de la recherche d'une couverture automobile dans un modèle conversationnel ouvert. En revanche, pour leur première application sur ChatGPT dédiée au cœur de métier de la société, le score de crédit, les concepteurs ne se sont pas fatigués puisqu'il faudra se contenter d'un outil de synthèse statistique par localité et par tranche d'âge, sans la moindre intelligence.

La seule fonction qu'il assure consiste ainsi à présenter l'évaluation moyenne des résidents inscrits dans les bases de données d'Experian correspondant aux deux critères spécifiés – qui, heureusement, peuvent être interprétés sous différents formats par le moteur d'lA (l'illustration montre, par exemple, comment l'interroger à partir de la situation du demandeur : « j'ai 34 ans et je vis à Ashby »). Une option permet tout au plus de rebondir vers le site officiel de la marque afin d'interroger sa propre notation.

Experian – Credit Score on ChatGPT

L'idée de départ n'est pourtant pas dénuée d'intérêt. Les moins de 35 ans sont les principaux utilisateurs des nouvelles plates-formes, qu'ils adoptent souvent en remplacement des moteurs de recherche traditionnels, et ils sont simultanément ceux qui se préoccupent le moins de leur réputation financière. Au croisement des deux tendances, il paraît utile de proposer un point d'entrée, pourquoi pas mâtiné d'une touche ludique, vers un domaine susceptible de déterminer en partie leur avenir.

Il faudrait toutefois prendre le temps d'imaginer une solution qui ait quelque chance d'exercer un impact sur la cible visée. En l'occurrence. la version déployée est tellement sommaire qu'elle risque de n'attirer aucun visiteur… alors que son accroche initiale pourrait aisément inspirer un veritable parcours pédagogique personnalisé, passant par un étalonnage du score de la personne par rapport à son environnement et débouchant sur des recommandations pratiques en vue de progresser.

Experian a peut-être de telles évolutions dans ses cartons. En tous cas, il faut l'espérer. Mais, dans cette hypothèse, pourquoi se précipiter avec une ébauche qui n'a quasiment aucune valeur… et représente au contraire l'archétype de ce que ne devrait pas être un MVP – Minimum Viable Product – tant elle n'est pas viable, justement !

Robinhood accompagne l'investissement familial

Robinhood
Du simple outil de trading (gratuit) qui a construit sa popularité depuis 13 ans, Robinhood évolue progressivement vers une solution de gestion de patrimoine. Dans ce parcours, elle présentait récemment, à l'occasion de son événement « Take Flight », une série de nouveautés pour un meilleur pilotage des investissements en famille.

Le constat a d'abord été dressé pour la banque du quotidien, et pas exclusivement parmi les jeunes générations : l'exigence d'autonomie tout autant que l'instabilité dans les relations incitent les membres d'un couple à ne pas se contenter d'un compte joint, celui-ci devenant le support des dépenses communes et ne constituant en quelque sorte qu'un appoint à ceux détenus individuellement, de manière plus ou moins confidentielle. La même ségrégation intervient logiquement aussi – voire plus – avec l'épargne.

Telle est la raison pour laquelle Robinhood prépare une notion de tour de contrôle dans laquelle les membres d'une même famille pourront définir précisément les accès de chacun à leurs comptes personnels et partagés. Elle donnera alors à chaque utilisateur, au sein d'un espace unique et sous un format homogène et cohérent, la visibilité désirée sur l'ensemble du patrimoine. Selon la configuration retenue, les délégations accordées peuvent s'étendre jusqu'au pilotage complet des portefeuilles du conjoint.

L'objectif affiché est de favoriser la transparence dans les familles, entre autres dans le but de faciliter la réalisation de grands projets, sans compromettre d'éventuelles velléités d'indépendance. La solution simplifie la vie de ceux qui, aujourd'hui, sont contraints de jongler entre différentes applications et de communiquer leurs mots de passe à leur partenaire, sans possibilité de restreindre les droits associés, dès qu'ils souhaitent mutualiser – partiellement dans la plupart des cas – leur situation financière.

Robinhood – Take Flight

Robinhood enrichit son offre avec une autre composante essentielle pour cette vision familiale de l'investissement : les comptes pour enfants. Ceux-ci restent évidemment gérés par leurs parents (ou autres représentants légaux) jusqu'à leur majorité, à partir de laquelle ils en prennent le plein contrôle. Des options classiques de transfert récurrent et d'invitations des proches à contribuer (par exemple lors des anniversaires) permettent de stimuler la constitution d'une cagnotte pour leur avenir. Naturellement, ces portefeuilles seront également inclus dans la plate-forme de suivi évoquée précédemment.

La démarche de la jeune pousse est intéressante par son inscription dans une perspective de réponse aux attentes, exprimées ou non, des consommateurs par rapport à leurs économies. Concrètement, l'approche par la famille devrait être une évidence pour tous les acteurs du secteur mais elle ne l'est que très rarement. D'ailleurs, l'initiative de Robinhood comporte encore, à mon sens, une lacune historique, surtout dans le contexte de cette extension : il lui manque une dimension de conseil personnalisé pour faire de ses outils un véritable instrument démocratique d'investissement.

Les achats impulsifs nuisent à l'épargne

Plum
Monsieur de La Palice n'aurait probablement pas trouvé vérité plus évidente sur l'argent : ce que vous dépensez en achats impulsifs n'alimentera pas votre bas de laine ! Tel est le point de départ d'une enquête commanditée par Plum, spécialiste de l'épargne invisible, qui l'étoffe d'un peu de contexte et de quelques estimations quantifiées.

Réalisée auprès d'un échantillon de français de 18 à 24 ans, l'étude montre d'abord que, dans leur immense majorité, ils souhaiteraient mettre un pécule de côté et je pense que ce résultat est celui qui différencie le plus cette génération des précédentes. Car, si les expressions ont changé puisqu'on parle maintenant de la peur de rater quelque chose (le fameux « FOMO »), succomber aux tentations (et le regretter ensuite) est incontestablement une caractéristique universelle de la jeunesse de toute époque.

Les occasions de craquer sont peut-être plus fréquentes qu'autrefois (je n'en suis pas convaincu) mais la pression sociale (qui incite à ne pas refuser une sortie, un voyage entre amis…) ou l'attrait irrésistible de nouveautés en tout genre (gadget électronique, vêtement…) sont des facteurs indémodables de surconsommation que seul l'âge et les responsabilités qui l'accompagnent parviennent éventuellement à contrôler. En tous cas, les plus exposés – en région parisienne – sont aussi les plus affectés, de très loin.

Les statistiques sont éloquentes. Trois quarts des répondants admettent ainsi avoir déjà dépassé leur budget afin de ne pas manquer une soirée avec des proches (80% en Île de France contre moins de 35% sur le pourtour méditerranéen). En moyenne, ce sont 80 euros qui s'envolent chaque mois dans des dépenses mal assumées, ce qui représente donc près de 1 000 euros chaque année qui ne sont pas placés dans une réserve, en vue de, par exemple, faire face à un coup dur ou préparer un grand projet.

Enquête Plum

Mais, après tout, est-ce si grave ? C'est bien en commettant des erreurs (à tout le moins quand elles ne sont pas trop sévères) que se forme naturellement la jeunesse, dans tous les domaines, et c'est en prenant conscience de l'impossibilité de faire face à un besoin important après avoir dilapidé leurs premiers salaires que ces personnes intègreront progressivement la leçon de l'épargne, avec infiniment plus de force et d'efficacité que n'en exerceront jamais des programmes pédagogiques spécialisés.

C'est dans cette transition vers la maturité financière que les outils, dont ceux que propose Plum, jouent un rôle essentiel. Il ne doit pas être question de changer le comportement des individus qui, entrant tout juste dans la vie active, découvrent la liberté et l'indépendance mais plutôt d'être prêt à les accompagner quand ils commencent à s'interroger sur leur avenir, à s'assagir, à « s'installer »… Les automatismes tels que le versement d'une fraction du salaire ou les arrondis des transactions dans une cagnotte offrent alors un moyen de prendre le pli en douceur.

Alerte à l'addiction aux jeux d'argent

Nationwide
Tandis que la saison sportive de 2026 comporte quelques grands événements qui devraient encourager les britanniques à parier toujours plus, Nationwide alerte sur les risques d'addiction associés aux jeux d'argent. Hélas, ses initiatives en la matière paraissent bien timides et personne ne semble vouloir attaquer le problème sérieusement.

À ce jour, l'établissement propose ce qui semble être devenu le standard de la lutte contre le phénomène au Royaume-Uni, à savoir un système de blocage volontaire des paiements relatifs à des paris ou équivalents – qui, ne pouvant être déverrouillé qu'après un délai incompressible, ici de 72 heures, permet de réfréner des pulsions momentanées – et un partenariat avec des associations spécialisées dans l'accompagnement des victimes assorti d'une formation des conseillers pour en recommander l'intervention.

Encore faut-il préciser que Nationwide a attendu 2024 pour implémenter ces mécanismes, qui ont pourtant commencé à se répandre dans le pays voilà presque une dizaine d'années, y compris dans des banques traditionnelles, telles que NatWest. Avec l'expérience accumulée grâce à ces premières mesures et au vu de l'étendue de l'« épidémie » (par exemple, un centre d'aide dédié a géré plus de 100 000 contacts en une année), on attend plus de Nationwide qu'un énième constat d'inquiétude, sans action concrète. Et le message vaut, bien entendu, pour l'industrie en général.

Il ne serait pourtant pas si difficile, d'un point de vue technique, de déployer un système d'analyse sur les relevés d'opérations des clients et de repérer de la sorte de possibles situations préoccupantes. La détection du franchissement d'un seuil de dépenses en jeux – sur les même critères que le blocage existant, aussi imparfait soit-il, notamment au regard de l'utilisation d'espèces – ajusté selon le niveau de revenus estimé constituerait un premier indicateur susceptible de déclencher un plan d'assistance.

Naturellement, si aucune institution financière, à ma connaissance, n'implémente une telle fonction – qui pourrait d'ailleurs être déclinée pour d'autres circonstances délicates – c'est essentiellement par crainte de s'aliéner certaines des personnes interpellées, qui pourraient s'indigner d'une immixtion dans leur vie privée et générer une mauvaise presse. Alors, au lieu d'explorer les moyens d'aider ceux qui en ont besoin sans les brusquer (a minima les plus réceptifs), les responsables préfèrent les abandonner à leur sort, quitte à en subir plus tard les conséquences sur leurs comptes.

Voilà peut-être un des principaux nœuds de la problématique du conseil : quand les banques rechignent à s'intéresser de manière proactive aux difficultés de leurs clients, elles ne jouent plus leur rôle. Cette attitude signale en outre une incohérence critique puisqu'elle n'affecte que la relation en ligne, qui devient pourtant primordiale, et que, au contraire, les employés sont, eux, incités à aborder ces sujets avec leurs visiteurs. Au fait, sont-ils vraiment bien placés pour le faire, quelle que soit leur préparation ?

Nationwide et les Jeux d'Argent

Le Tinder du score de crédit revient

Score
Lancée pour une durée limitée à l'occasion de la Saint Valentin 2024 dans le but d'inciter au dialogue autour de l'argent dans les couples, Score refait surface pour la même fête deux ans plus tard dans une version plus définitive, toujours avec la même mission et en essayant d'éviter les quelques critiques essuyées avec sa première incarnation.

La vision initiale de ses fondateurs consistait à déclencher une sorte de réflexe d'attention à la compatibilité financière dans les relations amoureuses, grâce à une application qui proposait, à la manière d'un Tinder, de mettre en contact des personnes à la recherche de l'âme sœur, mais uniquement si elles disposaient d'un score de crédit de niveau honorable. Malgré les polémiques sur cet aspect perçu comme élitiste, le succès a été tel que les trois mois de fonctionnement prévus furent prolongés.

Alors qu'ils pensaient que le mouvement qu'ils avaient effectivement propulsé dans les comportements des utilisateurs du logiciel allait perdurer par lui-même, ils se sont malheureusement rendus compte que, sans catalyseur, les conversations sur le budget, les dépenses, l'épargne… se tarissaient. En tous cas, c'est l'explication qu'ils donnent à la résurrection de l'idée, cette fois sous une forme plus élaborée et plus durable, qui, entre autres, sera distribuée sur les App Stores… et s'ouvrira bientôt à l'international.

Tout d'abord, la nouvelle édition porte une attention particulière à l'expérience de la rencontre, de manière à se rapprocher des stars du domaine. Mais, surtout, elle se démocratise, doublement, avec, d'une part, deux niveaux de participations et, d'autre part, l'élimination de tout critère de filtrage à l'entrée (ce qui lui était reproché). Avec l'option de base, les utilisateurs auront un point d'entrée simple dans la communauté, avec la capacité de consulter les profils, établir des connexions, échanger…

Score Returns

Ceux qui veulent s'engager plus sérieusement seront invités à vérifier leur identité et – en ligne avec l'ADN de la jeune pousse – à autoriser l'accès à leur score de crédit (auprès d'Equifax), ce qui leur offrira des privilèges spécifiques : visibilité prioritaire, recherche de proximité géographique… L'idée reste ici d'exploiter cette note comme un critère reflétant la fiabilité et la discipline des personnes dans les algorithmes de la solution, à revers de l'ambition plus souvent mise en avant par les concurrents.

La Saint Valentin 2026 a donné lieu à la publication de plusieurs études, un peu partout dans le monde, démontrant la préoccupation croissante des gens – et plus spécifiquement les jeunes – quant au rôle de l'argent dans leur vie sentimentale, avec parfois des résultats étonnants, par exemple sur le refus absolu d'une relation avec quelqu'un d'une autre classe patrimoniale. Ces évolutions sociétales illustrent clairement le besoin de faciliter la transparence financière dans les couples (et les familles). Score propose une approche originale du sujet, il reste de la place pour d'autres…

Avec l’IA, à quoi ressembleront les logiciels de demain ? 

« Depuis le début de l’informatique, le logiciel a été quelque chose que les gens consomment, mais ne créent pas. (…) La création de logiciels était l’apanage de professionnels qualifiés comme moi. L’IA est en train de changer la donne. Aujourd’hui, elle devient plus accessible à toute personne ayant un profil proche de la programmation (par exemple, un universitaire qui développe ses propres outils, un créatif qui expérimente avec le code, un expert qui souhaite s’essayer à la création d’une solution). Bientôt, nous serons plus nombreux à pouvoir créer nos propres micro-outils, non pas en tant que programmeurs, mais simplement en tant que personnes ayant des idées ou des problèmes à résoudre. » 

Sur Medium, Fabien Girardin explore la piste de ce qu’il appelle le « logiciel personnel » en passe d’être révolutionné par l’IA. Le logiciel personnel n’est pas un concept nouveau. Ce sont des solutions développées par des individus, comme des petits jeux, des petits outils, issus de la scène indépendante. Par exemple, NetNewsWire, un lecteur de flux RSS pour Mac imaginé par Brent Simmons en 2003 pour quelques amis. A l’aube de l’ère de l’ordinateur personnel, Ivan Illich parlait de convivialité, pour désigner le fait que les individus pouvaient façonner leur propre environnement technologique avec autonomie et créativité. C’est ce qu’incarnent ces micrologiciels personnels. Ils naissent souvent d’une relation personnelle (la demande d’un ami, la frustration d’un collègue…) ou en établit une, à l’image de Rumbo un outil pour transformer les données d’un parcours GPS en animation vidéo que Girardin a développé en 2019 pour un ami. Les logiciels personnels viennent répondre à un besoin immédiat. Ils ne sont pas conçus pour un marché. Ils ne résolvent le plus souvent  qu’un problème spécifique. « Un logiciel personnel est finalisé dès lors qu’il fonctionne pour son créateur. Il n’a pas besoin d’être mis à l’échelle, intégré ou transformé en produit. Ce n’est ni un produit minimum viable en attente d’investisseurs, ni une démonstration de capacités techniques, ni une preuve de concept en attente de validation. Il est prêt lorsqu’il est pertinent. Sa pérennité repose sur une utilisation continue, et non sur une maintenance planifiée ou des versions futures. » Enfin, « un logiciel personnel est conçu pour être utilisé par un groupe spécifique, et non par un ensemble générique d’utilisateurs. Il privilégie la spécificité à l’universalité, l’intimité à l’échelle, l’immédiateté à l’évolutivité. » 

« Le logiciel personnel n’a pas besoin de se transformer. Il peut continuer à s’adapter, ou disparaître lorsque le besoin s’estompe. Mais lorsque des pressions apparaissent, telles que les exigences d’intégration, l’augmentation du nombre d’utilisateurs ou le besoin de contributeurs, il peut migrer vers des modèles spécialisés, commerciaux ou open source. »

« Ce qui caractérise le logiciel personnel, c’est la proximité : il est créé par des personnes qui comprennent le problème plus profondément que la technologie sous-jacente permettant de le résoudre. Pour cette seule raison, il est essentiel d’élargir le cercle des personnes pouvant créer des logiciels. » Et c’est là que le propos de Girardin devient plus politique. 

Il rappelle qu’en 1972, alors que les ordinateurs étaient des mainframes réservées à quelques individus, l’informaticien Alan Kay imaginait les ordinateurs personnels comme des outils que chacun pourrait programmer. Depuis, avec l’avènement de l’ordinateur personnel, de nombreuses approches ont cherché à démocratiser la création de logiciels : langages simplifiés, systèmes WYSIWYG, applications hybrides et macros pour faire augmenter les tableurs, pour n’en citer que quelques-unes. La révolution mobile nous a permis de nous rapprocher de la vision d’Alan Kay. Bien qu’il soit impossible de le quantifier précisément, des dizaines de milliers d’applications sur l’App Store sont créées par une ou deux personnes, généralement pour un public restreint. Par exemple, le romancier Robin Sloan a créé BoopSnoop, une application de messagerie pour sa famille de quatre personnes. Elle permet de prendre des photos et des vidéos, de les envoyer sans modification, et les messages disparaissent après consultation. Pendant des années, elle a conservé quatre utilisateurs actifs quotidiens sans aucun désabonnement, un succès retentissant selon son créateur. L’essai de Sloan sur le projet a popularisé l’expression « logiciel fait maison » : un logiciel conçu comme un repas, pour les personnes que l’on aime, sans obligation de mise à l’échelle. 

L’IA sera-t-elle utilisée pour la conception de logiciels artisanaux ou industriels ? 

En 2023, Andrej Karpathy, cofondateur d’OpenAI, affirmait avec force : « le langage de programmation le plus en vogue est l’anglais ». Cette déclaration a marqué un tournant dans le développement logiciel, permettant aux grands modèles de langage de lier efficacement le langage naturel au code fonctionnel. Les assistants de codage IA et le codage agentiel basés sur les LLM (comme Cursor, Floot, Claude Code, Replit, Agent Builder d’OpenAI…) exploitent de nombreux référentiels de code et de conversations pour générer du code à partir du langage naturel. Ils utilisent également des bibliothèques et des frameworks, open source et propriétaires, pour automatiser la production de logiciels. Et les démonstrations d’utilisation d’agents et de systèmes d’IA complexes fascinent et inspirent les développeurs, à l’image de celle déployée par Boris Cherny, le développeur de Claude, et relatée par VentureBeat. 

Le développeur Chris Loy qualifie cette évolution d’avènement du logiciel industriel, mais dans un sens finalement assez opposé à la vision que propose Girardin. Pour Loy, avec l’IA, le développement logiciel s’éloigne de l’artisanat qu’il a toujours été, pour adopter des méthodes industrielles, moins onéreuses, plus rapides, indépendantes de l’expertise humaine, même si ces solutions sont largement imparfaites. Le développeur devient un superviseur qui contrôle la qualité du code produit par les systèmes d’IA. Ce qui a pour effet que les barrières à l’entrée diminuent, que la concurrence s’intensifie et que le rythme du changement s’accélère. Cette industrialisation nouvelle facilite la production à grande échelle de produits de faible qualité et à bas coût. Pour Loy, le risque est de produire du « logiciel jetable » : des logiciels créés sans perspective de propriété, de maintenance ou de compréhension à long terme,… comme l’industrialisation de l’agriculture a engendré la malbouffe ultra-transformée. Pour Loy, il est probable que la baisse des coûts de production logiciels entraîne une augmentation de la consommation et de la production. L’IA va faire exploser une production logicielle de basse qualité. Cela ne signifie pas que les produits logiciels sains et durables, maîtrisés, « organiques » vont disparaître… Mais plutôt de savoir quelle sera la place des logiciels écrits par l’homme… « Le logiciel s’industrialise depuis longtemps : grâce aux composants réutilisables (code open source), à ​​la portabilité (conteneurisation, cloud), à la démocratisation (outils low-code/no-code), à ​​l’interopérabilité (normes API, protocoles d’agentification) et à bien d’autres mécanismes ». Nous entrons donc dans une révolution industrielle du logiciel, non pas comme une rupture, mais comme une accélération considérable. « Les écosystèmes logiciels ne font pas exception : chaînes de dépendances, charges de maintenance, failles de sécurité qui s’accumulent à mesure que la production augmente. La dette technique est la pollution du monde numérique, invisible jusqu’à ce qu’elle étouffe les systèmes qui en dépendent. À l’ère de l’automatisation de masse, le problème le plus complexe pourrait bien être la gestion, et non la production. Qui assure la maintenance des logiciels qui n’appartiennent à personne ? » Chris Loy décrivait exactement les inquiétudes qui pointent sous le développement des protocoles d’agentification que j’évoquais dans une récente newsletter de CaféIA.

DIY 2.0 ?

L’émergence des LLM a profondément transformé le paysage logiciel, rappelle également Girardin, et notamment les pratiques des programmeurs professionnels, qui les utilisent largement pour produire du code. Pas seulement. D’innombrables tutoriels en ligne, discussions sur les forums et vidéos YouTube apprennent aux non-professionnels à créer des logiciels avec des modèles à faible code. Par exemple, inspiré par les démonstrations d’OpenAI lors du lancement de GPT-5, le vulgarisateur technologique Azeem Azhar a décrit dans sa newsletter Exponential View comment son équipe, sans connaissances spécialisées, avait créé une application d’apprentissage du coréen. De même, le journaliste technologique Kevin Roose, qui ne programme pas, a créé une alternative à son application de lecture différée préférée en moins de trois heures. Ce phénomène se répète partout sur les réseaux sociaux, constate Girardin. Designers, chefs de produit et universitaires partagent leurs petites applications. Ensemble, ils explorent un vaste champ de nouvelles possibilités, démontrant comment créer des logiciels sans formation formelle. 

Girardin tente de dresser une petite typologie des logiciels personnels, qui vont de simples plug-in, à des petites applications de navigateurs, en passant par des applications spécifiques pour relier deux logiciels entre eux à des assistants en passant par des applications plus complexes. Parmi les exemples que Girardin cite, il distingue notamment Flow, l’outil imaginé par le designer Etienne Mineur, un générateur de création, façonné par la pratique d’une seule personne et les possibilités de l’IA, et non par le marché. « Un outil conçu par une seule personne, qui aurait nécessité une équipe pour être développé il y a quelques années ».

« Contrairement aux modèles commerciaux traditionnels, les logiciels personnels génèrent rarement des revenus directs au-delà de la simple couverture de leurs coûts. Leur valeur réside ailleurs ». Face à des outils trop génériques, trop chers ou trop complexes ou inexistants, ils visent à répondre à des besoins spécifiques, situés, limités. Dans l’esprit du mouvement Do it yourself (DIY), les logiciels personnels ne sont pas là pour être cohérents. Leur succès se mesure plutôt à l’autonomisation des utilisateurs qu’ils permettent. Leur code source a peu de valeur transférable. Certains évoluent vers des formes commerciales ou open source, mais ce n’est certainement pas la majorité. En fait, leur incomplétude, leur bricolage est un atout. « Dans son essai de 1989, Le pire est le mieux, l’informaticien Richard P. Gabriel observait que les systèmes conçus avec une simplicité pratique sont souvent mieux adoptés que les systèmes parfaits et riches en fonctionnalités. L’imperfection ouvre des perspectives : proposer un produit que d’autres savent améliorer est l’un des meilleurs moyens de favoriser la collaboration. » 

Les logiciels personnels sont souvent conçus par une seule personne, pour elle-même, voir quelques proches. Ils n’ont pas à gérer de cas particuliers et peuvent gérer leur imperfection. Alors que les logiciels commerciaux tirent profit d’une base d’utilisateurs, « les logiciels personnels créent de la valeur au sein d’un groupe. La distinction est importante : l’un se développe en acquérant des clients, l’autre se renforce en cultivant des relations. » 

« L’industrie du logiciel mesure le succès à l’aune de l’échelle : nombre d’utilisateurs, chiffre d’affaires, croissance. Cette quête incessante de croissance a engendré des systèmes qui répondent à leur propre logique plutôt qu’aux besoins de leurs utilisateurs. Les outils que nous utilisons quotidiennement sont conçus par des équipes distantes, optimisant leurs performances pour des marchés auxquels nous appartenons. Le logiciel personnel inverse cette relation et les critères de succès : il est construit par les personnes qu’il sert, suffisamment simple pour être compris, suffisamment proche pour être contrôlé, et suffisamment performant pour s’intégrer parfaitement. »

« La barrière à la création de logiciels s’est abaissée, mais elle n’a pas disparu : même avec l’aide de l’IA, les systèmes exigent toujours une certaine aisance avec l’abstraction. Les LLM élargissent le cercle des développeurs, sans pour autant le faire disparaître complètement. Il est plus facile de lancer des projets, mais leur intégration requiert toujours des compétences et une expertise. » Ce que les LLM ne savent pas encore faire. 

Qui l’emportera : les startups de l’IA ou les fournisseurs de modèles ?

The Economist pose le problème sous un autre angle. La plupart des startups de l’IA utilisent les modèles fournis par les géants de l’IA. Mais ces startups pourront-elles survivre à mesure que les géants de la Tech déploient non seulement leurs modèles, mais également des applications et des solutions dédiées ? Et ce alors que les géants de l’IA ont tendance à augmenter les tarifs des services qu’utilisent les startups… Dans le domaine du codage par exemple, Anthropic et OpenAI ont tous deux développé des outils de codage qui rivalisent, avec quelques nuances, avec des solutions comme Cursor. Les startups de l’IA estiment que les entreprises vont avoir besoin d’IA spécialisées, adaptées à leur processus métiers, ce qui leur donnerait un avantage concurrentiel. Pour combien de temps ? 

Pour assurer leur pérennité, les développeurs d’applications expérimentent de nouveaux modèles de revenus. Ils reconnaissent que, contrairement aux précédentes vagues de développement logiciel, plus ils grandissent et plus ils utilisent les LLM, plus leurs coûts marginaux augmentent. Pour compenser cette hausse des coûts, ils ont besoin de nouvelles techniques. L’une d’elles consiste à utiliser une variété de modèles, y compris des modèles open source, afin d’acheminer les requêtes les plus simples vers les serveurs où le traitement est le moins coûteux. Une autre consiste à facturer les clients en fonction des résultats obtenus, plutôt qu’à l’utilisation. Harvey, une solution d’IA pour les cabinets d’avocats, peut se permettre d’opter pour les modèles les plus performants, car les cabinets d’avocats sont prêts à payer pour une précision optimale. De plus, les développeurs d’applications affirment que plus leur activité se prolonge, plus leurs agents accumuleront de données spécialisées, améliorant ainsi leurs performances – un peu comme les voitures autonomes gagnent en fiabilité au fil des kilomètres parcourus. Cela devrait fidéliser davantage les clients et créer un avantage concurrentiel. 

Autrement dit, la perspective de centralisation par les géants de l’IA n’est pas certaine. La faible différence entre les modèles, la facilité avec laquelle les startups qui déploient des solutions spécialisées peuvent passer d’un fournisseur de modèles à un autre (voir en utiliser plusieurs), exposent également les fournisseurs de modèles au risque de banalisation de leurs services généraux. HSBC estime par exemple que d’ici 2030, les géants de l’IA ne pourraient ne détenir que 30% du marché mondial des services informatiques enrichis par l’IA, estimé à 1 300 milliards de dollars. Le reste appartiendrait aux éditeurs de logiciels utilisant leurs plateformes.

CaixaBank invite l'éducation financière à l'école

CaixaBank
À travers Imagin, sa banque « digitale » destinée aux jeunes, CaixaBank propose gratuitement aux établissements scolaires espagnols un programme d'éducation financière prêt à l'emploi afin d'inculquer aux adolescents les préceptes de base leur permettant de prendre au plus tôt de bonnes habitudes dans leur relation à l'argent.

Le dispositif « Finanzas en el aula » (« finances en classe ») consiste en une plate-forme en ligne au sein de laquelle les enseignants trouveront un ensemble de contenus à intégrer dans leurs cours habituels. Dans l'air du temps et adaptés à leur cible exigeante des 12 à 17 ans, ils offrent une expérience immersive et ludique, conçue pour entretenir l'attention des étudiants et garantir autant que possible leur assimilation des concepts clés dispensés, qui représentent un véritable enjeu d'égalité sociétale.

Les thématiques abordées reflètent aussi les défis de notre époque. Ainsi, il n'est pas seulement question de finances personnelles. Aux côtés de sujets tels que la gestion de budget ou l'épargne en pratique, le cursus traite par exemple des principes de cybersécurité à maîtriser pour protéger ses comptes numériques ou encore, dans une approche qui fait la part belle au développement durable, de sensibilisation aux achats responsables, l'impact environnemental de la consommation, l'économie circulaire…

En outre, même si l'initiative s'adresse prioritairement à l'écosystème éducatif, le programme donne une place à la famille, à la fois parce qu'elle peut être directement concernée par certains de ses aspects et parce que l'apprentissage sera infiniment plus efficace en l'inscrivant dans le cadre familial. Un exercice collectif invite ainsi à énumérer toutes les dépenses d'une journée, via chaque geste du quotidien, puis, notamment, à les catégoriser entre l'essentiel, le superflu et celles qui peuvent être évitées.

CaixaBank – Finanzas en el Aula

Naturellement, je suis toujours aussi réservé sur l'introduction de l'éducation financière dans les écoles, pour au moins deux raisons : 1) alors que le niveau général des élèves est en baisse dramatique, l'institution doit impérativement se concentrer sur les enseignements de base, et 2) les velléités d'ajouter toutes sortes de disciplines aussi légitimes les unes que les autres – l'écologie, l'alimentation, la cuisine, les usages numériques… – conduisent à une inévitable impasse dans les plannings.

Il faut pourtant bien s'interroger : qui est le mieux à même de prodiguer les quelques compétences indispensables à la survie dans le monde du XXIème siècle ? En oubliant les professeurs (qui, incidemment, ne sont pas particulièrement qualifiés dans ce domaine), les parents devraient figurer en première position… mais il est vrai que beaucoup d'entre eux sont dépassés. Alors, comme l'esquisse furtivement Imagin, peut-être faudrait-il envisager une vaste initiative à l'intention des familles, que les technologies disponibles aujourd'hui devraient permettre d'offrir en libre-service…

Retour des Grands Prix de l'Éducation Financière

SPAK
La deuxième édition des Grands Prix de l'Éducation Financière est maintenant officiellement lancée et j'ai le plaisir et l'honneur d'avoir été invité à faire partie de son jury. Voici donc, à l'intention des candidats… et de tous ceux qui s'intéressent au sujet, un aperçu de quelques surprises que j'aimerais découvrir parmi les futurs projets lauréats.

Toute démarche pédagogique repose sur un équilibre complexe et celles qui portent sur les finances (personnelles ou d'entreprise) doivent encore plus combiner une dose optimale de multiples ingrédients afin d'atteindre leur objectif, à savoir, principalement, de transmettre et faire assimiler à une proportion la plus importante possible de l'audience visée des connaissances utiles pour une meilleure gestion de son argent (dans des domaines plus ou moins spécifiques), exploitables sur le long terme.

Les contenus proposés représentent évidemment une composante essentielle de la palette mais je souhaite surtout m'attarder sur la manière dont ils sont distribués. C'est en effet la méthodologie – au sens large – qui constitue la clé de l'engagement des participants et qui fait que ces derniers seront réellement capables de s'approprier les éléments éducatifs qui leur sont soumis et sauront ensuite les mettre à profit dans leur quotidien. Et cette forme me semble beaucoup plus difficile à appréhender que le fond.

Le premier enjeu réside dans la bonne compréhension du groupe d'individus auquel l'initiative s'adresse. Avant même d'envisager des mécanismes d'hyper-personnalisation, il est crucial de prendre en compte, à une échelle macroscopique, sa situation générale, son niveau actuel et ses besoins. Naturellement, l'exercice est plus simple avec des solutions visant une population précise (par exemple le pilotage de budget pour les ménages surendettés ou la transmission pour les détenteurs de patrimoine).

Grands Prix de l'Éducation Financière

Cette analyse préalable des futurs « étudiants » doit fréquemment prendre en compte des critères sociologiques très génériques. On peut ainsi penser au faible temps d'attention moyen des jeunes générations (qui se propage de plus en plus vers leurs aînés, soit dit en passant) mais mon illustration favorite concerne la culture générale mathématique. Les sujets financiers font évidemment appel à des notions d'arithmétique… que ne possèdent hélas pas une majorité de citoyens.

Prenez le cas des taux, omniprésents dans la banque : avez-vous en tête quand vous préparez un programme éducatif que votre interlocuteur à de grandes chances de ne rien entendre au concept de pourcentage ? Jusqu'à récemment, personne ne me croyait quand je citais ce fait validé par des études… mais depuis qu'un certain D. Trump a promis des réductions de prix des médicaments de 500% – qu'il le fasse par ignorance ou parce qu'il connaît bien ses électeurs – je rencontre moins de scepticisme.

Un autre thème qui m'est cher touche à la contextualisation des apports de la formation. La pyramide est bien connue : on retient mieux ce qu'on fait soi-même que ce que démontre un tiers, qui est plus efficace que ce qui est juste expliqué… Pour cette raison, la meilleur approche éducative devrait consister à intégrer des fragments pédagogiques au cœur de l'expérience de l'élève… c'est-à-dire à l'occasion de son exécution de transactions ou même lors de ses recherches sur des produits bancaires…

Les outils disponibles aujourd'hui jouent fréquemment sur leur côté agréable – entre formats multimédias dans l'air du temps et composantes ludiques, notamment – mais il ne peut suffire. Sans certitude que le langage (écrit et visuel) adopté est parfaitement adapté à l'audience retenue, les messages propagés ne pourront pas être correctement pris en compte. Et sans intégration dans le réel concret de la personne, ils seront moins bien assimilés et ne produiront qu'un impact limité, en particulier dans la durée.

Une rénovation énergétique indolore ?

ABN AMRO
Comme tant d'autres propriétaires immobiliers dans le monde, une majorité de néerlandais aimeraient améliorer le bilan énergétique de leur bien… mais en sont empêchés par le coût des travaux à effectuer. Alors ABN AMRO propose à ses souscripteurs de crédit hypothécaire une solution complète qu'elle promet sans impact sur leur budget.

Je dois à la vérité de préciser d'emblée que la communication officielle ne me permet pas de comprendre entièrement les mécanismes mis en œuvre afin de respecter cet engagement. Quoi qu'il en soit, la démarche et le concept présentés ont largement de quoi inspirer les banques qui se préoccupent sincèrement de développement durable et d'accompagnement concret de leurs clients dans leurs efforts en la matière… tout autant que dans l'optimisation de leur bien-être financier et physique.

En pratique, l'offre « Beter Wonen » (soit « mieux vivre ») combine toutes les composantes nécessaires à la réalisation de travaux de rénovation de l'habitation. Grâce à des collaborations avec quelques acteurs spécialisés, les clients disposent auprès d'ABN AMRO d'un point de contact unique pour la planification, l'exécution et le suivi du chantier, la recherche des aides et subventions applicables, la constitution de tous les dossiers requis… et, naturellement, la souscription des financements.

L'objectif est donc de prendre par la main les personnes qui souhaitent renforcer l'isolation de leur maison, changer de système de chauffage, installer des panneaux photovoltaïques… et d'échafauder avec elles un projet qui, une fois tous les paramètres pris en compte, s'avère neutre – voire positif – pour leur budget. La recette n'a rien de magique, puisqu'il s'agit d'équilibrer les coûts avec les économies d'énergie générées, même si, bien entendu, elle ne fonctionne que pour une partie des candidats.

ABN AMRO – Beter Wonen

La cible principale de « Beter Wonen » se trouve majoritairement parmi les propriétaires de logements anciens mal isolés, auquel elle fournit un moyen indolore de réduire leur empreinte environnementale et, par ricochet, de relever sensiblement la valeur de leur bien sur le marché. Les primo-accédants peuvent toutefois aussi profiter de ses avantages, en mettant à la portée de leur porte-monnaie des résidences bon marché en raison d'un mauvais bilan énergétique qu'ils peuvent alors rénover.

Au-delà de sa simple approche extra-bancaire, qui continue à intéresser les institutions en recherche de diversification, l'initiative d'ABN AMRO est surtout exemplaire par sa logique fondamentalement axée non sur des produits financiers mais sur les attentes et la situation de ses clients. Ainsi, plutôt que d'appliquer une équation plus ou moins arbitraire sur leurs revenus, sa promesse porte sur l'intégration de leur « reste à vivre » dans l'évaluation de leur projet, ce qui déplace la priorité vers leur sérénité.

La Génération Alpha et l'argent

USAA
Alors que la génération Z atteint l'âge adulte, les institutions financières (comme, vraisemblablement, toutes les entreprises) commencent à s'intéresser aux spécificités de la suivante, baptisée « Alpha ». L'américaine USAA partage ainsi quelques caractéristiques distinctives de ces consommateurs en herbe dans leur rapport à l'argent.

Naturellement, aux côtés du segment des seniors, la priorité des stratégies reste aujourd'hui focalisée sur les jeunes nés au tournant du siècle (entre 1997 et 2009, pour la définition qu'en retient la banque), qui constituent un des moteurs de l'économie à court et moyen terme. Cependant, ceux qui sont nés à partir de 2010, et se répartissent donc actuellement entre bambins et adolescents, font preuve d'une précocité susceptible d'inciter l'industrie à en prendre en compte les besoins sans tarder.

Du fait de la disparité de maturité entre les membres de cette catégorie, l'âge est un facteur déterminant dans certains aspects de la gestion de budget de ces individus… mais pas nécessairement ceux que l'on imaginerait. Il s'avère notamment que ceux qui ont maintenant 5 ou 6 ans disposent d'une réserve un peu plus élevée que leurs aînés (de 8 à 15%), parce qu'ils ont moins l'occasion de dépenser mais également en raison du réflexe de leurs parents de leur constituer un pécule lors l'épisode de la pandémie.

Un autre critère qui façonne de manière significative les comportements est lié aux parents. Les enfants de Générations X accumulent une épargne nettement supérieure (de 30%) et sont beaucoup moins enclins à puiser dedans, malgré un démarrage sur des bases identiques. En revanche, les rejetons de Milléniaux, plus exposés à ces usages dans leur famille, adoptent deux fois plus facilement les porte-monnaie mobiles, Zelle, CashApp et autres. Ce sont eux qui définiront les tendances à venir.

USAA – Gen Alpha & Money

De façon générale, l'accès dès le plus jeune âge à des outils « digitaux » de pilotage de l'argent et au commerce à distance donne aux Générations Alpha une avance considérable sur leurs prédécesseurs quant à la définition de leurs habitudes avec l'argent et, par conséquent, leurs implications pour leur bien-être financier (même s'ils ne le formuleraient pas en ces termes). Les efforts d'éducation, que tous les parents prennent au sérieux, en principe, doivent donc être engagés de plus en plus tôt.

Il y a fort à parier que, comme leurs aïeuls avant eux, les adultes recherchent des solutions pour les accompagner dans leurs démarches pédagogiques, eux-mêmes se sentant désemparés face à des attitudes qui ne correspondent pas à leur vécu. Or les changements de comportement rendent plus ou moins caducs celles qui existent, en particulier dans leur capacité à s'adresser à des enfants déjà équipés d'outils financiers, parfois depuis longtemps. Qui alors s'attellera à répondre à ces attentes ?

Lunar résume l'année en BD

Lunar
À l'instar de milliers d'autres services en ligne par abonnement, la néo-banque scandinave Lunar offre à ses clients – pourvu qu'ils disposent d'un historique de transactions suffisant – une rétrospective de leurs finances personnelles de l'année 2025, sous la forme d'une bande dessinée. Un point de départ pour prendre de bonnes résolutions ?

Si elle n'est pas la première dans le secteur à se lancer dans ce genre d'initiative, je crois que la présentation ludique que propose la jeune pousse de sa synthèse annuelle est inédite. Et elle répond directement à son ambition de procurer à ses utilisateurs une occasion de se pencher sur quelques tendances ou moments importants de leur vie au cours des douze derniers mois en contrepoint aux habituels relevés de compte bruts et rébarbatifs, qui ne peuvent servir, au mieux, qu'à des fins de pointage.

L'historiette est personnalisée, donc construite, évidement, à partir des opérations enregistrées. Elle prend essentiellement en compte les habitudes identifiables (par exemple les sorties au restaurant, les livraisons de repas à domicile…), le lieu de résidence (et ses impacts sur le budget) et les éventuels voyages. Et elle se veut purement informative et objective  : les concepteurs de la fonction ont délibérément choisi de n'inclure aucune espèce de jugement ni tentative de recommandations.

Lunar Wallet Story

La démarche est partie de cette simple idée de fournir un aperçu des comptes plus parlant qu'une liste de chiffres. Elle aurait été concrétisée en quelques jours seulement, ce qui représente une belle démonstration d'agilité des équipes de Lunar, même si la conception de base n'est pas fondamentalement complexe. L’aspect spécifique qui m'impressionne est la conversion des faits en images, dont je suppose, en l'absence de précision, qu'elle est dévolue à une intelligence artificielle générative…

Ce n'est certes pas le but de l'initiative de Lunar, très explicitement, mais le résumé d'activité qu'il produit donne immédiatement envie d'aller plus loin. Par exemple, toujours dans une logique de passage au nouvel an et les traditionnelles bonnes résolutions qui l'accompagnent, quelques conseils de changement de comportement, en rebond sur les temps forts illustrés, seraient probablement bienvenus. Si nécessaire, ce pourrait être juste une option à la fin de la BD, uniuquement pour ceux qui veulent aller plus loin.

Starling promeut la pleine conscience financière

Starling Bank
Quand une banque suggère à ses clients une astuce de pilotage des finances personnelles, c'est en général dans le contexte de la mise en place d'une fonction ad hoc dans ses plates-formes « digitales ». La dernière proposition de Starling Bank déroge cependant à la règle… et il s'agit d'un choix délibéré, soutenu par des arguments concrets.

Un exemple récent de ces petits gestes, généralement destinés à stimuler l'épargne, était présenté par Monzo. Son défi du centime (« 1 penny challenge ») repose, comme la plupart de ses homologues, sur le principe d'une action récurrente dont la répétition fréquente produit un résultat important même si chacune d'elle, prise individuellement, paraît insignifiante. Avec son « last digit widget », Starling Bank s'inscrit sans ambiguïté dans cette perspective… mais y ajoute une dimension supplémentaire.

En pratique, la néo-banque britannique propose donc à ses clients de consulter le solde de leur compte quotidiennement et de mettre de côté une somme correspondant à son dernier chiffre, soit en pence (ou centimes), soit en livre (ou euros), selon leur humeur et leur situation. Par exemple, si l'application affiche un total de 143,47 livres, l'utilisateur est invité à placer dans une réserve, au choix, 7 pence ou 7 livres, ce qui représenterait une moyenne d'environ 16 à 1600 livres épargnés après une année complète.

Le concept est simplement expliqué dans un billet sur le site de la jeune pousse, assorti tout au plus de quelques idées de mise en œuvre opérationnelle, telles que la création d'une routine – l'auteur évoque ainsi son cas personnel de vérification matinale après la lecture de ses courriels. Aucun automatisme n'est fourni en support, c'est à chacun de définir ses préférences, y compris, éventuellement, la décision d'enregistrer une notification à heure fixe afin d'être certain de ne pas rater une échéance.

Starling – Last Digit Widget

Cet aspect manuel du dispositif, à l'inverse de toutes les initiatives du genre qui réalisent le transfert sans aucune intervention humaine, offre toutefois un avantage collatéral : en obligeant le client à vérifier régulièrement l'état de son compte, il bénéficie d'une opportunité permanente de se pencher sur son comportement récent. À titre d'illustration, le narrateur relate sa prise de conscience, après avoir atteint une dizaine de livres d'épargne, du coût un peu excessif d'une course en taxi qu'il aurait pu éviter ou ses remords au vu du total de 3 achats qui, sur le moment, semblait plus bas.

Naturellement, l'article de Starling Bank relève du pur contenu éditorial et n'aura de la sorte pas de portée majeure. Mais il peut inspirer des initiatives plus sophistiquées et plus efficaces. L'introduction de suggestions de ce genre au cœur de l'application bancaire, dans différentes variantes, avec une touche ludique, notamment, pourra leur donner plus de chances d'être adoptées et quelques options additionnelles simples (un rappel à heure fixe, en particulier) pourraient stimuler leur exécution. Dans tous les cas, laisser l'utilisateur réaliser l'action préconisée peut être un moyen de l'orienter vers d'autres perspectives sur son bien-être financier… et simplifie l'implémentation !

CaixaBank croit au paiement fractionné

CaixaBank
Décidément, CaixaBank devient inconditionnelle du paiement fractionné : elle en présente sa troisième variante, dédiée à sa place de marché Facilitea, et elle profite de l'occasion pour lui ajouter quelques avantages supplémentaires. Cependant, cette multiplication des options de financement soulève la question de leur suivi…

Outre les classiques cartes de crédit, l'institution espagnole propose depuis quelques temps une facilité de règlement en plusieurs échéances (gratuite ou payante selon la durée), complétée depuis cette année avec une intégration au sein du porte-monnaie mobile Apple Pay, après que la marque à la pomme ait abandonné ses ambitions directes en la matière. La dernière née est réservée aux clients de l'établissement qui font leurs emplettes dans la boutique en ligne associée à son portail de l'immobilier.

Strictement limitée à une solution de paiement en quatre mensualités sans frais et sans intérêts accessible uniquement à ceux qui ont domicilié leurs revenus auprès de la banque, l'offre introduit un « cashback » de 5 à 10% sur les achats concernés. Dans une pure logique de fidélisation réminiscente de la carte de crédit, le niveau le plus haut est réservé à certains produits et assorti de conditions spécifiques, en termes de solde du compte courant ainsi que de montant de dépôts et de dépenses récurrents.

La démarche de CaixaBank laisse entrevoir que la pression de la concurrence de nouveaux entrants, tels que Klarna, la conduit à chercher par tous les moyens à reprendre le contrôle sur une ligne d'activité où ses méthodes traditionnelles (la carte de crédit, en particulier) ne sont plus aussi efficaces qu'autrefois et où elle peine à s'aligner sur les standards émergents. Et, dans ce contexte, le choix d'une riposte défensive par la concession d'avantages pécuniaires reflète un certain manque d'imagination.

CaixaBank – Facilitea BNPL

Dans un registre différent, l'initiative m'incite surtout à me préoccuper des consommateurs qui succombent aux sirènes de ces propositions de financement. J'ai déjà eu l'occasion de souligner combien il serait important de les accompagner d'une assistance sérieuse au bien-être financier, permettant, a minima, de s'assurer que l'emprunteur se trouve dans une position d'assumer ses futurs remboursements et, idéalement, de prendre soin de lui éviter un stress inutile avec ses engagements.

Avec la prolifération de solutions en tout genre, issues de fournisseurs divers et variés, chacune avec ses propres modalités de fonctionnement, il devient maintenant critique de procurer aussi aux usagers les moyens de consolider une vision globale de leurs finances personnelles. À défaut, ils seront contraints de jongler en permanence entre leurs multiples obligations et perdront potentiellement toute capacité à anticiper l'avenir. Les outils de PFM, tombés en désuétude, mériteraient de revenir au premier plan…

Drôle d'idée pour encourager l'investissement

FCA
Le régulateur de la finance britannique n'a jamais manqué d'imagination pour encourager l'industrie à mieux servir ses clients. Mais il peut également commettre des erreurs stratégiques… et je pense que ce « support ciblé » qu'il souhaite lancer au printemps prochain en fait partie, ne serait-ce qu'en raison de son anachronisme.

Le diagnostic initial est incontestable et résonnera chez les responsables de tous les pays développés. Une part importante des citoyens de la classe moyenne possèdent une épargne significative (la FCA cite notamment les plus de 7 millions de personnes au Royaume-Uni disposant d'au moins 10 000 livres sterling)… sans profiter de toutes les opportunités qu'elle est susceptible de leur offrir, parce qu'ils laissent leur argent dormir sur un compte courant ou sur un compte à intérêt fixe présumé sans risque.

Le principal frein au recours à des instruments plus performants (sur le long terme) étant le manque de connaissances et d'accompagnement, l'idée qui vient naturellement consiste à développer les démarches de conseil de la part des professionnels. En conséquence, la FCA propose donc d'autoriser la promotion de l'investissement – y compris pour les plans de retraite – par segment de clientèle, sans l'obligation existante de procéder à une analyse complète et individualisée de la situation de chacun.

Inscrit dans la logique du « devoir au consommateur » (« consumer duty »), le mécanisme devrait être strictement encadré, jusque dans la définition des clauses contractuelles qui devront être transmises aux intéressés et dans les contraintes imposées de garantir que les recommandations formulées vont dans le sens de l'intérêt du client, lui permettant d'atteindre une meilleure position. Des consultations sont encore en cours afin de finaliser d'autres évolutions destinées à peaufiner ces exigences.

FCA Targeted Support

Je peux certes comprendre le raisonnement du régulateur, qui constate un déficit dramatique d'assistance financière (elle concerne une personne sur dix), explicable par le coût qu'elle représente, sans aucun espoir de rentabilité avec les approches traditionnelles, et qui conduit de plus en plus fréquemment ceux qui ont un pécule à se tourner vers leurs proches ou vers les réseaux sociaux pour obtenir l'aide qu'ils désirent, avec tous les risques que comportent ces options – totalement hors de contrôle.

Pour autant, la solution retenue me paraît en complet décalage par rapport aux besoins… et à ce qui est possible aujourd'hui. En effet, les réticents à l'investissement expriment plus ou moins explicitement leur attente d'être pris par la main, qui ne sera évidemment pas satisfaite par des suggestions indifférenciées (dont, de surcroît, la frontière avec des campagnes marketing sera ténue et, de ce fait, inspireront d'autant moins confiance). Surtout, les technologies modernes permettraient de renverser le problème : au lieu d'accepter un conseil standardisé, la FCA serait plus inspirée de stimuler les progrès autour de l'ultra-personnalisation de la relation « digitale ».

Aventur, le conseil financier dopé à l'IA

Aventur
Aventur rejoint le bac à sable dédié à l'intelligence artificielle du régulateur britannique afin de développer sa solution de conseil financier automatisé, destinée tout autant aux consommateurs désireux de reprendre le contrôle sur leur argent et aux institutions qui peinent à se conformer aux exigences réglementaires en la matière.

Pour le grand public, la proposition ressemble à celle qu'on a désormais pris l'habitude de rencontrer chez les acteurs de l'investissement robotisé : le visiteur commence par décrire (rapidement) sa situation puis à expliciter ses grands objectifs de vie, il se voit alors préconiser une stratégie afin de les atteindre. La particularité ici tient à une perspective plus large que celle de la concurrence, qui semble sous-tendue par une véritable ambition d'accompagnement personnalisé vers un avenir meilleur.

Ainsi, il n'est pas seulement question de proposer des plans plus ou moins standardisés pour anticiper une future retraite ou en vue d'acquérir une résidence. Outre ces classiques, Aventur se préoccupe également de la constitution d'une réserve d'urgence – première étape avant tout projet un tant soit peu ambitieux –, de protection contre les accidents de l'existence, de transmission aux héritiers… Chaque domaine requiert potentiellement une approche spécifique, dans une cohérence d'ensemble.

Aux banques, la jeune pousse promet avec son produit de les aider à respecter leur devoir aux consommateurs (« consumer duty »), en vigueur depuis maintenant deux ans, d'une part grâce au niveau de conseil qu'il est effectivement capable de procurer mais également par sa garantie d'explicabilité, qui conserve la trace des « raisonnements » mis en œuvre par ses algorithmes lors de la transformation d'un contexte et d'un besoin en une série de recommandations opérationnelles.

Accueil Aventur

La démarche d'Aventur n'est pas aussi extensive qu'elle le devrait dans sa mission d'assistance au bien-être financier. Elle mériterait, par exemple, de prendre en compte les problématiques d'endettement et, à l'extrême, le suivi et la maîtrise des dépenses du quotidien… qui, de toute évidence, conditionnent aussi la capacité à épargner. Mais, en attendant qu'elle complète son périmètre d'action, elle s'avèrera certainement plus pertinente et efficace que des collaborateurs formés uniquement à la vente.

Là est justement tout l'enjeu du texte qui impose aux acteurs de la finance au Royaume-Uni de s'assurer que leurs conseils sont réellement adaptés aux besoins et aux demandes de leurs clients. Dans un monde où la relation est de plus en plus dématérialisée, il n'est plus envisageable de compter sur quelques experts pour remplir cette obligation : ceux qui subsistent se chargeront des cas les plus complexes tandis que des outils automatiques – à base d'IA ou non – prendront soin (vraiment) des plus élémentaires, sans sacrifier la qualité et donc sans négliger leur devoir.

Un coach de crédit dans l'app de Garanti

Garanti BBVA
Dans une logique d'accompagnement vers le bien-être financier qui lui devient familière, la filiale turque de BBVA embarque désormais un coach de crédit au cœur de son application mobile, destiné à aider ses clients à simultanément mieux maîtriser leur situation courante et à réaliser leurs projets d'avenir dans les meilleures conditions.

La nouvelle option « Kredi Koçum », accessible depuis la section consacrée au suivi de l'état des finances personnelles, complète cette dernière avec un double objectif. Il s'agit d'une part de fournir à l'utilisateur un aperçu de la précarité ou, au contraire, de la bonne santé de ses comptes, assorti de recommandations concrètes en vue d'améliorer ou maintenir sa position, et, d'autre part, de lui proposer des solutions de financement adaptées à son contexte et à ses besoins dès que nécessaire.

Selon son historique de transactions bancaires, l'outil va, par exemple, suggérer au mobinaute de surveiller ses échéances de paiement ou, plus générique, de réactualiser ses informations personnelles, de manière à, entre autres, optimiser la qualité de son profil d'emprunteur. En parallèle, il se voit présenter en détail les divers produits auxquels il est éligible – crédit à la consommation, découvert négocié, carte de crédit… – avec les modalités applicables à son cas particulier (plafonds, taux d'intérêt…)

Garanti – My Credit Coach

Indispensable appoint à ces fonctions, un dispositif pédagogique dédié enrichit le service, afin, notamment, d'expliquer aux futurs bénéficiaires les mécanismes régissant le crédit, depuis la notion de score jusqu'aux différences essentielles entre les options existantes. On peut même espérer que ces bribes d'éducation financière sont prodiguées en concordance avec les suggestions de souscription évoquées ci-dessus.

Avec ce coach relativement original, l'établissement avance sur une crête dangereuse : en l'absence de précisions sur son implémentation, il est difficile de savoir avec certitude s'il reste sérieusement engagé dans une démarche au bénéfice du client, en lui procurant l'assistance qu'il requiert pour prendre des décisions éclairées, ou s'il prend plutôt prétexte de la santé financière pour encourager le recours au crédit.

Au vu de la culture d'entreprise de BBVA, j'aurais tendance à être optimiste, de ce point de vue. Toujours est-il que l'initiative peut aisément inspirer d'autres banques de suivre sa trace (en choisissant de préférence son versant positif) : parce que l'endettement – surtout quand il devient hors de contrôle, faute d'apprentissage – représente une des plus graves menaces sur l'équilibre budgétaire des consommateurs, la mise en place de solutions spécialisées autour de ce domaine semble constituer une bonne idée…

Un lab pour la santé financière des seniors

FinTech Scotland
À la recherche d'une position à défendre face à la puissance londonienne toute proche, l'organisme de promotion de la FinTech en Écosse lance un lab d'innovation qui, contrairement aux standards du genre, n'est pas centré sur la technologie mais se penche sur la question sociétale de la santé et du bien-être financier des seniors.

Dans son principe, le programme, prévu pour une durée de quatre mois, reprend ce qui se fait maintenant depuis des années afin d'encourager le développement de nouveaux concepts dans l'industrie. Il s'agit donc de rassembler un ensemble d'acteurs, issus des grands groupes de la finance, du monde académique, d'instances publiques et de l'écosystème local de startups, et de faire émerger, par leur collaboration, des réflexions, des prototypes, des projets pilotes capables de changer le statu quo.

Cependant, alors que la plupart des initiatives du genre laissent le champ libre aux participants d'exercer leur créativité sur tous les domaines qui les inspirent ou, de plus en plus fréquemment, leur imposent de réfléchir à des solutions exploitant telle ou telle technologie du moment (hier la blockchain, aujourd'hui l'intelligence artificielle, pour citer les exemples les plus courants), le Finance and Health Lab se fixe plutôt un périmètre d'usages, en l'occurrence autour des besoins spécifiques des personnes âgées.

La thématique est évidemment en phase avec une préoccupation largement partagée dans les pays occidentaux, à la population vieillissante. Pour toutes les parties prenantes, les intéressés comme les représentants gouvernementaux et les institutions financières, cette évolution profonde impose des changements de modèles, que ce soit pour les accompagner dans la « digitalisation » du quotidien ou pour la prise en compte des exigences et des contraintes de citoyens qui risquent l'exclusion.

FinTech Scotland – Finance and Health Lab

L'ambition de la démarche, qui inclura une conférence nationale sur la finance et la santé, est d'aider et d'inciter les volontaires à analyser et comprendre les données disponibles, engager des recherches dédiées, proposer des orientations réglementaires, dialoguer entre pairs et, idéalement, produire des solutions concrètes (plus ou moins élaborées) en faveur de la prise de confiance et de l'autonomie des seniors avec leur argent grâce à une série de webinaires, de tables rondes et autres événements.

Naturellement, on verra si le format retenu porte ses fruits et aboutit à un résultat probant, l'exercice du lab s'avérant (hélas) souvent décevant. Toujours est-il que celui-ci a le mérite de prendre l'innovation par le bon angle, en soumettant une problématique clairement identifiée – relevant de surcroît d'enjeux dont tout le monde est conscient – et d'appeler à lui apporter des réponses. Même s'il n'engendre pas de miracle, son approche devrait rester une inspiration, en particulier pour ceux qui imaginent changer le monde en adoptant une technologie sans explorer d'abord un besoin à fond.

Westpac facilite les désabonnements

Westpac
Puisque les idées neuves semblent avoir disparu du secteur financier, attardons-nous une fois encore sur une de celles qui, bien que relativement anciennes, peinent à s'imposer. L'occasion nous en est procurée par Westpac qui, grâce à une collaboration avec Mastercard, dévoile une fonction de résiliation rapide des abonnements inutiles.

L'australienne n'est pas tout à fait novice en la matière, ayant depuis longtemps – comme plusieurs de ses consœurs – mis en place ce qu'elle nomme le « savings finder », qui, à partir d'une analyse de leur historique d'opérations, présente aux consommateurs des pistes d'économies potentielles sur leurs dépenses courantes, soit à travers la suggestion de changer de fournisseurs (par exemple d'électricité ou de téléphonie), soit en les invitant à vérifier l'utilité de leurs souscriptions actives.

C'est ce dernier poste que Westpac s'attache désormais à compléter. Une fois la personne convaincue qu'elle peut se passer d'un des services mis en avant – parmi ceux qu'elle n'utilise plus, voire dont elle a oublié l'existence, notamment –, l'outil lui propose d'en demander la révocation d'un geste dans son application bancaire, lui évitant de la sorte les démarches administratives parfois cachées et alambiquées que déploient les entreprises désireuses de préserver à tout prix leurs sources de revenus.

Le dispositif répond à un véritable besoin, si on en croit l'étude de marché conduite par l'établissement. Elle évalue à environ 6,7 milliards de dollars le total annuel des abonnements payés par les australiens, dont presque un tiers admettent qu'ils pensent gaspiller un peu de leur argent de la sorte. Ce constat n'est guère surprenant quand on découvre qu'une bonne partie de la population – 40% de la génération Z et des milléniaux, en particulier – surveille ses comptes moins d'une fois par mois.

Westpac Savings Finder

La nouvelle capacité est bienvenue dans la panoplie des banques qui se préoccupent réellement du bien-être financier de leurs clients (et pas seulement d'engranger quelques commissions lors de leurs changements de fournisseur). Elle s'inscrit dans une logique qui devrait être universelle : le meilleur conseil perd toute sa valeur s'il n'est pas appliqué… et se contenter de le prodiguer sans l'accompagner d'un moyen de l'actionner instantanément réduit d'au moins 80% ses chances d'être mis en œuvre.

Une étape supplémentaire pourrait ensuite être franchie avec l'ajout d'incitations contextuelles. En effet, l'affichage de sa liste de souscriptions peut faire prendre conscience au consommateur de celles qu'il n'exploite pas… mais il resterait encore à identifier et mettre en avant celles qui ne paraissent pas indispensables, par rapport à son comportement et ses habitudes, et pourraient, par exemple, être suspendues au profit de la création d'une cagnotte pour un projet d'avenir, illustration à l'appui.

Des marchands d’attention aux architectes de l’intention

« Pendant plus d’un siècle, les marchands d’attention ont régné en maîtres [voir notre recension du livre éponyme de Tim Wu – NDE], du sensationnalisme au clickbait, des radios à sensation aux réseaux sociaux. Mais cet empire s’effondre. Les grands éditeurs ont perdu 50 % de leur trafic lorsque Google a opté pour les classements basés sur l’IA. Le secteur de la publicité numérique, qui pèse 685 milliards de dollars, est confronté à une crise existentielle : les assistants vocaux IA cessent de cliquer sur les publicités. Le SEO, cet art obscur qui a façonné deux décennies de contenu web, a commencé à se fissurer dès l’instant où les moteurs de recherche ont cessé de diriger les internautes vers les sites web », explique Shuwei Fang, directrice associée des programmes de l’Open Society Foundations, dans une tribune pour le Shorenstein Center de Harvard.

Construire le « graphe de la curiosité »

Pour elle, l’IA vise à produire un « graphe de la curiosité » des utilisateurs, qui n’est plus le graphe social des premiers réseaux sociaux ni le graphe des centres d’intérêts (ces étiquettes collés à nos profils en fonction de nos actions, comme l’expliquait Tim Hwang) permettant de cibler la publicité de la seconde génération des réseaux sociaux, mais la cartographie de l’évolution de vos centres d’intérêts au fil du temps. Vos incertitudes émergentes seraient commercialisées sous forme de produits dérivés, votre assistant IA pouvant potentiellement parier sur votre prochaine question. Nous voici en train d’entrer dans ce que certains baptisent « l’économie de l’intention », où « les systèmes d’IA collectent, commercialisent et manipulent potentiellement l’intention des utilisateurs ».  

Mais ce constat déjà inquiétant n’est que la partie émergée de l’iceberg, estime Shuwei Fang. Nous assistons à une restructuration fondamentale de la circulation de l’information dans la société [voir également notre article sur le remplacement du web par l’IA]. Dans cette économie de l’intention qui émerge, les systèmes d’IA pourraient rivaliser pour anticiper et façonner les recherches des utilisateurs avant même qu’ils n’en aient conscience. L’infrastructure en cours de construction, largement invisible pour la plupart d’entre nous, ne déterminera pas seulement ce que nous voyons, elle déterminera ce que nous voulons voir avant même que nous le sachions.

Pour comprendre comment l’intention remplace l’attention, il faut examiner l’inversion fondamentale qui s’opère dans le flux d’informations. Lorsqu’on pose une question à une IA aujourd’hui, elle dispose généralement d’énormément d’éléments de contexte pour élaborer sa réponse. Cela représente un changement structurel dans la circulation de l’information au sein de la société. Pour Shuwei Fang, nous entrons dans un monde « B2A2C », expliquait-elle pour SpliceMedia (voir la traduction sur Meta Media), c’est-à-dire un monde où les contenus suivent une nouvelle chaîne logistique, Business to Agent to Consumer (de l’entreprise à l’agent IA, puis au consommateur). Les contenus ne sont plus conçus pour seulement capter l’attention, mais doivent être également structurés pour être lisibles par les machines. « L’IA constitue à la fois un nouveau public et un nouvel intermédiaire » au risque que la « relation directe entre humains se réduise de manière drastique », notamment parce que « les contenus optimisés pour les humains deviennent relativement onéreux à créer et à diffuser ». Pour Fang, les humains dépendront d’interfaces de plus en plus complexes pour accéder à l’information pensée pour les machines et ceux qui produisent les contenus ne sont plus appelés à produire des histoires mais à saisir des données. « La couche de traduction Agent to consumer, où l’IA retranscrit l’information optimisée pour les machines à destination des humains, est le véritable lieu du basculement de pouvoir. Nous passons d’un pouvoir éditorial — celui de choisir quelles histoires raconter — à un pouvoir architectural : concevoir les structures par lesquelles l’information circule des machines vers les esprits humains ». 

… ou y résister

Pour Fang, pour éviter cette capture, c’est-à-dire le fait d’être inféré, d’être nous-mêmes hallucinés, l’enjeu dès lors consiste à « construire des couches de traduction qui renforcent le pouvoir d’agir des humains, au lieu de le remplacer ». C’est-à-dire rendre cette traduction visible (à l’image des tableaux de bord qu’imaginait Fernanda Viegas, permettant de comprendre les facteurs qui façonnent le contenu que les utilisateurs reçoivent des réponses des modèles d’IA générative), créer des structures de gouvernance permettant aux individus de moduler leur propre accès au sens, concevoir des dispositifs permettant de montrer quels schémas conduisent à telle ou telle conclusion et surtout garantir la coexistence de multiples options de traduction. Cela passe par exemple par le développement d’outils capables de garantir la provenance et l’intégrité des contenus, comme les travaux de Truepic ou de la Content authenticity Initiative. Ou encore en intégrant de l’IA dans des plateformes hyperlocales, capables de produire de l’information où le contexte reste sous la surveillance des communautés locales ou thématiques. Cela pourrait passer par des interfaces de traduction capables d’établir une relation durable avec les utilisateurs finaux, comme quand Perplexity affiche ses sources et ses chaînes de raisonnement ou par des outils qui favorisent la compréhension plus que l’engagement, comme l’esquissait Anthropic avec Consitutional AI, où les utilisateurs ajusteraient eux-mêmes les valeurs et priorités des couches de traduction qu’ils mobilisent. 

Ce qui est sûr, estime Fang, c’est que, contrairement à l’ère des plateformes, l’information est en passe de devenir la matière première des machines plus que des humains. Google organisait les liens vers des pages que les humains lisaient. Facebook mettait en avant les publications de votre réseau. Ces plateformes avaient une influence algorithmique, mais pas de pouvoir d’action ; elles ne pouvaient pas créer de contenu, seulement classer celui existant. 

Les systèmes d’IA ont un pouvoir d’action fonctionnel : ils transforment les sources d’information en des formes entièrement nouvelles. Cette information n’est plus statique ni permanente. Elle devient « liquide », constamment reformée en fonction de la personne qui pose la question et de la manière dont elle la pose. Ils ne se contentent pas de sélectionner des options ; ils génèrent de nouvelles réalités. « Lorsqu’une IA synthétise une réponse, elle ne vous oriente pas vers une information, elle crée une information qui n’a jamais existé sous cette forme précise auparavant. Chaque réponse est spécifique à une intention, façonnée non pas par ce qui existe, mais par ce que vous cherchez à savoir », selon ce que la machine en calcule 

« Cette intermédiation par les machines ne modifie pas seulement la physique des flux d’information ; elle réécrit fondamentalement l’économie de l’information », explique Fang. « Lorsque la synthèse devient la principale valeur ajoutée, la création de contenu se banalise tandis que le contrôle de l’interprétation prend de la valeur ». Dès lors qu’une ressource devient librement copiable ou génératrice, sa valeur ne disparaît pas ; elle migre vers ceux qui contrôlent sa distribution et sa synthèse. « On passe ainsi d’un modèle économique de stock à un modèle de flux. Lorsque la musique pouvait être copiée à l’infini et gratuitement, Spotify s’est approprié la valeur en contrôlant l’accès. La réplication de logiciels étant gratuite, le logiciel en tant que service (SaaS) a capté la valeur en contrôlant les mises à jour et l’intégration. L’information a atteint le même point d’inflexion. Lorsque l’IA peut générer un contenu infini à coût marginal nul et lorsque les machines, et non les humains, sont les principaux consommateurs de ce contenu, la valeur ne réside plus dans le contenu lui-même. Elle migre vers l’infrastructure qui contrôle la synthèse : la manière dont l’IA trouve, traite, interprète et diffuse l’information aux humains ». 

Dans ce nouveau paradigme économique, tout contenu numérisé devient inévitablement la matière première des infrastructures. La récente vague d’accords entre entreprises d’IA et éditeurs de presse illustre parfaitement cette dynamique. « Il ne s’agit pas simplement de licences de contenu ; ce sont, en fin de compte, des opérations d’infrastructure. Les entreprises d’IA n’achètent pas seulement du contenu ou des données d’entraînement ; elles acquièrent le droit de devenir les canaux légitimes par lesquels transite toute l’information ». 

Cette infrastructure de l’intention est déjà en train de se réaliser, explique Fang. Des entreprises comme Pinecone ou Databricks sont en train de construire la couche de recherche qui permet à l’IA de trouver l’information. Tollbit est en train de construire un système de paiement pour le contenu consommé par l’IA, permettant de construire une couche d’attribution permettant de suivre les contributeurs et les rémunérations. Une couche de synthèse contrôle la combinaison des informations, à l’image de LangChain ou du protocole MCP d’Anthropic. Enfin, la couche transactionnelle permet les paiements de machine à machine : Google a récemment annoncé le protocole APP (Agent Payments Protocol), tandis que des solutions crypto promettent une monnaie programmable pour les transactions entre agents. 

Mais d’autres couches s’annoncent encore. « Lorsque la mémoire de l’IA deviendra persistante, elle permettra de stocker les préférences des utilisateurs à long terme, et votre « graphe de curiosité » pourrait devenir un actif à la fois malléable et échangeable. Aujourd’hui, les entreprises enchérissent sur les mots-clés que vous avez déjà recherchés. Dans un avenir proche, elles pourraient enchérir pour influencer vos prochaines recherches. Le mécanisme d’enchères publicitaires ne consistera plus à « montrer cette publicité à une personne qui cherche des chaussures », mais à « susciter la curiosité de cette personne pour les chaussures haut de gamme durables avant même qu’elle ne réalise avoir besoin de nouvelles chaussures ». La valeur résidera dans le fait même de susciter cette curiosité. Lorsque l’IA pourra prédire et influencer les désirs avant qu’ils ne se forment, la publicité elle-même pourrait passer de la persuasion à l’anticipation ». 

Façonner le désir ?

« De même que les cookies tiers ont engendré toute une économie de données comportementales, les profils de curiosité pourraient être commercialisés et faire l’objet de produits dérivés », s’emballe Fang. « Imaginez des marchés à terme sur les sujets qui intéresseront les personnes fortunées au prochain trimestre, des options sur votre parcours intellectuel, des marchés d’échanges basés sur la corrélation entre vos centres d’intérêt et vos habitudes d’achat. Lorsque les marchés prédictifs synthétisent l’intelligence collective à grande échelle, ils ne se contentent pas de prévoir les événements ; ils peuvent générer des microprofits en anticipant les intentions. Chaque requête devient un pari. Votre assistant IA pourrait littéralement spéculer et potentiellement tirer profit de votre prochaine question, créant ainsi de la liquidité à partir de l’incertitude elle-même. L’écart entre ce que vous pensez vouloir savoir et ce dont vous avez réellement besoin pourrait devenir une inefficience exploitable. Alors, la mémoire et l’intention pourraient donner naissance à quelque chose d’indéfini. Des produits dérivés émotionnels ? Des obligations de curiosité ? ». Certes. Reste que ce monde d’inférences risque surtout d’être assez indifférent à la vérité, ou de pousser les gens vers l’optimisation des prédictions des machines, orientant leurs propos pour vous amener vers les questions qu’elles ont intérêts à produire, par exemple pour maximiser les profits liés à certains mots clés publicitaires sur d’autres. C’est oublier que les systèmes conçus à des fins commerciales ne sont généralement pas destinés à remettre en question vos idées, seulement vous fidéliser.

Shuwei Fang a pourtant raison de s’inquiéter. « Dans ce monde, la vérité de fond, la recherche de la vérité et les mécanismes d’autocorrection de l’information sont plus importants que jamais ». Les journalistes qui conçoivent des systèmes de vérification de nouvelle génération, les spécialistes des technologies civiques qui créent des outils de transparence, les chercheurs qui développent des protocoles de vérification des faits basés sur l’IA, ont tout à fait raison dans leurs convictions. Ce travail est essentiel. Mais il ne suffit pas. L’infrastructure de l’intention façonnera ce qui, au final, parvient aux humains et la manière dont les récits sont synthétisés. « Nous devons commencer à réfléchir à la manière de façonner le prochain écosystème informationnel afin qu’il serve, plutôt qu’il ne compromette, la connaissance et la compréhension humaines ». Mais peut-il encore y avoir une démocratie dans l’économie de l’intention ? 

« L’inversion informationnelle émergente signifie que lorsque nous aurons réponse à tout, la curiosité deviendra la dernière rareté ». Dans ce monde, influencer les questions des citoyens pourrait être plus efficace que de contrôler leurs lectures. Les mêmes techniques utilisées par les annonceurs pour anticiper les intentions des consommateurs pourraient déterminer le débat démocratique, et le clore. Un peu comme si les sondages étaient le vote et que ces sondages étaient réalisés sur des profils synthétiques pour finalement se passer de nos opinions. 

Reste, estime Fang, que l’infrastructure de curiosité est déjà en train d’être façonnée. Les systèmes capables d’orienter nos demandes sont en train d’être construits. Sans intervention, la technologie qui pourrait aider les citoyens à s’orienter dans la complexité ne fera que confirmer les préjugés. Et la chercheuse d’en appeler à construire des alternatives, avant que les infrastructures soient en place. 

« Contrairement aux précédents bouleversements qui ont pris la démocratie au dépourvu (la consolidation des radios, la commercialisation de la télévision, la polarisation des réseaux sociaux), nous pourrions cette fois-ci être avertis ». Pas sûr que cette alerte suffise, hélas, pour éviter les dérives qui nous y conduisent.

Festival JournalismAI : Comment les rédactions apprennent à intégrer l’IA générative

Comment intégrer efficacement l’intelligence artificielle générative dans les rédactions ? Les 11 et 12 novembre, le festival JournalismAI organisé par Polis (LSE) a rassemblé journalistes, responsables techniques et dirigeants de médias venus partager leurs expérimentations concrètes. Partout, la même tension : l’enthousiasme pour les opportunités offertes par l’IA cohabite avec une lucidité sur ses limites et […]

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Les français et l'épargne en 2025

BNP Paribas
Ce pourrait n’être qu’une enquête de plus sur les préférences d’épargne des français, mais le baromètre que vient de partager BNP Paribas présente l’originalité de porter sur une population spécifique, à savoir celle qui, qualifiée de « mass affluent », dispose de revenus confortables et, à ce titre, intéresse particulièrement les banques.

L’étude s’inscrit naturellement dans le contexte, connu, qui place l’hexagone parmi les champions européens de l’épargne, atteignant aujourd’hui une moyenne de 19% des revenus. Et cette masse est globalement consacrée aux mêmes préoccupations pour l’échantillon retenu que chez les moins favorisés. La priorité est donnée à la constitution d’une réserve de sécurité, qu’elle soit assignée à une protection contre les imprévus ou sans objectif précis, suivie par la préparation de la retraite et la transmission.

Un peu plus surprenant, le constat est assez similaire quant aux produits détenus, du moins pour ceux qui sont les plus populaires. Comme chez l’ensemble de leurs concitoyens, les comptes réglementés – livret A en tête (de loin) – sont incontournables dans le segment considéré, tout comme l’assurance vie. Le portefeuille d’actions apparaît cependant assez haut dans la suite du classement, cité par presque la moitié des répondants et très nettement devant les autres options d’investissement.

Un premier domaine dans lequel la cible se distingue sensiblement est celui de la littératie financière. Ainsi, bien qu’ils soient nombreux à se déclarer intéressés par plus d’information et d’éducation, une solide majorité (88%) affirme comprendre les différentes composantes de son patrimoine, dont, notamment, les niveaux de risque associés à chaque catégorie (il est vrai que leurs connaissances ne sont pas testées et que ces réponses révèlent peut-être un dangereux excès d'assurance).

Baromètre Épargne BNP Paribas

Cependant, là où les épargnants « sérieux » s’écartent résolument du reste du monde, c’est sur leurs préférences d’accompagnement. À l’opposé de la tendance générale à rechercher des conseils autour de l’argent auprès des proches et, de plus en plus, des médias sociaux, ils s’appuient en priorité sur l’expertise d’un conseiller (qu’ils souhaitent attitré, bien entendu) et en qui ils expriment leur confiance. L’entourage reste une source d’aide reconnue… mais les influenceurs et et les réseaux sont très marginaux.

Il faut, enfin, aborder le sujet sensible des critères de choix des solutions. Les trois principaux sont le rendement, la sécurisation du capital et, à distance, les frais facturés. Ils ressortent plus ou moins à l'identique lorsqu'il s'agit d'obtenir des explications ou sur les velléités de changement de fournisseur. En dépit de la demande identifiée précédemment et des signes tangibles de besoins éminemment variables, le conseil personnalisé et sa qualité semblent constituer le cadet de leurs soucis.

Que conclure et, surtout, que proposer une fois ces constats établis ? Essentiellement que l'approche hyper commerciale des institutions financières porte tristement ses fruits : les consommateurs comparent les offres selon leur prix et leur performance (historique) et n'accorde que peu de valeur à l'accompagnement. Redresser la barre dans ce secteur risque d'être long et difficile : comment changer le regard des clients sur l'épargne pour en faire le véritable support d'un projet de vie qu'il devrait être… et qui impose logiquement qu'elle soit envisagée et distribuée dans cette seule perspective ?

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